Halte-garderie semi-plein air : quels espaces pour quelles libertés ?

Valérie Roy présente ici la synthèse de la deuxième partie de sa recherche menée à l'Université Paris 8 sur l'impact des haltes-garderies semi plein air sur le développement et l'accompagnement des enfants de 12 mois à 3 ans. Titutaire d'un Master des Sciences de l’Education, elle est également EJE, responsable de la halte-garderie semi-plein air Le p'tit jardin de l'Union Départementale des Associations Familiales à Paris. Pourquoi s’intéresser au plein air alors que dans de nombreuses agglomérations, les enfants passent plus de temps à l’intérieur des établissements petite enfance depuis leur très jeune âge ? Qu’est-ce que la pédagogie par la nature ? Quelles sont les représentations freinant la réémergence des établissements plein air petite enfance en France ? Des questions auxquelles elle a tenté de répondre à travers cette étude.
Le bruit dans les espaces
Au terme de cette recherche, il est constaté combien le bruit est un facteur perturbant en espace intérieur, et différent en espace plein air. Anna, infirmière responsable d'une structure d'accueil, précise : « Le bruit des enfants, c’est ce que j’entends tout le temps : ils jouent, ils lancent des choses. C’est usant, c’est ce qui me fatigue le plus au quotidien ». Elle va plus loin en ajoutant : « Parce que le bruit impacte la concentration, il y a une fatigue nerveuse en fait qui est latente. C’est à cela qu’il faut vraiment faire attention car finalement, il ne faut pas s’habituer forcément au bruit.»  Toutes les professionnelles soulèvent ce point. Anna parle même de l’état des enfants : « Il y a certains enfants, on le voit sur leur faciès, plus le niveau sonore augmente, plus l’angoisse augmente ». Alicia, responsable éducatrice d’une halte-garderie parisienne en plein air, explique : « Ce qui est très différent dans une structure fermée, quand un enfant commence à pleurer, ce n’est pas évident, parce que... tout de suite cela résonne, tout de suite il y a beaucoup plus de bruits en confinement ».

Le bruit peut vite devenir un perturbateur important en structure petite enfance. Les enfants sont nombreux. Certaines professionnelles de la petite enfance développent des surdités. Au niveau du gouvernement une démarche a été mise en place : un guide rédigé par le Conseil National du Bruit a été réalisé pour sensibiliser les créateurs d’entreprises dans la petite enfance. Dans les espaces de vie des enfants, les professionnelles interprètent les attitudes, les comportements des enfants et proposent des actions éducatives, comme le langage des signes, évoqué par Charles Sanders Peirce.
Dans les espaces fermés, le bruit émis par le groupe d’enfants vient perturber, agresser les professionnelles qui par fatigue, finissent par ne plus déceler correctement les signes manifestés par les enfants.

Plus de liberté dehors pour jouer
Cette recherche met en lumière combien, dehors, les enfants sont plus libres pour jouer. Cette notion « de liberté » est évoquée à la fois dans les propos des professionnelles interrogées mais aussi dans ceux des parents et des enfants. Véronique, éducatrice responsable, précise durant son entretien « On se permet plus de chose à l’extérieur. » Anna, l’infirmière, responsable d’une halte-garderie parisienne explique, « A l’intérieur, je suis plus nerveuse, alors que dehors c’est normal qu’ils crient. C’est l’espace où ils peuvent être libres ».

L’oppression et la relation au corps
A l’intérieur des espaces, une proximité s’installe auprès des enfants. Elle se transforme souvent, sans que ce soit perceptible, en contrôle de l’enfant, de ses expressions, de son corps. Ce besoin de contrôle est soulevé par Corinne, l’éducatrice, durant son entretien : « Avant quand j’étais dans les crèches, je me posais et les enfants venaient vers moi parce qu’ils cherchaient quelque chose, un contact, une relation envahissante. Ces demandes-là étaient un peu compliqué à gérer ... l’aménagement n’était pas adapté ».

Paulo Freire a développé une pédagogie de l’opprimé, une pédagogie de l’espérance. Selon ce pédagogue, chacun d’entre nous met en place des systèmes de pensées, d’être, de savoir-être par rapport aux autres, qui maintiennent cette position d’oppresseur et d’opprimé. Paulo Freire précise que l’oppresseur impose à une autre personne un rapport de domination du fait de son statut, des règles politiques établies, sociales, culturelles et économiques. Il est donc difficile de se libérer de ses habitus, tant ils peuvent apparaître comme naturels. La situation d’oppression déshumanise aussi bien les dominants que les dominés. Elle repose sur une injustice dont il faut se libérer.

Alicia, responsable de structure plein air, éducatrice de jeunes enfants, précise « Je trouve que dans les endroits fermés, on est toujours en train de donner plein d’interdits qui vont contre le développement des enfants. » Dehors l’enfant peut exprimer ses émotions. « J’ai l’impression de voir des enfants heureux. Des enfants qui ressemblent à des enfants. » Elle insiste beaucoup sur ce point. Quand elle parle de ces contraintes, elle soulève quelque part les contraintes institutionnelles, les obligations. Finalement elle souligne l’oppression dont parle Paulo Freire.

Le contre-espace
Durant les entretiens, Véronique, une éducatrice de jeunes enfants, parle de l’espace extérieur comme d’un espace à part, différent : « je trouve que l’extérieur c’est encore à part … c’est un endroit qui change au niveau de la sonorité, au niveau du ressenti, c’est comme si c’était une pièce à part, de la structure ».
Durant cette recherche, un concept est apparu, celui du contre-espace proposé par Michel Foucault, « l’espace hétérotopique ». L’espace extérieur, plein air, représente un espace venant contredire et contrefaire tout ce qui se met en place à l’intérieur des institutions, au niveau organisationnel, au niveau pédagogique, de l’hygiène. M. Foucault précise en effet que certains espaces sont différents « ont la curieuse propriété d’être en rapport avec tous les autres emplacements, mais sur un mode tel qu’ils suspendent, neutralisent ou inversent l’ensemble des rapports qui se trouvent, par eux, désignés, reflétés ou réfléchis, contredisent pourtant tous les autres emplacements. »

Corinne, l’éducatrice en plein air, précise : « Du fait que cela soit cloisonné par salles, cela oblige aussi les professionnelles à emmener les groupes d’enfants d’une salle à l’autre et il y a beaucoup de mouvements. Et ce sont les professionnelles qui amènent alors que dans un espace non cloisonné, comme le permet le plein air, c’est eux qui se déplacent et c’est nous qui nous nous adaptons aux enfants ». A l’intérieur, les règles de vie, les contraintes d’organisation sont nombreuses. M. Foucault va même plus loin en précisant que dans ce type d’espace ne peuvent entrer que les initiés. Ces lieux ouvrent à des apprentissages autres puisqu’ils nous font les investir d’une manière singulière, en leur prêtant des valeurs nous permettant d’exister autrement. Il y a un effet miroir avec l’espace hétérotopique.

Le besoin vital de sortir les enfants
Anna durant son entretien précise combien il est vital de sortir les enfants dehors. « On peut vivre et rester à l’extérieur, mais ne pas voir le jour, ne pas respirer l’air libre, je ne suis pas sure du tout que l’on puisse. Ce sont des recommandations médicales, voilà il faut aérer son intérieur, les microbes et les bactéries ».
En effet, au dire des spécialistes tels que Richard Louv, un syndrome est en train d’apparaître, « le syndrome du déficit de la nature » décrit aussi par Mme Sarah Wauquiez. Les médecins commencent à être alarmés par ce manque de nature, cette rencontre avec les éléments qui ne se fait plus. Un auteur, pédiatre et médecin homéopathe, Mr Pierre Popowski, vient de sortir un ouvrage s’intitulant « Laissez-les se salir » justement pour leur santé. Il recommande même aux enfants de manger leur crotte de nez, car il y aurait des anticorps dedans essentiels au bon fonctionnement des poumons. « Il semble que le mucus nasal absorbé sous forme de crottes de nez puisse avoir une fonction importante qui contribue à l’immunité naturelle et à la protection des poumons. »

Vivre sans relation avec la nature, et les éléments, c’est tomber malade selon les propos d’Omraam Mikhaël Aïvanhov, pédagogue, philosophe, Maître spirituel. Selon lui, pour vivre harmonieusement, « ce microcosme qu’est l’homme est obligé de rester en contact, en liaison permanente avec le macrocosme, la nature. La vie n’est rien d’autre que des échanges ininterrompus entre l’homme et la nature. Si ces échanges sont entravés, il s’ensuit la maladie et la mort »
Pourquoi devons-nous limiter ces contacts dès la tendre enfance, au moment où les enfants construisent justement leur système immunitaire ? Voici un autre passage intéressant : « Il est vital, nécessaire et urgent d’intégrer la nature aux programmes des écoles, dès la maternelle, et même à la crèche. C’est simple et efficace, en lien direct avec le réel : planter des arbres, avoir au moins un petit jardin voire un petit potager et s’en occuper avec les enfants. Ce petit geste pourra déjà pallier le syndrome de manque de nature dont souffrent les enfants de la nouvelle génération. Il est important que des actions soient conduites par le gouvernement, car nos enfants sont touchés par de nombreuses pathologies liées à ce déficit de nature » .

Plusieurs freins aux sorties dans la nature
Cette recherche met en lumière le problème des représentations : qu’est-ce qui freinent les professionnelles ou les parents à sortir les jeunes enfants davantage dehors ? Est-ce lié à la représentation de la nature ? La nature a longtemps représenté, un environnement sacré précise F. Fröbel. L’arrivée de la grande industrialisation et la mise en place de la pensée scientifique ont pénétré aux plus profonds de nos croyances spirituelles déstabilisant notre vision de cet univers naturel et enchanteur, un phénomène de désenchantement décrit par Max Weber. Il emploie ce terme, apparu en 1917, pour désigner « le processus de recul des croyances religieuses et magiques au profit des explications scientifiques. »
Sarah Wauquiez précise qu’en France comme dans de nombreux pays de l’Europe du Sud et de l’Est, l’espace plein air n’est pas valorisé. Il y a la peur de tout, de l’eau, du soleil, du vent, et surtout la nature a perdu son intérêt initial. Seule L’Europe du Nord accepte culturellement l’image de cette nature bienfaitrice. Les professionnelles interrogées soulèvent aussi les craintes des familles.

Au terme de cette recherche, j’ai compris que ces peurs sont souvent de premières impressions. Cette recherche démontre que l’espace à lui seul ne suffit pas. Au-delà d’être extérieur, il est d’autant plus favorable s’il possède un coin de nature afin de permettre aux enfants de vivre plus d’expériences sensorielles et motrices. Pourquoi éloigner l’enfant des espaces naturels ? Pourquoi parler de liberté motrice tout en conservant des salles de vie mal insonorisées ? Où et quand le jeu de l’enfant est-il vraiment du jeu ? Cette recherche soulève ainsi le problème de la qualité d’accueil et des difficultés de sa mise en place en structure petite enfance.


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Article rédigé par : Valérie Roy, tiré du Mémoire de recherche « Libres enfants du plein air »
Publié le 06 décembre 2018
Mis à jour le 10 décembre 2018