Le projet éducatif de la crèche sert à comprendre le sens de notre travail. Par Laurence Rameau

Puéricultrice, formatrice, auteure

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atelier peinture à la crèche
Si les professionnels ont rapidement et facilement accès au projet pédagogique de leur crèche et l’utilisent pour connaître les pratiques en cours, il n’en est pas de même du projet éducatif. Ce dernier reste souvent un document ignoré ou oublié dans un tiroir de bureau. En effet, le projet éducatif, qui est obligatoire pour obtenir l’autorisation d’ouvrir une crèche, peut par la suite être déconnecté de la réalité du travail des équipes. Or, ce projet, formalisé par les cadres et gestionnaires de crèches, représente le sens et la direction donnés pour l’accueil des jeunes enfants. Il s’appuie sur les représentations et les normes sociales actuelles concernant l’accueil et l’éducation des petits et il donne les valeurs de chaque établissement, de chaque équipe, de chaque professionnel en matière d’accueil. En cela il s’impose à tous et représente le reflet des évolutions sociales concernant non seulement la place de l’enfant dans la société, mais aussi le rôle des structures d’accueil et les attentes concernant l’éducation des jeunes enfants.
Par exemple, les termes de bienveillance, bientraitance, respect, autonomie, accompagnement, ou encore de lien d’attachement, sont présents dans presque tous les projets éducatifs actuels, alors que si nous avions eu des projets éducatifs dans les crèches du 19ème siècle jusqu’au milieu du 20ème nous aurions eu d’autres termes comme ceux de régularité des horaires, d’obéissance, de propreté, de sagesse ou de politesse.

Un projet éducatif est fortement inscrit dans la culture et en est le reflet. D’où à la fois son importance et aussi cette impression d’un formalisme présentant peu d’originalité d’une crèche à une autre. C’est sans doute pour cette raison que les équipes peuvent facilement le laisser de côté et ne se concentrer que sur le « comment » en perdant de vue le « pourquoi ».  
Ce qui est dommage, car travailler en mettant en place des pratiques et des procédures, sans savoir qu’elles sont les buts à atteindre, sans connaître les raisons profondes qui les motivent, fait perdre une grande partie de l’adhésion et de la motivation des équipes. Le projet éducatif ne doit donc pas être oublié afin de ne pas perdre le sens de ce qui est fait. En effet, les actions professionnelles, inscrites dans un autre document appelé projet pédagogique, ne sont que la mise en musique des notes données par le projet éducatif. Le projet pédagogique est opérationnel, il donne le chemin, alors que le projet éducatif, plus « idéologique », pointe le but à atteindre. Ainsi, un projet éducatif peut, par exemple, indiquer ce que la crèche offre comme garanties :
- la confiance entre les familles et l’équipe par un environnement adapté à l’accueil de chacun,
- le respect de chaque enfant dans son développement, ses apprentissages et dans ses besoins affectifs, sociaux et émotionnels, en ciblant son bien-être,
- l’installation d’une communication harmonieuse entre les parents et les professionnels, afin de construire des partenariats éducatifs favorables aux enfants par la création de liens familiers et de climats d’affection,
- Les moyens donnés aux professionnels pour accomplir leurs missions dans ce travail dit du « care » qui consiste à prendre soin, à accueillir et à éduquer de très jeunes enfants, donc forcément toujours en lien avec leurs parents.

Mais attention, car si la satisfaction des parents peut être un but à atteindre mentionner dans un projet éducatif, elle ne peut en aucun cas être un indicateur suffisant pour l’évaluation qualitative d’une crèche. Les connaissances des parents à propos de l’accueil de leur enfant sont bien trop parcellaires et orientées pour attester d’une réelle atteinte des objectifs du projet éducatif. Cela certifie juste la bonne communication entre les parents et les professionnels. Et l’inverse est également vrai. Des parents mécontents sur certains points ne peuvent remettre en question la qualité du travail de l’équipe, mais attestent seulement de difficultés relationnelles ou de différends concernant les pratiques et les choix éducatifs. C’est bien la réalité de l’entièreté du travail qui doit être comparée au projet éducatif pour en définir la qualité.

D’autres items, d’autres objectifs peuvent être présents dans le projet éducatif. Mais lorsqu’on demande à des professionnels de donner leurs images de la crèche, ce qu’ils y voient, on remarque qu’une partie du projet éducatif peut ne pas apparaître. Elle est oubliée au profit de ce qui semble le plus important pour les acteurs, c’est-à-dire, généralement et fort heureusement, les enfants. On retrouve tout ce que les professionnels retiennent comme étant important pour ces derniers : leur développement, leurs apprentissages, leur bien-être, la réponse à leurs besoins, l’affection qui leur est due, etc. Parfois la famille ou les parents apparaissent, mais pas toujours. Et ce qui n’est jamais représenté, ce sont les professionnels eux-mêmes. Alors qu’il est souvent reproché aux professionnels de créer des organisations qui sont plus orientées sur la satisfaction de leurs nécessités et contraintes bien plus que celles des enfants, lorsqu’on leur demande de se représenter la crèche, ils s’oublient et ne représentent leur travail que de manière altruiste, entièrement tourné vers les enfants. N’est-ce pas justement parce qu’ils s’oublient dans leurs représentations, qu’ils bataillent ensuite pour exister dans le quotidien de leurs actions, se mettant alors en opposition avec la vision globale de leur travail ? Par exemple se dépêcher de faire manger tous les enfants ou de les coucher pour aller prendre sa pause sans laisser trop de travail à sa collègue. On pourrait multiplier les exemples mais là n’est pas le sujet. Il semble qu’il serait nécessaire de replacer l’existence des professionnels dans les représentations et valeurs qui soutiennent les projets éducatifs afin qu’ils se sentent reconnus dès le départ comme les acteurs de ce projet.
 
Article rédigé par : Laurence Rameau
Publié le 08 juin 2020
Mis à jour le 08 juin 2020