Faire naître le désir d’apprendre selon JJ Rousseau et Maria Montessori

Dans l’article précédent Bernadette Moussy faisait une comparaison entre J.J. Rousseau et E. Pikler autour du mouvement libre. Cette fois-ci se référant référer à nouveau à une phrase de Rousseau elle invite à la confronter avec ce que Maria Montessori a appelé « l’ambiance ».


 
JJ Rousseau : c’est à l’enfant de chercher ce qu’il doit apprendre

Dans le livre troisième de l’Emile ou de l’éducation 1Jean-Jacques Rousseau nous dit en parlant de l’enfant :

...Songez bien que c’est rarement à vous de lui proposer ce qu’il doit apprendre ; c’est à lui de le désirer, de le chercher, de le trouver ; à vous de le mettre à sa portée, de faire naître adroitement ce désir et de lui fournir les moyens de le satisfaire...

Elle se situe dans le chapitre, juste après que Rousseau ait présenté l’expérience comme étant la base essentielle de l’éducation. L’enfant y rencontre ses propres questions et cherche à les résoudre lui-même.  A son époque, le dix-huitième siècle, cette phrase est révolutionnaire. La plupart de maîtres  font preuve de verbalisme et commencent par dire à l’enfant ce qu’il faut penser avant qu’il ait eu le temps d’exprimer sa curiosité. Il s’agit alors, de remplir l’enfant en quelque sorte « pour ôter au diable l'avantage de trouver les esprits inoccupés ».2 Cette idée va perdurer même au dix–neuvième siècle pour les petits des salles d’asiles et des premières maternelles qui leur ont fait suite.3 Cette démarche dans l’histoire de l’éducation n’est pas une nouveauté : Montaigne a parlé de tête bien faite plutôt que bien pleine et encore mieux : « l’enfant n’est pas un vase qu’on empli, mais un feu qu’on allume » nous a-t-il dit.

Rousseau décrit bien les étapes de l’apprentissage : désirer, chercher et trouver. Quel est le contexte qu’il propose à l’enfant : la nature en tout premier lieu. La campagne où Emile fait des ballades dans un parc où il découvre l’orientation dans le cosmos, jardine, observe la nature. A chaque découverte il est accompagné par Jean Jacques, qui répond à ses questions, souvent par une autre : en quoi cela est-il bon ? C’est-à-dire en quoi est-ce utile. Rousseau s’appuie sur l’argument de la nécessité pour éveiller le désir d’apprendre. Il voit dans l’avenir car à partir de l’expérience, l’enfant apprend à ne rien croire sur parole : Vous voulez qu’il soit docile étant petit : c’est vouloir qu’il soit crédule et dupe étant grand : Rousseau prépare le futur citoyen en le formant à une démarche très difficile : le discernement.

L’ambiance selon Maria Montessori


Pour Maria Montessori « l’ambiance » est ce contexte où l’enfant trouve de quoi faire son apprentissage par lui-même. C’est un support qui revient souvent dans ses écrits, dans l’Enfant, mais aussi dans La pédagogie scientifique où elle y consacre un chapitre.

Il suffit pour cela de préparer « une ambiance adaptée », comme on préparerait une petite branche dans une volière, et puis laisser les enfants libres dans leurs instincts d'activité et d'imitation.

L’ambiance est créé par l’éducatrice qui organise un environnement où le matériel est présenté pour que l’enfant puisse se servir lui- même.  Elle observe et guide l’enfant si celui-ci manifeste un besoin. Elle ne l’interrompt jamais quand elle le voit découvrir seul car il perd souvent son élan à cause de l'intervention de l'adulte. Elle le laisse  en face de sa difficulté afin qu’il ait la possibilité de la surmonter par lui-même. L’enfant conquiert ainsi son autonomie. « Aide-moi à faire seul », est une des phrases clé de Montessori.

Cet environnement est beau, organisé de façon à ce que l’enfant sache où se trouve chaque objet et ainsi ne pas avoir besoin de l’adulte. Il trouve ainsi le matériel inventé par Montessori. Il y a aussi des objets dit de « vie quotidienne » à la mesure de la main des enfants, des meubles légers et bien agencés pour leur taille, des vêtements légers et faciles à mettre ou enlever. La simplicité de ce qui lui est présenté est sobre dans les stimulations afin d’être gérables.  «C'est ce champ ouvert à la libre activité de l'enfant qui lui permettra de se mouvoir  et de se former comme homme. Ce n'est pas le mouvement en lui-même, c'est un puissant coefficient à la formation complexe de sa personnalité qu'il tire de ces exercices » dit-elle.
La simplicité est une qualité chère à Rousseau, on la retrouve chez Montessori.

Où il est question de liberté et d’autonomie
Le propos de ces deux auteurs concerne l’autonomie de l’enfant et la liberté de penser. Si Montessori reconnait à l’environnement naturel une part importante dans la santé et l’apprentissage de l’enfant, on ne peut faire autrement que de noter que son ambiance est conçue à l’intérieur, ordonnée, et adaptée aux besoins de l’enfant. Préconçue en quelque sorte, car l’enfant n’y trouve que qui a été pensé pour lui, à l’avance. Ne parle-t-elle pas de voilière ?
En revanche, Rousseau propose surtout la nature comme lieu d’apprentissage. Il  y a un ordre moins visible et demande à l’enfant une démarche d’une autre dynamique où il doit chercher, comprendre, réfléchir, et s’adapter.
C’est comme si Montessori proposait du « prêt à utiliser » en toute sécurité et Rousseau laissait plus de place à l’aléatoire, à la recherche, à l’expérience. Pour l’une c’est l’autonomie dans le mouvement et l’exploitation de ses compétences, pour l’autre la possibilité d’expériences riches et diverses et réfléchies afin de se libérer de l’avis des autres.
A chacun sa liberté ? Laquelle préférer ?

1.Emile ou de l’éducation, livre troisième, page 231
2.  Lefranc A., La journée d’un écolier, Historia n°15
3.  Moussy B., Les pédagogues dans l’histoire. Page 78 et suiv.
Article rédigé par : Bernadette Moussy
Publié le 02 novembre 2018
Mis à jour le 27 juin 2019