Le jeu libre à l’épreuve des mesures sanitaires

Les consignes du guide « COVID-19 - Modes d’accueil du jeune enfant » ont entraîné des changements au quotidien, y compris autour des temps de jeux et d’activités : moins d’enfants dans la même salle, limitation des espaces ludiques et hygiène renforcée des jouets. On peut se demander si le jeu libre est impacté ou non par ces mesures. Le point de vue et les conseils de Fabienne-Agnès Levine, psychopédagogue.
Pour rappel, le jeu libre se caractérise essentiellement par un temps sans proposition induite par l’adulte, par un climat de sécurité affective et par la présence constante de jouets et d’autres objets ludiques. Garantir le jeu libre n’est pas tellement dans le fait de laisser un enfant jouer comme il peut, n’importe où et avec n’importe quoi. Il s’agit plutôt de lui offrir un espace de vie suffisamment organisé, équipé et encadré pour qu’il prenne des initiatives et éprouve du plaisir. Toutes les composantes interfèrent : effectifs d’enfants et d’adultes, choix des jouets et nombre d’exemplaires, équipement des coins jeux, ambiance générale. Le guide ministériel du 6 mai incite à de fortes restrictions dans l’offre à jouer : « Quel que soit le mode d’accueil, il est recommandé́ de ne mettre à̀ disposition des enfants que des jouets pouvant être facilement nettoyés quotidiennement et de préférence en plastique, métal ou tissu plutôt qu’en bois. » Il est aussi indiqué de « sélectionner les jouets à mettre à̀ disposition des enfants par espace d’accueil ; préférer les objets faciles à̀ nettoyer ; désinfecter et rincer les jouets sélectionnés. ». En quoi cela peut-il modifier les pratiques professionnelles concernant le besoin de jouer ?

Un univers de jeu recomposé
Que l’ensemble des consignes soient appliquées « à la lettre » ou plus raisonnablement, comme l’y encouragent les signataires de plusieurs tribunes, l’occupation de l’espace dans les modes d’accueil n’est plus tout à fait ce qu’il était avant le 16 mars. Dans quelques cas, ça a pu être l’occasion de désencombrer une salle et de se recentrer sur les jouets incontournables mais dans la plupart des cas, ça a fortement limité les zones de jeu permettant à chaque enfant de trouver de quoi nourrir son besoin vital de jouer. Il sera intéressant d’analyser, en vue de l’après-dé confinement, les avantages et les inconvénients des solutions trouvées.  Ci-dessous une liste des mesures à ajuster selon les contextes.
Ce qui, à titre provisoire on l’espère tous, est devenu impossible : les portes ouvertes et la libre circulation des enfants et des jouets d’une salle à une autre.
Ce qui est condamné ou utilisé très ponctuellement : la structure de motricité, la piscine à balles et les blocs de mousse, dont l’entretien est difficile à assurer quotidiennement. De plus, les jouets moteurs entraînent une proximité physique entre enfants qui est à tort ou à raison déconseillée.
Ce qui est difficilement réalisable : la désinfection systématique d’un jouet dès lors qu’il a été manipulé et surtout porté à la bouche. 0n ne peut pas empêcher deux enfants d’utiliser le même jouet simultanément ou successivement. En effet, prendre un objet des mains de l’autre ou en tendre un dans sa direction pour qu’il le prenne sont entre jeunes enfants l’équivalent d’une véritable conversation.
Ce qui est limité : les jouets installés sur des étagères et dans des tiroirs à hauteur d’enfants, chacun à leur place attitrée. C’est seulement lorsque les mêmes jouets existent en plusieurs exemplaires qu’il est possible d’intégrer un turn-over dans le protocole sanitaire. Même si cet effort ne porte que sur quelques jouets (un camion de pompier, une tour de cubes, un boulier à vagues par exemple), cela permet d’assurer un minimum d’éléments stables dans l’environnement.
Ce qui est renforcé : la fréquence de la désinfection des jouets. Moins de jouets mais plus de temps qu’auparavant à consacrer à leur entretien : ça demande toute une organisation ! Le manque de personnel ou de temps peut induire une tendance à sortir très peu de jouets chaque jour. 
Qu’en est-il alors du libre choix ?
Ce qui est compliqué à maintenir : des espaces de jeu dédiés et bien équipés, autrement dit des coins jeux pour jouer à cuisiner, à bricoler, à soigner, etc. Chaque zone de jeu doit être soumise à examen : par exemple le coin déguisement avec vêtements et accessoires est assurément à supprimer tandis que le coin ferme avec un nombre de figurines restreint pourrait être désinfecté régulièrement.
Bref, ce n’est pas simple en ce moment de créer un cadre ludique propice à l’exploration et à la créativité des jeunes enfants. L’idéal reste d’aménager un espace, aussi peu équipé soit-il, dans lequel les enfants identifient la fonction de chaque zone et choisissent leurs jouets. Comment ? Au lieu du coin cuisine complet, quelques éléments de dînette et quelques aliments en plastique sur une table basse, au lieu du coin nursing un lit et un seul poupon, au lieu du coin garage quelques voitures et un circuit dessiné sur une feuille, au lieu du meuble rempli de figurines seulement une petite dizaine alignée debout sur une étagère, etc. Si vraiment ce n’est pas possible d’aménager un espace de jeu permanent, reste la possibilité de préparer avec soin des kits de jouets en tenant compte des besoins exprimés par les enfants.
        
Le jeu libre est d’abord un état de disponibilité psychique

Le jeu libre est une activité individuelle, autonome et spontanée qui ne dépend pas uniquement des ressources matérielles et des attitudes des adultes. Le premier critère du jeu libre réside dans l’engagement actif du sujet. Un enfant en train de jouer est dans un état de grande préoccupation : ce sur quoi il porte toute son attention et le plaisir qu’il y trouve ne sont pas forcément visibles aux yeux des adultes. Ce qui est observable n’est pas le contenu du jeu, avec ou sans jouet, mais tout ce qui fait penser que l’enfant joue : ses postures, ses gestes, son attention visuelle, l’ensemble de son comportement. Une autre caractéristique du jeu libre est le besoin de temps sans être interrompu. Le fait que l’enfant s’éloigne du jouet qu’il a commencé à explorer ne signifie pas qu’il a fini de jouer et que le jouet abandonné devient inutile. Son activité, surtout au cours de la première année, est souvent découpée en séquences courtes alternant action et rêverie.
Après 18 mois, une manifestation importante du jeu libre est dans le faire semblant et l’élaboration de scénario. Lorsqu’un enfant imite une situation, joue un rôle, commente ce qu’il fait, son activité de jeu devient plus évidente et donc plus facile à respecter pour un observateur. Avec le jeu symbolique, l’enfant met en scène son monde intérieur et apprivoise ses propres sentiments qu’il rejoue inconsciemment dans une histoire. Les jouets lui sont alors d’un grand soutien car leur simple présence réactive des souvenirs de situations rencontrées. Plus l’enfant est jeune, plus son imagination a besoin de supports concrets pour se déployer : à 4 ans, un enfant qui a envie de jouer au docteur trouve de quoi représenter un soin même s’il n’a pas la mallette du docteur sous les yeux mais à 2 ans, c’est souvent la vue de la mallette qui déclenche l’idée de reproduire un soin. Cela ne veut pas dire que l’absence de jouets empêche de jouer : pour certains enfants rien ne bride leur envie d’explorer et d’inventer, pour d’autres c’est la mise à disposition de jouets bien choisis qui déclenche leur créativité. Il faut noter aussi que leur suppression n’a pas les mêmes effets en accueil collectif ou familial : une crèche sans jouet est un lieu appauvri en sources d’inspiration pour les joueurs tandis qu’au domicile privé, il leur reste toujours des objets du quotidien à exploiter et à mettre au service de l’imaginaire. Quoi qu’il en soit, le jeu libre est d’abord un état intérieur qui est le reflet du bon développement psychoaffectif de l’enfant. Il se révèle dans le fait de mettre ses sens en éveil et son corps en mouvement, d’être curieux et actif, de transformer le réel, de raconter, de rire et bien d’autres manifestations. Jouer est une fonction vitale dont l’expression ou la mise en sourdine comporte toujours une part de mystères pour un observateur.

Le rôle de l’adulte : satisfaire le besoin de jouer en toutes circonstances
Le jeu libre est tributaire également des facteurs humains : le climat relationnel, la présence des autres enfants, le soutien verbal et non verbal des adultes. Depuis le début de la crise sanitaire, les accueillants ont été bousculés dans leurs pratiques (ou leur arrêt) mais aussi moralement. Or, le guide ministériel du 6 mai est axé uniquement sur les aspects organisationnels et ne donne aucune piste pour être auprès des enfants tout en étant préoccupé par une série de mesures d’hygiène à assumer tout au long de la journée. Si on veut se recentrer sur l’essentiel, à savoir l’accompagnement d’enfants en train de grandir et de se construire, en particulier quand ils jouent, il faut réussir à concilier consignes sanitaires et valeurs éducatives. Comment ? Le premier rôle de l’adulte est d’assurer une fonction contenante : un repère affectif sur lequel le tout-petit s’appuie pour s’autoriser à jouer car il se sent en sécurité. Un rôle complémentaire est la fonction soutenante : une manière de regarder l’enfant et de lui adresser des paroles si besoin, sans jamais interrompre ou orienter son activité. Parfois, l’adulte peut avoir une fonction participante à la demande du joueur tout en le laissant maître du jeu. Accompagner le jeu de l’enfant est une démarche au cas par cas : la pratique de l’observation et le décryptage des besoins de chaque joueur sont le meilleur garde-fou à des comportements standardisés. N’oublions pas non plus l’image du phare proposée par la psychologue Anne-Marie Fontaine. Le positionnement de l’adulte dans la salle de jeu a des répercussions sur la répartition des enfants et l’utilisation des différentes propositions. Si le phare est « clignotant », parce que l’adulte ne cesse de se déplacer d’un point à un autre, l’ambiance générale du jeu libre s’en ressent. Si le phare est « éblouissant », parce que l’adulte est trop intrusif dans le jeu d’un enfant, ou « éteint » parce qu’il est là mais absent psychiquement, ce n’est pas mieux. La place de l’adulte dans le jeu de l’enfant passe par la recherche de l’équilibre entre présence et discrétion. L’important est l’attention portée à ce que vit l’enfant intensément au travers du jeu. Enfin, respecter le jeu n’est pas tout permettre : l’adulte est là pour rappeler le cadre dans lequel s’exerce la liberté du joueur, il lui signifie s’il le faut ce qui est possible ou pas, permis ou non. Alors, sans attendre le retour à des règles d’hygiène ordinaires qui ne restreignent pas autant les espaces ludiques, vive le jeu libre et la joie de vivre !

 
Article rédigé par : Fabienne-Agnès Levine
Publié le 27 mai 2020
Mis à jour le 15 juillet 2020