L’observation : pour voir et percevoir ce que les enfants ressentent

Avoir sommeil, être triste, avoir faim, avoir chaud, avoir froid, entendre du bruit, trop ou pas assez, voir telle chose, sentir telle odeur, être triste, être inquiet, avoir peur, être content, être impatient, être en colère, avoir envie, ne pas oser…Autant d’états que les enfants (comme les adultes) traversent tout au long de la journée, dans des nuances et des intensités variables. Ces ressentis sont à la fois sensoriels et émotionnels. Et ils se vivent à l’intérieur de soi.  Alors comment les adultes peuvent-ils les percevoir de l’extérieur ? Comment les adultes qui prennent soin des enfants peuvent-ils les accompagner dans leurs ressentis ? Éléments de réflexion par Monique Busquet, psychomotricienne.

 L’attention aux ressentis de l’enfant : une question peu abordée
Un enfant ne peut rien faire par lui-même de ce qu’il ressent. Il a absolument besoin de nous pour faire avec ses ressentis : les repérer, les reconnaître, les accueillir, y mettre du sens, les nommer, les prendre en compte et apporter notre présence à l’enfant.  Lorsqu’un enfant est ainsi accompagné  «de façon suffisamment juste», il peut à son tour, lorsqu’il grandit, être attentif, reconnaître ses ressentis et agir en fonction… C’est une des clés de la connaissance de soi, de la prise en compte de ses besoins et de ceux des autres, du grandir et vivre ensemble dans un suffisant bien-être.  
Comment voir ce qui est si délicat, personnel, intérieur, si subjectif ?  Cette question de notre perception des ressentis de l’enfant est en fait assez peu souvent abordée, comme si cette perception était évidente et naturelle ou au contraire, trop intense. Les regards et paroles adressés aux enfants (ou à propos d’eux) évoquent plus souvent ce qu’ils font que ce qu’ils ressentent. Il est vrai que les professionnels ont de très nombreux autres éléments à regarder et prendre en compte : des éléments matériels et concrets, liés à la santé et la sécurité des enfants, à leur jeu, activité et développement sur les temps d’accueil. Pourtant cette question est à la fois centrale dans la qualité d’accueil et particulièrement difficile.


Un vrai challenge indissociable de certaines conditions
C’est un vrai travail, qui mobilise des compétences de savoir, savoir-faire et savoir être et repose sur un certain nombre de conditions individuelles et collectives :
- Avoir l’intention et l’envie de porter cette attention aux ressentis, le sachant essentiel pour chaque enfant
- Pouvoir être suffisamment disponible, malgré les nombreuses autres tâches à réaliser
- Pouvoir se laisser être touché, pouvoir accueillir et recevoir ce que ressent l’enfant, lui faire de la place
- Choisir de porter une attention fine aux manifestations corporelles de l’enfant : un petit geste, une crispation, un mouvement de recul, un regard, une mimique, un mouvement de la tête ….
- Pouvoir décoder ce que son langage corporel, le non-verbal donne à voir.  Ces manifestations corporelles, cette expression « extérieure » des émotions et ressentis « intérieurs » peuvent être discrètes et difficiles à percevoir. Même vues, elles ne sont souvent pas perçues consciemment, pas réellement identifiées et prises en compte.
-Tenter de mettre du sens sur ce qui est ainsi perçu, sur ce qui s’exprime. Avoir la finesse et les connaissances pour faire ce décodage avec prudence et ainsi accompagner l’enfant dans ses ressentis. « Tu as l’air d’avoir envie, d’avoir sommeil, d’avoir mal, d’être content, tu t’intéresses à ceci,  tu regardes telle chose, tu as entendu... »      
- Savoir identifier nos propres ressentis et ne pas les confondre avec ceux de l’enfant. Rester conscient de notre subjectivité et de notre part d’interprétation. Le repérage de l’émotion de l’enfant et le décodage que nous en faisons, dépend de nos propres émotions qui y font écho. Nous ressentons en partie les émotions que nous percevons chez l’enfant.  En même temps, nous vivons aussi les nôtres, celles qui nous appartiennent en propre (notre humeur du jour), et celles qui sont déclenchées par les comportements de cet enfant.  Ainsi lorsqu’un enfant pleure, une partie de moi vit quelque chose de sa tristesse, une autre partie de moi peut être en colère ou inquiet à cause de ces pleurs qui dérangent les autres, et d’autres parties en moi vivent sans doute d’autres émotions sans lien avec cet enfant… Nos propres ressentis peuvent être des indicateurs de ce que ressent l’enfant. Mais il n’est pas  simple de repérer ce qui nous appartient et ce qui appartient à l’enfant en propre. Nous pouvons prendre en compte ce que nous ressentons, y faire un tri, pour ne pas faire de projection.  
- Regarder avec suffisamment d’attention les manifestations corporelles de l’enfant permet de pouvoir dire ce sur quoi l’on s’appuie, d’objectiver un peu plus notre observation, notre perception.
- Savoir quoi faire de ce qui est perçu. Il n’est pas toujours facile de savoir quoi faire de l’expression des émotions des enfants, comment y réagir.  La peur le plus souvent inconsciente d’être débordé, d’être impuissants à les consoler, peut gêner la perception des ressentis de l’enfant.  Ainsi par peur et méconnaissance des besoins des enfants, il leur a souvent été dit et répété « ne pleure pas, » « ne t’inquiète pas ». De même le mot maman n’était pas nommé devant eux par peur de déclencher des pleurs…
Pourtant, l’émotion est là, plus ou moins intense, même lorsqu’elle ne s’exprime pas bruyamment et l’enfant a autant besoin de l’adulte et de sa présence réelle psychique et/ou corporelle pour la partager et être aidé à s’apaiser.

Rendre visible ce qui ne l’est pas : un travail délicat
Cette observation fine des ressentis de l’enfant est un travail qui nécessite donc intention, attention et disponibilité, prudence et connaissance de soi, possibilité de s’exprimer et de prise de recul.
C’est un vrai travail de dépasser la spontanéité qui nous fait percevoir principalement les éléments qui ont un effet concret et immédiat sur nous, ce à quoi nous devons réagir : soigner, protéger l’ensemble des enfants, répondre aux besoins bruyants et criants, aux comportements qui dérangent les autres ou nous-mêmes (par exemple, lorsqu’un enfant tape ou jette tous les jeux par terre…).
C’est un vrai travail de regarder l’enfant pour lui-même, dans ce qu’il vit et non seulement ce qu’il nous fait vivre. C’est un vrai travail de se centrer sur l’enfant. C’est un vrai travail de lui montrer ainsi tout l’intérêt que nous lui portons. Mais n’est-ce pas le plus précieux !
Plus nous en avons une intention profonde, plus nous nous y exerçons, plus nous y sommes soutenus (par exemple, par des espaces de paroles respectueux, protecteurs et non jugeant), plus cette perception des ressentis de l’enfant devient fine et prend une juste place.  
C’est certainement un point essentiel de notre travail de prendre soin : rendre visible ce moins visible.

 
Article rédigé par : Monique Busquet
Publié le 25 janvier 2022
Mis à jour le 26 janvier 2022