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Les jeux calmes pour réguler l’énergie des tout-petits

La définition de « calme » est « absence d’agitation et de bruit » : tout le contraire de ce qu’un enfant en bonne santé manifeste du matin au soir, en dehors de ses temps de sieste. Chez les jeunes enfants, la plupart des jeux s’expriment avec beaucoup d’énergie, mais avec un déroulement qui leur demande aussi du contrôle et de la concentration. Tout en respectant cette vitalité, des jeux calmes proposés par l’adulte, bien dosés et au bon moment, ont une fonction de régulation qui est bienvenue. Les explications de la psychopédagogue Fabienne-Agnès Levine.

À la naissance et pendant plusieurs mois encore, le bébé traverse cinq états de vigilance, du sommeil dit « calme » à l’éveil dit « agité ». Ce dernier état n’est pas celui du jeu puisqu’il se manifeste par des pleurs et des tensions corporelles, signes d’un manque à satisfaire avec des réponses données par une figure d’attachement. L’état de vigilance correspondant au jeu est la phase quatre, juste avant celle de l’éveil agité, c’est-à-dire l’état d’éveil calme, pendant lequel les capacités d’attention sont à l’œuvre.

Les premiers jeux sont toujours des jeux calmes

Quand un bébé commence à jouer, il éprouve du plaisir à se mouvoir, à utiliser ses cinq sens, à explorer un objet avec sa bouche et ses mains. Il s’intéresse vraiment à ce qu’il fait et pour cela, il se montre attentif, tranquille, concentré, bref calme. Après un an, avec la marche, tout change et la vitesse, associée à une forme d’agitation, fait son apparition. Tant que l’enfant arrive à autoréguler ses états émotionnels, il reste dans le jeu.

Parfois, l’excitation, y compris sous la forme d’une jubilation, freine ou interrompt le jeu plus qu’elle ne le soutient. À nous alors d’aider l’enfant à se recentrer sur la source de son plaisir à toucher, regarder, écouter, bouger mais sans s’abandonner dans une agitation excessive. Les années suivantes, les enfants ne cessent de passer de moments d’attention prolongée à des moments, de plus en plus long, de grande motricité, composés à la fois de déplacements variés et d’enchaînements d’actions. Il est temps, pour les professionnels de l’accueil individuel ou collectif, d’avoir en réserve de quoi proposer des jeux moins remuants pour un retour au calme, avec ou sans jouets du commerce.

Jeux calmes et activité physique

« Infatigables » est un qualificatif tentant pour parler des jeunes enfants. Ce serait oublier qu’une quantité satisfaisante de sommeil, bien répartie entre la nuit et la journée, reste la première condition de leur forme et de leur disponibilité. Ceci dit, les enfants ont assurément une grande résistance physique et une capacité de récupération rapide qui s’expliquent d’un point de vue physiologique. L’alternance entre des activités de faible et de forte intensité est aussi essentielle que l’alternance veille/sommeil.  De même, la complémentarité entre jeux qui demandent peu de place, peu de mouvement et jeux de grand défoulement est importante, tout comme celle entre jeux d’intérieur et jeux d’extérieur, avec le maximum de confrontation aux ressources offertes par la nature.

Tous les enfants ont besoin, et d’être en mouvement, et d’être plus contemplatifs, mais pas dans les mêmes proportions. Dans un groupe d’enfants, les professionnels de la petite enfance repèrent vite de grandes différences, peut-être en lien avec le tempérament, l’état de fatigue ou tout simplement les habitudes familiales des uns et des autres. Certains enfants quittent d’eux-mêmes un vélo ou un toboggan pour aller vers une activité calme (manipulations, constructions, figurines, dessins, livres, etc.). D’autres, plus nombreux, ont besoin qu’un adulte intervienne pour interrompre leur dépense d’énergie incessante et sache ralentir leur activité physique au profit d’une activité ludique stimulante pour la sensorialité, le langage et la pensée.

Une diversité de jeux calmes

Les jeux les plus calmes sont ceux qui sont guidés par l’adulte, de préférence de manière indirecte. Sa présence tranquille et bienveillante, ses paroles d’encouragement ou ses aides ponctuelles et à la demande, contribuent à concilier plaisir de jouer et tâches nécessitant de la concentration. Certains sont des jeux du commerce : jouets à manipuler, boîtes de jeux, appelés jeux éducatifs ou jeux de société. D’autres ne nécessitent aucun matériel, tels des jeux corporels et des jeux de langage.

Parmi les jeux calmes, figurent, entre autres, tous ceux dans lesquels s’exerce une bonne coordination entre l’œil et la main (attention visuelle et motricité fine). Quelques exemples.

  • Les encastrements : placer une forme en bois à son emplacement exact demande de mobiliser son attention visuelle et de se concentrer sur la précision du geste.
  • Les puzzles : un autre exemple de coordination de la vision et de la motricité manuelle, avec la difficulté supplémentaire de comparer une image complète (le modèle) et l’avancement des assemblages en cours.
  • Les perles et les abaques : des perles qui se suivent sur un fil, des jetons troués à enfiler sur des tiges. Comme avec les jeux cités précédemment, l’enfant prend du plaisir à jouer à condition de se contrôler, d’être patient, d’enchaîner des essais sans s’énerver en cas d’échec, etc.
  • Le matériel de tri : remplir des soucoupes avec des petits objets à trier par couleur ou autre catégorie ne peut se faire que lentement, chaque geste étant le fruit d’une nouvelle opération intellectuelle.

Les jeux de construction, lorsqu’ils sont bien organisés, offrent un terrain de jeu où chacun fait des combinaisons d’éléments à son rythme. Les jeux sensoriels sont également des jeux suffisamment calmes : mettre la main dans une boîte remplie d’une matière à découvrir, marcher pieds nus sur des plaques tactiles, malaxer une pâte à modeler, etc.

Dans le registre du faire semblant, la petite taille des figurines en forme de personnages ou d’animaux, comme celle des petites voitures, encourage à faire des gestes avec soin. À tous les âges, les livres représentent par excellence une activité ludique qui induit le calme, sans même avoir à le réclamer. Les jeux de société, dès la fin de la troisième année, sont une occasion de se concentrer sur un mécanisme de jeu (association, parcours, mémoire, etc.) et de trouver du plaisir à suivre une règle énoncée.

Parmi les jeux corporels, en s’inspirant du yoga et d’autres pratiques de relaxation, on peut inviter les jeunes enfants à vivre avec leur corps des consignes sous une forme ludique : lever les bras pour faire l’arbre, imiter des animaux, marcher à reculons, avancer avec un sac lesté posé sur sa tête, etc. Un autre jeu tout simple consiste à chercher à attraper un objet posé sous une corde munie de grelots sans les faire tinter.

« Diviser » pour mieux calmer

La liste de jeux calmes est facile à compléter, parce que ce n’est pas tant le contenu qui compte que la manière de les présenter à un enfant ou à tout un groupe. Diviser pour calmer, c’est individualiser. Délimiter un espace au sol pour la découverte d’un jeu, donner des plateaux individuels pendant un jeu de table, attribuer un coussin ou un cerceau à chaque enfant pendant un jeu corporel, utiliser un sablier de trente ou soixante secondes pour laisser un enfant se concentrer avant de donner une réponse à un jeu de devinette.

Toutes les idées qui permettent de se sentir reconnu et respecté dans son propre rythme contribuent à créer un climat qui de fait, peut rendre n’importe quel jeu plus calme. En collectivité, le savoir faire et surtout le savoir être professionnel consiste à identifier à quel moment, et comment, proposer, voire imposer, un retour au calme au moyen de tel ou tel jeu.

Ne pas confondre « jeux calmes » et « jeux sur écran »

Saluons le mérite de tous les parents qui réussissent à proposer des jeux calmes sans tomber dans le piège des écrans, et surtout partageons nos idées pratiques avec eux pour y résister. Le slogan « Pas d’écran avant trois ans » est une préconisation pleine du bon sens, mais, ne serait-ce que dans l’espace public, on voit tant de jeunes enfants qui, bien calés au fond de leur poussette, gardent les yeux fixés sur un smartphone ou une tablette plutôt que sur les alentours.

Ce sont des enfants « sages comme une image », qui emmagasinent des histoires et des actions sans pouvoir les raconter et encore moins les vivre réellement. Comment savoir si, arrivés chez eux, ces mêmes enfants ont aussi l’occasion de participer à des jeux calmes, ceux qui nécessitent qu’un adulte leur donne du matériel de jeu et partage leurs découvertes ? Le fait que l’écran fasse irruption précocement dans la vie intérieure de l’enfant interpelle, même en tenant compte de la qualité du contenu. C’est surtout à l’adulte qu’il offre un temps calme, mais pour quelles répercussions sur la capacité du tout-petit à interagir avec les objets et les autres ?

Avec l’écran, ce dernier est captivé, et surtout capté, voire capturé, par des successions d’images et de sons à une vitesse séduisante et étourdissante. Ses doigts, guidés par le regard, déclenchent des mouvements sur l’écran ou sélectionnent une des séquences vidéo qui défilent. Il a l’illusion, et seulement l’illusion, d’agir. Avec un jeu calme, pas d’inquiétude, l’enfant n’est jamais passif, rêveur peut-être, ce qui n’est pas pareil. Il reste actif et acteur : actif, parce qu’il observe et intériorise des actions à effectuer, acteur parce qu’il prend des initiatives.

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Fabienne-Agnès Levine

PUBLIÉ LE 17 janvier 2025

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