L'éveil à la nature : un véritable enjeu pour les professionnels de la petite enfance

« Enfance et nature se conjuguent trop peu souvent ensemble », selon Anne-Louise Nesme, formatrice dans le champ éducatif et médicosocial, sociologue consultante, et auteure de l'ouvrage "Cultiver la relation enfant-nature. De l’éloignement à l’alliance".* Or, comment les enfants peuvent-ils se développer sans cette relation et comment pourront-ils une fois devenus adultes protéger la nature, s’ils n’ont pas été dès leur plus jeune âge en lien avec elle ? Ses explications.
Développer le lien à la nature dès la petite enfance
Les premières années de la vie forgent les fondements du rapport à soi, à l’autre et au Monde. Parallèlement, nombre d’études soulignent aujourd’hui la nécessité impérieuse de protéger nos écosystèmes et le besoin d’apprendre à leur sujet. Sans verser dans des visions trop linéaires ou déterministes, on peut penser que si au début de son existence, un enfant est habitué à jouer dehors (a fortiori dans un environnement offrant de la biodiversité), s'il prend plaisir, se sent à l’aise et est valorisé dans ses explorations de plein air, y compris dans celles qui « salissent » -parce que terreuses-, il est possible qu’il tisse un lien qui lui soit propre avec la nature ainsi rencontrée. Ce faisant, peut-être pourra-t-il demain se soustraire ou tout au moins résister au risque d’une « amnésie environnementale ». Ce concept initialement développé par Peter H. Khan, et élargi ensuite par d’autres auteurs, met en lumière que, d’une génération à l’autre, et même d’une période à l’autre de nos vies, nous nous accommodons de la perception de l’environnement tel qu’il se présente à nous, y compris dans ses formes dégradées.

La tâche est grande car plusieurs facteurs, dont l’urbanisation de nos vies mais aussi notre rapport à la sécurité ou encore nos temps pressurisés, concourent à un éloignement de nombre d’enfants vis-à-vis de la nature. Comment alors imaginer que ces enfants devenus grands se mobiliseront demain pour protéger ce qu’ils n’auront peut-être même pas rencontré ?

Les multiples bienfaits du jeu en milieu naturel
Ce sont donc les prémices du concernement qui peuvent être ici en jeu. Et le jeu libre dehors en est précisément un des vecteurs : celui qui permet à l’enfant de s’éprouver en lien avec ses besoins spécifiques, dans toute sa corporéité et dans toute sa porosité avec l’extérieur. Si l’on convoque les images que nombre d’entre nous, plus avancés dans la vie, avons pu intérioriser, en ayant pu jouer, explorer activement, librement et « tous sens au vent », les milieux côtoyés au cours de nos jeunes années, alors on peut saisir la profondeur de l’empreinte que cela laisse en soi.

L’expérience directe dehors, tête et corps, participe du développement de compétences psychosociales fondamentales, parmi lesquelles l’estime de soi tient une place de choix. Ici, pas de résultat attendu, de pression, de risque d’erreur ou de faute. Cette expérience est forte des plaisirs, rêveries, constructions et causeries qu’elle offre aux enfants. C’est donc tout autant de leur développement que de prévention dont il est ici question. Certes nous ne sommes pas égaux devant la possibilité de nous rendre aisément dans des milieux complexes et riches où la nature est présente dans toute sa diversité. Mais n’avons-nous pas pour autant des opportunités pour la faire venir un peu plus à nous sous des formes qui peuvent être elles aussi bénéfiques pour les enfants ? Nombre de lieux d’accueil se soucient de végétaliser leur espace extérieur ou d’organiser des sorties dans des parcs de proximité. La nature, y compris en ville, est souvent à portée de main pour jouer, rêver, explorer et également pour apprendre à se comporter non pas en prédateur mais bien en acteur social sensible et prévenu.

Eveil à la nature : le rôle essentiel des professionnels de la petite enfance
Les professionnel.le.s de la petite enfance, en contact quotidien et intime avec enfants et familles ont une place stratégique pour participer de cet éveil et de ce développement.

Est-ce à dire qu’ils n’ont rien d’autre à faire que de sortir les enfants dehors ? La réponse est d’après moi tout à la fois oui et non. Oui car il y a un intérêt certain dans le fait de tout simplement permettre aux enfants de se dépenser, changer de milieu et découvrir l’extérieur plus souvent. Mais il y a peut-être d’autres dimensions à prendre en compte pour que cette rencontre entre l’enfant et les éléments de la nature puisse nourrir des liens profonds d’alliance. Les jeunes enfants ont certes, pour la plupart d’entre eux, une appétence spontanée pour jouer dehors. Pour autant, ils ne sont pas des souris vertes. C’est-à-dire qu’il ne suffit pas seulement de les « tremper dehors » de temps en temps pour que, comme dans la comptine, cela leur donne envie de devenir des connaisseurs et/ou amateurs de nature, en particulier s’il s’agit de « petits rats des villes » n’ayant pas connu ces expériences directes jusque-là. Tout comme on peut s’accorder sur le fait que si nous sommes fondamentalement des êtres sociaux, nous avons néanmoins besoin d’apprendre les codes et usages de la socialisation, les enfants ont aussi besoin d’adultes qui les accompagnent pour devenir des sujets à part entière dans un environnement qu’ils auront peut-être envie de respecter.

La régularité et la pérennité de ces temps dehors, la richesse du milieu où les enfants sortent, la manière dont on leur parle de la nature, le type d’activités possibles, la stimulation de leurs sens (de tous leurs sens), le fait d’apprendre à observer, à s’émerveiller, à inter agir dans le respect et la coopération avec les autres, animés et non animés, sont, parmi d’autres, des éléments à prendre en compte. Et c’est là où la posture de l’adulte est importante, réclamant formations et réflexivité, de sorte de trouver l’équilibre « entre lâcher et tenir », d’être présent sans trop interférer ou encore de mobiliser des habiletés éducatives qui nourrissent le désir, puissant moteur de changement chez les enfants.

* Chronique Sociale, 2020
Article rédigé par : Anne-Louise Nesme
Publié le 22 février 2021
Mis à jour le 10 mars 2021