Et si on osait être franc avec les parents ?

A l’instar de l’univers scolaire où les parents peuvent être particulièrement malmenés, dans la petite enfance on rencontre le phénomène inverse : nous avons cette drôle de tendance à les sur-cocooner et les surprotéger, parfois même au détriment des besoins de leurs enfants. C'est en tout cas le point de vue d'Héloïse Junier, psychologue. Attention, sujet polémique !


 
[Faisant partie intégrante de cette communauté des professionnels de la petite enfance, en tant que psychologue et formatrice, j’ai délibérément choisi d’employer le « nous » pour évoquer avec vous ce sujet délicat qui nous concerne]
Nous sommes à une réunion de parents de bébés d’une crèche collective. En attendant l’arrivée de la directrice, plusieurs jeunes parents discutent entre eux de manière informelle, assis au sol avec leurs bébés, en compagnie de deux professionnelles de la section. Une maman prend la parole et interroge la petite assemblée sur la manière d’endormir son bébé. Chacun la conseille de manière conviviale, y allant de sa propre expérience de parent ou de ses connaissances des bébés.

Culpabiliser, non. Informer, oui.
C’est alors qu’une autre maman déclare sur un ton léger : « Ah bah mon fils à moi, il ne fait rien comme les autres ! Il dort sur le ventre depuis qu’il a 3 semaines et ça a l’air de plutôt bien lui convenir ! » [Aujourd’hui, il a trois mois et demi]. Silence embarrassé. Personne n’ose rebondir sur le fait que ce bébé dorme sur le ventre, une position bien connue pour être associée à un risque plus accru de mort inattendue du nourrisson (MIN). Un papa prend timidement la parole : « Heu, il paraît que ce n’est quand même pas très safe de dormir sur le ventre, non ? ». Cette maman lui répond : « Je sais, on me l’a déjà dit. En même temps, les spécialistes changent toujours d’avis. Avant, on conseillait de faire dormir les bébés sur le ventre et maintenant sur le dos. Vous savez quoi ? Je crois que le mieux est de faire comme on le sent ! ». Les deux professionnelles restent silencieuses, gênées de la tournure de la conversation. Sans doute se sentent-elles partagées entre une envie de confirmer à cette maman que la position sur le ventre est bel et bien risquée, et cette tendance à penser qu’après tout, ses choix de maternage ne regardent qu’elle. Une autre maman prend la parole sur un ton aussi doux que possible : « Vous savez, ce conseil de couchage du bébé sur le dos n’est pas une lubie des pédiatres. Depuis que les praticiens le conseillent aux parents, le nombre de bébés victimes de mort inattendue du nourrisson a chuté de 75%... ». La maman concernée s’énerve, manifestement touchée par la remarque : « C’est toujours comme ça, on passe notre temps à culpabiliser les mamans. Faites pas ci, faites pas ça. Et puis quoi encore ? On sorte des chiffres qui ne veulent rien dire. Qu’on nous laisse un peu tranquilles ! ». L’autre maman lui répond : « Je suis désolée de vous avoir blessée. Néanmoins, je ne cherchais pas à vous culpabiliser mais juste à vous informer… ».
Les deux professionnelles baissent le regard, la moue perplexe. Le plus frappant n’est pas l’attitude de cette mère qui, comme les autres parents, se dépatouille comme elle le peut avec les conseils qu’on lui donne. Le plus surprenant est qu’à aucun moment, les deux professionnelles n’ont osé appuyer cette démarche de prévention.
   
Les EAJE sont des lieux de prévention et d’accompagnement des parents, au service des enfants
Pour autant, les établissements d’accueil du jeune enfant sont des lieux privilégiés de prévention, de soutien et d’accompagnement à la parentalité. La Convention Internationale sur les Droits de l’Enfant (CIDE) souligne à ce titre que le soutien à la fonction parentale est le premier levier d’action pour satisfaire l’intérêt de l’enfant1. Pourquoi accompagner les parents ? Car les problèmes de parentalité seraient à l’origine de nombreuses difficultés ultérieures dans la vie de l’enfant2. En soutenant la parentalité, et ce dès le début de la vie, nous diminuons le risque d’échec scolaire, de délinquance juvénile, de défaillance et de maltraitance parentale, de conduites à risque, de certains troubles psychiques, de criminalité, d’abus de substances psychoactives. Le soutien à la parentalité permet plus précisément, dans le champ de la petite enfance, de réduire le risque de mort subite du nourrisson, du syndrome du bébé secoué, de problèmes d’alimentation, de surpoids, de surexposition aux écrans, de difficultés d’attention et de concentration, de troubles du comportement et de difficultés d’apprentissages. Rappelons que les jalons du développement psychologique de l’enfant se posent dans les toutes premières années de vie. L’enjeu est aussi de dépister les troubles du développement pour favoriser une prise en charge la plus précoce possible. Plusieurs organismes nationaux et internationaux, dont le Haut conseil de la population et de la famille, la Haute Autorité de Santé, le Ministère délégué à la famille et l’Organisation Mondiale de la Santé, confirment l’importance de soutenir les familles dans ce sens. Et plus on intervient tôt, meilleurs sont les résultats. Pour de nombreux auteurs, le soutien à la parentalité représente donc une question essentielle de santé publique3.

Pourtant, sur le terrain, on n’ose pas toujours…
Dépister un retard / trouble du développement
Sur le terrain, cette mission de prévention et de soutien parental peut faire défaut. On craint de brusquer les parents, de les culpabiliser, de les inquiéter. Et on préfère parfois renoncer à l’intérêt de l’enfant plutôt que de contredire un parent. « Mais les parents ne sont pas des bébés phoques ! » réagit avec humour une formatrice petite enfance. Les témoignages (dont nous respectons ici l’anonymat) sont aussi multiples que variés : « Pour ne pas ‘’inquiéter’’ les parents, notre directrice a préféré que l’on ne parle pas de nos inquiétudes sur le développement de leur petit garçon. Pendant deux ans, on a tourné autour du pot. Résultat : 10 jours après la rentrée en petite section de maternelle, l’équipe enseignante leur est tombée dessus et a parlé de handicap. Ils sont revenus nous voir, complètement abasourdis. C’est moi qui étais présente ce jour-là, j’avais tellement honte. Non seulement on a fait perdre un temps précieux de prise en charge à leur enfant, mais en plus on ne les a pas aidés à préparer la transition avec l’école. En anticipant, cet enfant aurait probablement pu bénéficier d’une Auxiliaire de Vie Scolaire (AVS) et avoir plus de chances de s’intégrer au système scolaire ! » témoigne Sophie, éducatrice de jeunes enfants au sein d’un multi-accueil.

• Faire des choix pédagogiques qui ne vont pas dans le sens des attentes parentales
Parfois encore, cette surprotection des parents s’observe dans le choix des projets d’établissement. Un psychologue de crèche nous raconte : « Lors des temps d’analyse de la pratique, il est fréquent que les professionnels présents refusent mes propositions d’évolution du projet pédagogique sous prétexte que ‘’Ah non, les parents ne seront pas d’accord’’. Faire les transmissions au sol, un par un, pour limiter le stress des bébés présents ? ‘’Ah non, les parents ne seront pas d’accord pour s’asseoir, risquer de se salir et attendre leur tour !’’ Laisser les enfants pieds nus la journée pour aiguiser leurs sensations et favoriser leur adhérence au sol ? ‘’Ah non, les parents ne seront pas d’accord, ils vont avoir peur que leurs enfants attrapent froid !’’ Laisser les enfants grimper sur les tables basses pour satisfaire leurs besoins de motricité et leur offrir des expériences nouvelles ? ‘’Ah non, les parents ne seront pas d’accord car leurs enfants risquent de tomber et de faire la même chose à la maison !’’ C’est parfois comme si l’intérêt et les besoins des parents primaient sur ceux des enfants ! »

• Souligner des pratiques parentales inadaptées
Il en va de même pour les actes de maltraitance ou de violences éducatives ordinaires (VEO). « A plusieurs reprises, un papa nous a dit qu’il donnait ‘’des petites claques’’ à son enfant pour le faire taire. D’autres fois, il l’enfermait dans sa chambre, seul, pour ‘’lui apprendre à se calmer’’. A chaque fois qu’il nous en parlait, chacune de nous sursautait. On savait que c’était de la maltraitance. Pourtant, on se taisait. Un jour, j’ai pris la parole. J’ai répliqué que je comprenais que son enfant le mettait en difficulté mais que, pour autant, il ne pouvait pas agir ainsi. Je lui ai dit que son enfant devait en souffrir, qu’on pouvait l’aider à trouver d’autres alternatives. Ce papa s’est plaint à la mairie. Le lendemain, j’étais convoquée dans le bureau de la responsable petite enfance de la ville. Au lieu d’aller dans mon sens et de défendre l’enfant, elle s’est positionnée du côté du papa ! J’étais dégoutée…» témoigne Chloé, auxiliaire de puériculture.

Un juste équilibre est à trouver
Les choix d’éducation et de maternage sont personnels – et ne regardent que les parents – tant qu’ils respectent les besoins de l’enfant. C’est par exemple aux parents de décider s’ils dorment ou non avec leur enfant, s’ils le promènent en poussette ou en écharpe, s’ils envisagent de l’allaiter ou lui donner le biberon, s’ils veulent lui apprendre les couleurs à 2 ans ou 3 ans, s’ils lui parlent français, allemand ou anglais. Quand l’intérêt de l’enfant est respecté, notre rôle est simplement d’accompagner les parents, avec toute la neutralité et la bienveillance qui nous caractérise.
Mais voilà. Du moment que l’intérêt supérieur de l’enfant est mis à mal (surexposition aux écrans, maltraitances émotionnelles, manque de stimulation potentiellement nocif…), ces choix sortent du confidentiel et entre dans le champ d’action des professionnels. Nous nous devons de réagir. Non pas pour accuser et culpabiliser le parent, mais pour l’informer voire le guider. Il est alors essentiel de privilégier une communication bienveillante, empreinte d’empathie et de respect, pour faire passer ces messages essentiels. Soutenir un parent ne consiste pas à uniquement le rassurer, à le valoriser et à lui dire qu’il est un parent formidable ! Soutenir un parent consiste aussi à lui prodiguer des conseils, parfois même à le prendre par la main et à l’orienter de manière proactive quand son comportement menace le bien-être ou le bon développement de son enfant.

Comment expliquer cet excès de prudence dans le soutien à la parentalité ?
Les pistes de réponse sont multiples ! Il semblerait tout d’abord que les professionnels de la petite enfance ne se sentent pas toujours légitimes pour prodiguer des conseils et interpeller les parents. Probablement car leur profession manque de reconnaissance et de valorisation. Certains professionnels s’autoriseront à conseiller les parents que lorsqu’ils sentiront que les parents attendent d’eux une information qu’ils n’ont pas. Mais surtout, tout particulièrement dans la petite enfance, l’éducation et la parentalité apparaissent comme des chants sacrés que personne ne peut pénétrer sans y être invité. Or, quand l’intérêt premier de l’enfant est menacé, la pratique parentale sort du confidentiel et entre dans le champ de responsabilité des professionnels. Ce sont les professionnels qui portent la voix de l’enfant, ce dernier n’étant pas en mesure de se défendre seul ! Enfin, ce manque de franchise envers les parents est probablement aussi une conséquence directe de notre vision de la co-éducation. On ne cesse de rappeler aux professionnels qu’ils ne sont pas les parents, qu’ils ne sont que des relais, qu’ils se doivent respecter les choix d’éducation des parents. Ce qui est vrai, mais uniquement dans une certaine limite ! Dès que l’intérêt de l’enfant est véritablement en jeu, la limite est dépassée et nous devons être plus qu’un simple relais.

Bien sûr, il ne s’agit pas de généraliser ces pratiques. Car de nombreuses équipes mettent un point d’honneur à accompagner les parents avec neutralité et bienveillance tout en défendant l’intérêt des enfants dès que la situation se présente. Néanmoins, il s’agit là d’un axe de réflexion qui mériterait  d’être abordé au sein des EAJE… en toute transparence.  



Appel de notes
1Boisson, M. (2010). Soutenir la fonction parentale dans l'intérêt des enfants : de la théorie aux instruments. Informations sociales, 160(4), 34-40. doi:10.3917/inso.160.0034.
2STEWART-BROWN S. : « Improving parenting : the why and the how », Arch. Dis. Child, 2008 ; 93 (2).
3Lamboy, B. (2009). Soutenir la parentalité : pourquoi et comment : Différentes approches pour un même concept. Devenir, vol. 21(1), 31-60. doi:10.3917/dev.091.0031.


 
Article rédigé par : Héloïse Junier
Publié le 30 avril 2020
Mis à jour le 29 octobre 2020

2 commentaires sur cet article

Merci pour cet article, j'ai travaillé 15 années en CMPP comme psychopédagogue, et j'ai pu observer combien cette "injonction" de ne pas culpabiliser les parents pouvait signifier un véritable abandon des besoins essentiels de l’enfant. Beaucoup de soignants s’abstiennent par exemple, d’évoquer avec les parents ce que vous appelez très justement la violence éducative. Je crois que cela parasite et empêche un travail de soin ou d'accompagnement véritable. Etre dans l'évitement de ce qui peut être perçu comme fragilisant la posture du parent signifie quitter sa place de soignant. Clarifier sa propre histoire, être conscient émotionnellement de des fragilités qui nous parcourent encore devrait être indispensable pour accompagner les enfants et les parents.
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