Crèche intergénérationnelle : à Bordeaux, « Le Petit Village » accueille les enfants du personnel de l’EHPAD
Ouverte en mars 2024 à Bordeaux, la crèche Le Petit Village a choisi de s’implanter au cœur de l’EHPAD Village Terre-Nègre, le plus grand de la ville. Avec un objectif double : recréer du lien entre bébés et personnes âgées, mais aussi proposer un accueil sur place aux enfants du personnel de la maison de retraite.
Quatre femmes d’un certain âge sont assises au milieu du petit jardin de la crèche Le Petit Village. Sourire aux lèvres, elles semblent commenter un spectacle qui se joue devant leurs yeux. En face d’elles, une quinzaine d’enfants viennent de s’installer sur les petites tables disposées dehors pour l’occasion. « Ah, c’est lui le fils de Zineb, il lui ressemble », commente Paule. « On dira à ta maman qu’on t’a vu ! », ajoute Marie-Jo.
Un mode d’accueil pour le personnel de l’EHPAD
Les parents de ces enfants, Paule et Marie-Jo, les connaissent bien : ce sont une de leurs aides-soignantes, de leurs infirmiers ou des animateurs de vie sociale qu’elles fréquentent au quotidien. Depuis plus d’un an, onze membres du personnel de cet EHPAD qui compte près de 270 salariés ont une place pour leur enfant dans cette crèche intergénérationnelle, à quelques mètres de leur lieu de travail.
« Ici, on parle de village et cela a tout son sens : grandir, travailler et vieillir, c’est la vie », commente Aurélia, animatrice de vie sociale au sein de l’EHPAD, qui accompagne les résidentes lors de ces moments conviviaux auprès des enfants. Les locaux de la crèche, totalement rénovés par l’association P’tit bout’chou qui porte le projet, sont en effet situés en plein coeur du parc de deux hectares de la maison de retraite, où les résidents et le personnel se promènent régulièrement.
Au total, sur les 30 berceaux que compte la structure, 6 places sont réservées pour le personnel de l’EHPAD, 23 pour la mairie, et une pour un salarié d’un centre de soins du quartier. Un moyen, pour les soignants de la maison de retraite, qui travaillent en horaires atypiques et avec des plannings tournants, de mieux concilier leur vie professionnelle et personnelle. La crèche propose un accueil de 6 h 45 à 20 h 45 et s’adapte aux contraintes d’emploi du temps des parents. « Cela fait partie de notre projet de respecter le rythme des familles : si le parent travaille tôt, on peut donner le petit déjeuner à l’enfant, s’il travaille le soir, on peut lui donner le bain », explique Pauline Douniau, la directrice de la crèche.
L’installation de cette crèche au cœur du Village Terre Nègre représente aussi un avantage concurrentiel non négligeable pour la direction de l’établissement. « Il y a un vrai défi d’attractivité dans les métiers du soin, avoir une crèche sur place c’est un véritable élément de rétention des salariés », détaille Florence Coulamy, la directrice adjointe de l’EHPAD. La direction, dans le cadre d’un grand plan sur la Qualité de Vie au Travail, a décidé il y a quelques années de mieux accompagner ses salariés, un public très féminisé, sur les questions liées à la parentalité. « Une infirmière a récemment choisi de venir travailler ici plutôt qu’ailleurs pour cette raison », poursuit-elle, preuve que la possibilité de disposer d’un mode d’accueil sur son lieu de travail constitue un atout d’attractivité majeur.
Le lien parent-enfant préservé
Autre avantage pour les familles : le lien parent-enfant préservé par la proximité de la crèche et du lieu de travail des parents. « Certaines mamans allaitantes viennent parfois pendant leurs pauses pour nourrir leur bébé », ajoute-t-elle. Les parents salariés de l’EHPAD peuvent également récupérer plus rapidement leur enfant lorsqu’ils sont malades, ce qui leur permet d’être plus sereins.
Au-delà de l’aspect purement pratique de bénéficier d’un mode d’accueil sur son lieu de travail, la proximité géographique favorise également le lien de confiance entre parents et professionnelles de la crèche. « On sent que les parents et les enfants sont en sécurité, la séparation se fait généralement de manière très sereine puisqu’ils connaissent les lieux », commente la directrice. Les parents salariés de la maison de retraite constituent également une passerelle vers le projet intergénérationnel de la crèche, puisqu’ils connaissent bien les habitants (c’est le nom qu’on donne ici aux résidents du Village Terre-Nègre) qu’ils fréquentent au quotidien.
Un projet intergénérationnel porté par une association
Le projet a été imaginé par l’association Ptit bout’chou en 2023 alors que les locaux d’une de ses deux crèches, dans le centre-ville de Bordeaux, doivent être fermés pour être remis aux normes. Dans le même quartier, l’EHPAD Terre-Nègre lance un appel d’offres pour occuper une maison située au cœur de son parc arboré. Le projet d’une crèche intergénérationnelle séduit les responsables du Village Terre-Nègre et l’association lance alors les travaux de rénovation, aidée notamment par un papa menuisier qui conçoit une partie du mobilier, dont toutes les tables à langer.
En mars 2024, la crèche Le Petit Village voit le jour au cœur du Village Terre-Nègre et les échanges entre résidents et enfants commencent à se mettre en place. « Aujourd’hui, il y a un groupe de retraités qui attend presque tous les jours dans le hall au moment où les enfants partent avec leurs parents pour les voir, ça rythme un peu leur journée », raconte la directrice de la crèche.
Rompre l’isolement des seniors…
Pour Paule, résidente de l’EHPAD depuis près d’un an, ces moments avec les enfants sont de véritables bouffées d’air frais. « Je ne vois pas beaucoup mes petits-enfants, alors c’est un peu comme s’ils étaient les miens », sourit-elle. Paule, comme d’autres habitantes du Village, vient souvent passer une tête entre le grillage du jardin de la crèche lorsqu’elle se promène dans le parc de la maison de retraite. Pour Aurélia, animatrice, qui voit dans ce projet intergénérationnel un moyen de créer du lien en proposant de nouvelles activités, « ce sont souvent les mêmes personnes, celles qui sont autonomes et qui ont une sensibilité pour les enfants, qui viennent partager des moments avec eux ».
Ce vendredi, c’est donc autour d’un goûter partagé que résidents et enfants se retrouvaient pour passer un moment ensemble. Vanessa, auxiliaire de puériculture, affirme que ces moments, organisés une fois par mois, permettent aux enfants de s’ouvrir aux autres. « Dans la pratique de notre métier, aussi, on cherche à créer davantage de lien vers l’extérieur en entretenant des échanges avec les personnes âgées », détaille-t-elle.
… et favoriser l’éveil des enfants
Pour la directrice de la structure, les bienfaits sont multiples : les enfants s’ouvrent à l’autre et apprennent la tolérance et le respect, ils intègrent la vieillesse comme une normalité dès le plus jeune âge. « On remarque aussi qu’ils sont moins timides, plus autonomes, grâce à ces moments passés avec les résidents », ajoute Pauline Douniau.
Autre temps fort de ce projet, un parcours de motricité, encadré par des kinésithérapeutes et partagé à la fois par les personnes âgées et les enfants. « Ils font le même parcours, les enfants adorent, ils veulent faire pareil que les personnes âgées ! », s’amuse Pauline Douniau. Par ailleurs, les parents qui travaillent dans l’EHPAD viennent parfois jeter un œil à cette activité que leurs enfants partagent avec les résidents, un moyen, donc, de créer un lien supplémentaire entre tous les occupants de ce village intergénérationnel.
Des parents conquis
Si quelques parents passés par la commission de la mairie s’étaient montrés réticents au projet de crèche intergénérationnelle, tous aujourd’hui sont convaincus des bienfaits de cette expérimentation. C’est le cas d’Alix, maman d’Iris, qui avait entendu parler d’un projet similaire il y a quelques années et avait été séduite par l’idée. « Quand on a su que cette crèche ouvrait au cœur de l’EHPAD, on était ravis », se remémore-t-elle. Elle souligne le dynamisme des projets qui rythment la vie des enfants et la timidité disparue de sa fille face aux personnes âgées.
Le modèle des crèches intergénérationnelles séduit de plus en plus en France. Inspiré de modèles belges et nord-américains, il est aujourd’hui surtout dupliqué sous la forme de micro-crèches gérées par des structures privées. Mais quelques associations comme Ptit bout’chou commencent à le développer pour porter un projet d’inclusion impactant. Dans une société où les liens entre les générations tendent à s’effriter, l’intergénérationnel semble avoir de beaux jours devant lui.
Raphaëlle Orenbuch
PUBLIÉ LE 12 juin 2025