Pourquoi rendre l’analyse de la pratique obligatoire ?

L’analyse de la pratique était jusqu’alors une démarche peu visible et pas toujours présente dans les équipes petite enfance. Avec le cadre national petite enfance qui l’évoque dans son principe n°9 en termes de supervision des pratiques, et avec son obligation dans la réforme de septembre 2021, l’analyse de la pratique est reconnue comme un véritable outil professionnel. Basée jusqu’à maintenant sur le volontariat, la rendre obligatoire interroge sur sa mise en œuvre. Le point de vue de Marie Paule Thollon-Behar, psychologue et formatrice.
Mettre en lumière une démarche de travail parfois encore inconnue
Jusqu’à présent, les équipes choisissaient ou non de s’investir dans l’analyse de la pratique sur la base d’une majorité de personnes volontaires (voir sur ce point l'article l'analyse de pratique en cinq points clés). La réforme modifie cette règle.
Un intérêt est d’avoir ainsi la possibilité de découvrir ce que l’on ne connaît pas. En effet, il est difficile de faire une demande vis-à-vis d’une modalité de travail inconnue. Par ailleurs, si le nombre d’heures préconisé (6h par an) est très loin d’être suffisant, la mise en place peut susciter une demande pour des temps d’intervention plus importants. Certaines équipes, inversement, réclament depuis longtemps de l’analyse de la pratique et ne sont pas entendues par leur gestionnaire. Celui-ci est maintenant obligé de les mettre en place.

L’obligation susceptible de "braquer" les pros
L’un des risques est que l’équipe vienne à contrecœur et ne s’engage pas dans les échanges. L’analyse de la pratique trouvera vite ses limites dans ce cas, alors qu’elle repose sur l’apport des situations vécues par les professionnels. Le groupe n’y trouvera alors aucun intérêt et les séances seront des corvées autant pour les participants que pour l’intervenant.
Un autre risque est que le cadre ne soit pas respecté : une composition de groupe instable, un manque d’assiduité, de ponctualité, des entorses aux règles qui sont en principe acceptées d’un commun accord. Autant d’obstacles à un travail constructif.

De forts enjeux du côté des parties prenantes
  • du côté de l’intervenant : il a à créer un espace où il y a à la fois du plaisir et du travail, avec un réel effet sur les pratiques, une efficacité. Trop d’intervenants ont dégoûté les équipes de cet engagement (très longs temps de silence, jugements sur les pratiques, non maintien du cadre). Il a un rôle d’animateur qui soutient les échanges, apporte une écoute empathique et favorise la réflexivité sur les pratiques.
  • du côté de la direction et du gestionnaire : il leur appartient de donner les conditions d’un travail de qualité : un nombre de séances suffisant, mais aussi un temps disponible pour se rencontrer, en dehors de la présence des enfants. A l’heure actuelle, les séances se déroulent le plus souvent le soir après la journée de travail. A quand des temps libérés dans la journée (avec fermetures de la crèche, annoncées à l’avance aux parents) ? Il est toujours possible d’espérer et de demander. 

Un médecin à l’origine des groupes d’analyse de pratique
Pour rappel, l'analyse de pratique trouve son origine dans les groupes Balint, créés par un médecin afin de travailler l’impact de la dimension relationnelle entre le médecin et son patient sur le processus thérapeutique. Enrichie par les recherches psychanalytiques sur le groupe, l’analyse de la pratique se décline également dans les groupes de soutien de Jacques Lévine, mis en œuvre pour des enseignants. Aujourd’hui, les groupes d’analyse de la pratique existent dans les structures ou services qui accueillent des personnes pour permettre aux professionnels de réfléchir à la dimension relationnelle de leur activité. Les intervenants ne sont pas toujours des psychologues cliniciens, et les approches proposées peuvent être très diverses : systémique, analyse transactionnelle, centrée sur la pédagogie… 
Les objectifs aussi peuvent être différents selon les intervenants : travail sur les émotions et le vécu professionnel, meilleure compréhension de situations difficiles, recherche d’amélioration des pratiques d’accueil, voire régulation du fonctionnement de l’équipe. 

Un cadre clair et défini en amont
Quelle que soit la diversité des modalités, l’analyse de la pratique nécessite un cadre clair, bien défini qui est le garant d’échanges de qualité entre les participants du groupe, nécessitant en premier lieu un climat de confiance. La confidentialité concerne l’intervenant aussi bien que les membres du groupe. Ce qui est dit reste au sein du groupe, même si le fruit de la réflexion peut être évoqué avec des personnes extérieures sans citer les personnes elles-mêmes. L’écoute de la parole de chacun est respectueuse et bienveillante. Elle est libre et indépendante du rôle dans l’équipe. Enfin, les participants s’engagent à participer et à apporter leur contribution au travail de réflexion, sans obligation formelle pour autant.
L’intervenant est extérieur à l’équipe et au service dont celle-ci fait partie. Il est garant du cadre temporel qui a été décidé en amont : nombre de séances dans l’année, horaire, durée. 
La présence du ou de la responsable doit se décider en accord avec l’équipe, et est conditionnée à la possibilité de garantir la liberté de la parole de chacun. S’il ou elle participe, ce sera à la même place que chacun dans le groupe.

Une séance en trois temps
Après avoir évoqué brièvement, ce qui s’est passé suite à la séance précédente, l’intervenant sollicite les questions actuelles. Le groupe en choisit une ou deux qui seront traitées pendant la séance. 
  • le temps du récit : Les participants qui sont concernés par la question exposent la situation dans un récit qui fait appel à leurs observations. Certains intervenants demandent qu’une seule personne s’exprime. Sachant que les professionnelles vivent ensemble les situations qui les questionnent, cela ne semble pas forcément pertinent.
  • le temps du questionnement et de la recherche d’une compréhension : les échanges ensuite vont permettre d’aller plus loin dans la compréhension de la situation en questionnant les aspects qui restent obscurs, non formulés. Souvent la difficulté très prégnante empêche de voir des comportements positifs. La phase de questionnement aide à dépasser les ressentis d’agacement, de colère, d’impuissance etc, en envisageant d’autres aspects.
  • le temps de la recherche d’autres façons d’intervenir, d’accueillir, d’être en relation, de pistes d’amélioration des pratiques, à partir de cette nouvelle compréhension de la situation qui questionne. Cette recherche est groupale et ne vient pas de l’intervenant.

En conclusion, il est indispensable de former des intervenants à cette pratique si spécifique et qui nécessite des compétences particulières (Thollon Behar 2020). Or, il y a peu de formations actuellement proposées et encore moins dans la spécificité de la petite enfance. En recourant à des intervenants formés à d’autres pratiques d’accompagnement, le risque peut être de s’éloigner des fondements de cette démarche analytique, en étant davantage dans le guidage et l’injonction et en perdant la réflexivité groupale.
La demande d’interventions risque d’augmenter prochainement avec l’obligation, cette question est donc cruciale, afin de garder tout le sens de la démarche d’analyse.


Balint M., (1975) Le médecin, son malade et la maladie, Petite bibliothèque Payot
Lévine J., Moll J.., (2001) JE est un autre, ESF.
Thollon Behar, M.P., (2016), Analyse de la pratique et petite enfance, Chronique Sociale.
Thollon-Behar, M.P. (2020). Analyse de la pratique et identité professionnelle du psychologue. Le Journal des psychologues, 377, 32-35.
 
Article rédigé par : Marie Paule Thollon-Behar
Publié le 04 mars 2022
Mis à jour le 08 juin 2022