« Il se moque de moi ! »

Arthur, 14 mois, grimpe sur le fauteuil d’allaitement réservé aux adultes pour donner les biberons. Séverine, l’une des professionnels, lui demande de descendre du fauteuil en lui rappelant qu’il n’a pas le droit d’être dessus : il est trop haut pour lui. Arthur la regarde et ne bouge pas. Séverine se déplace alors pour le faire descendre et lui explique qu’il doit apprendre à écouter sur un ton marquant son mécontentement. Arthur se met alors à sourire… S’en est trop pour Séverine qui considère que le petit garçon se moque d’elle : elle se fâche fort et lui explique que son attitude est inacceptable ! Il n’a pas le droit de lui manquer de respect !
Du point de vue d'Arthur : il sourit pour que Séverine ne soit plus en colère
Mais pourquoi Arthur ne bouge-t-il pas ? Il attend de voir si Séverine va maintenir son interdiction ? Il veut voir qui cédera en premier ?
Bien que très haletant, ce duel digne des plus grands westerns n’existe que dans notre imagination. Arthur ne bouge pas, car il perçoit le mécontentement de Séverine et à cet instant, il ne sait pas comment le gérer. Le plus simple serait de descendre du fauteuil me diriez-vous : raisonnement plein de sagesse en effet ! Hélas, en situation de stress, nous avons beaucoup de mal à prendre du recul pour analyser une situation, encore plus à quatorze mois… Et oui, n’en doutez pas, se faire réprimander par la personne dont on est dépendant est stressant pour un jeune enfant.

Grâce aux progrès réalisés dans le domaine de l’imagerie médicale, il nous est possible d’étudier en détail l’activité du cerveau lors d’expériences stressantes. Nous savons maintenant que le cortisol, l’hormone du stress, va modifier nos réactions et notre processus cognitif : notre cerveau se met alors en « mode survie » et induit trois réactions possibles : la fuite, l’attaque et la tétanie. Je vous laisse deviner dans quelle catégorie se range la réaction d'Arthur ! La présence de Séverine l’aide à se reconnecter, mais une seule chose compte maintenant : Séverine ne doit plus être fâchée contre lui, il faut donc la faire revenir dans de bonnes dispositions.

Dès ses premières interactions, Arthur découvre une technique imparable pour créer une interaction positive avec un adulte. Il l’utilise donc pour rendre à Séverine sa bonne humeur… un sourire. Au regard de son expérience, l’idée est plutôt bonne, mais Séverine a de son côté une autre expérience et des codes de communication bien différents. Ils ne sont pas encore sur les mêmes registres. Nous oublions parfois que les enfants ne pensent simplement pas comme nous, qu’ils ont leurs propres représentations et compréhension du monde en fonction de leur toute jeune expérience et de leur maturation cérébrale !
Très tôt, les jeunes enfants peuvent percevoir et deviner les attitudes des autres en se basant sur leur comportement habituel. Toutefois, il leur faudra de nombreuses années pour déchiffrer ce que pensent vraiment les autres, comprendre les choses de leurs points de vue. En attendant, il y aura parfois des ratés dans leurs tentatives de communication : « je te tire les cheveux pour te dire que je t’aime bien » ou « je te souris pour te faire plaisir quand tu es en colère » …Hélas, nous n’avons pas tous le même manuel de traduction.

Du point de vue de Séverine, la professionnelle :  c’est son autorité qui est jeu
Mais pourquoi Séverine traduit-elle ce fameux sourire en provocation ultime ?
Que soit au niveau sociétal ou dans une démarche professionnelle, la question de l’autorité fait couler beaucoup d’encre. Très épineuse, elle trouve de nombreuses réponses dans nos représentations personnelles sur l’éducation ou sur la place de l’enfant dans la société. Doit-il obéissance, soumission ? Est-il un être démoniaque qui se lève chaque matin en se disant « aujourd’hui, je vais faire tourner en bourrique un adulte » ? Bien loin de telles considérations, de nombreuses expériences portant sur l’empathie chez le jeune enfant ont mis en évidence sa nature bienveillante et sa nette préférence pour les comportements positifs et d’entraide. Nature démoniaque ou provocatrice mise de côté, tout se joue alors dans le décryptage des réactions d'Arthur.

Pourquoi Arthur monte-t-il sur l’objet ?
Car l’objet l’intéresse et l’attire. Pour en comprendre le volume, la forme, elle doit en faire le tour, le haut y compris ! Car il offre un autre point de vue de la pièce en prenant de la hauteur ? Tant de raisons possibles, alors aidons-la. Deux réactions sont possibles :
•    Laissons-le explorer le fauteuil et mettons-nous à côté d’elle pour prévenir tout risque éventuel. Entre nous, si il a su y monter, il saura en descendre, surtout sous le regard protecteur de Séverine.
•    Considérant cette ascension comme un véritable risque pour sa sécurité, il faut poser un interdit en restant calme et concis. Séverine devra formuler des phrases courtes, au présent et au premier degré. Elle devra lui parler des actions qu’elle ne veut plus voir et ne pas s’hasarder sur ce que le petit garçon peut penser. Le principal sera de lui proposer une alternative qui contentera tout le monde : répondre à la démarche de découverte qu'Arthur a entrepris tout en lui garantissant sécurité physique et affective nécessaire à son exploration.  Si monter sur le fauteuil n’est pas possible, pourquoi ne pas proposer un parcours moteur ?

Du point de vue de la pratique : l’adulte, un vrai partenaire de communication pour l’enfant
Nous sommes des êtres sociaux qui avons besoin des autres pour vivre et s’épanouir, mais cela ne fait pas de nous de bons communicants pour autant. Comprendre l’Autre et se faire comprendre est bien plus complexe qui n’y paraît et va demander du temps et de l’expérience. Au début, notre partenaire de communication privilégié sera l’adulte, c’est pourquoi nous devons saisir chaque opportunité pour dialoguer avec un enfant : lors d’un soin, d’un temps d’éveil… en exagérant les expressions du visage pour appuyer le sens du message et en le regardant.
Par des expériences bienveillantes et positives, le jeune enfant pourra développer ses compétences de communication et découvrir le plaisir de la rencontre à l’autre. En grandissant, il s’intéressera aux actions de ses paires et cherchera leur compagnie. Pour se faire, rien de mieux qu’un aménagement de l’espace adapté avec des meubles positionnés en îlot pour permettre aux enfants de se voir et se rencontrer, sans perdre l’adulte de vue.
Article rédigé par : Johanna HIRT, Formatrice et Conseil Petite Enfance, planète Péda.
Publié le 29 janvier 2019
Mis à jour le 14 octobre 2019