Petite enfance : pourquoi des métiers si mal aimés et si malmenés ? Par Laurence Rameau

Puéricultrice, formatrice, auteure

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bébé avec adulte
Nourrices, berceuses, gardiennes, jardinières d’enfants, puéricultrices, auxiliaires de puériculture, assistantes maternelles, gardes d’enfants à domicile, éducatrices de jeunes enfants, accompagnantes éducatives petite enfance, tous ces métiers de la petite enfance existent ou ont existé. Pourtant ils ont été et sont encore tous mal aimés, malmenés, dans une société où nombreux encore sont ceux qui se demandent qu’elle valeur faut-il accorder à la profession qui consiste à « garder des mômes » ?
La pénurie actuelle, et à venir, des professionnelles de ce secteur force le gouvernement à créer un comité de filière en charge de faire des propositions pour le rendre attractif, dans un contexte de suspicion et de méfiance quant à des situations de maltraitance dans les crèches. Revalorisations salariales, meilleures conditions de travail et normes qualitatives sur les organisations pédagogiques sont attendues. Pourtant, force est de constater que personne ne prend vraiment le temps d’analyser la réalité et les raisons d’une telle situation de pénurie et de moindre valeur de ces métiers.  

Mais de quels métiers parle-t-on réellement ? Car jusqu’à présent, s’il y a bien un Comité filière, il n’existe aucune filière des métiers de la petite enfance, mais un imbroglio de métiers divers venant de plusieurs domaines, principalement ceux de la santé, du social, du service, voire de l’éducation :
- De la santé :  les puéricultrices et les auxiliaires de puériculture ont pour mission de veiller sur celle des enfants de 0 à 18 ans. Elles ne sont pas spécialistes de la petite enfance, bien qu’elles occupent brillamment cette position depuis de nombreuses années.
- Du social : les éducatrices de jeunes enfants ont pour mission d’accompagner les enfants de moins de 6 ans dans une démarche éducative et sociale globale, en lien avec leur famille.
- Des services : les assistantes maternelles ont pour mission d’accueillir des enfants de moins de 18 ans dans des lieux variés (domicile, crèche familiale, maison d’assistantes maternelles) et de leur offrir les conditions d’un bon développement. Les gardes d’enfants à domicile ont pour mission de veiller au bien-être, à l’alimentation, à l’hygiène et à la sécurité des enfants gardés chez eux, tout en respectant les principes éducatifs choisis par leurs parents.
- De l’accueil petite enfance ou de l’éducation :  les accompagnants éducatifs petite enfance ont pour mission de répondre aux besoins fondamentaux des enfants de moins de 6 ans, tout en contribuant à leur développement affectif et intellectuel ainsi qu’à leur socialisation.
Il est clair ici que tous ces métiers se concurrencent et cherchent donc à se distinguer les uns des autres, non par les missions qui peuvent être très similaires, question de vocabulaire, mais par leur niveau de formation allant de l’absence totale de formation au niveau master. De fait, si diplôme il y a, il peut être d’un niveau 3 (CAP et BEP) à un niveau 7 (Master, diplôme d’études approfondies, diplôme d’études supérieures spécialisées, diplôme d’ingénieur) dans la nouvelle nomenclature des diplômes.  Sans diplôme, certaines professionnelles sont de niveau 1 et 2 , ce qui correspond à la maîtrise des savoirs de base pour le niveau 1 et à la capacité d’effectuer des activités simples et résoudre des problèmes courants à l’aide de règles et d’outils simples en mobilisant des savoir-faire professionnels dans un contexte structuré pour le niveau 2.

Que chacun cherche à s’y retrouver… Pour nous perdre encore plus,  certains métiers demandent des diplômes d’Etat (puéricultrice, auxiliaire de puériculture, éducatrice de jeunes enfants) c’est-à-dire que leurs titulaires sont autorisées par l’Etat à exercer une profession particulière, alors que d’autres ont des diplômes de niveau qui sont reconnus à finalité professionnelle comme le certificat d’aptitudes professionnelles d’accueillant éducatif petite enfance (CAP AEPE) et que d’autres encore ont des agréments les autorisant à exercer une profession pendant une durée et dans un lieu spécifiques ( assistantes maternelles). Il est aussi possible de travailler dans la petite enfance avec des certifications reconnues au répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) attestant d’un niveau de qualification officiel (Garde d’enfants à domicile, Assistant de vie aux familles, Assistant maternel/Garde d’enfants à domicile) .
D’autres professions sont autorisées à intervenir dans les établissements d’accueil du jeune enfant avec des niveaux de recrutement et des formations très différentes. Cela peut être les psychomotriciennes, les infirmières, les professeures des écoles, les personnes titulaires du baccalauréat professionnel accompagnement, soins et services à la personne, du brevet d’études professionnelles option sanitaire et sociale, du certificat de travailleuse familiale ou du diplôme d’Etat de technicien de l’intervention sociale et familiale, du certificat d’aptitude aux fonctions d’aide à domicile, diplôme d’Etat d’aide médico-psychologique ou du certificat d’aptitude aux fonctions d’aide médico-psychologique, du brevet d’Etat d’animateur technicien de l’éducation populaire et de la jeunesse, option petite enfance ou du brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport spécialité loisirs tout public. Et pour certains autres cette autorisation est donnée sous conditions d’expérience comme pour les assistants de vie aux familles, les assistants maternels, les agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles, les assistants maternels/garde d’enfants, les aides- soignants, les assistants familiaux,…
En rappelant ici  qu’il est maintenant autorisé, de façon dérogatoire,  de n’avoir aucun diplôme ni expérience pour exercer dans de tels établissements, à la condition de suivre un parcours d’intégration comprenant 120 heures d’encadrement et d’accompagnement individualisé dans l’exercice de ses fonctions !
Nous sommes évidemment  tous perdus et pouvons, malheureusement, faire ce constat : tout le monde, et donc n’importe qui, peut travailler dans la petite enfance, comme si le besoin de main-d’œuvre en ce domaine ouvrait la voie à l’employabilité de tous ceux, ou plutôt toutes celles, qui n’auraient pas trouver meilleur parti. Ce qui fait que les personnes ayant des diplômes et des formations de bons niveaux constatent la perte de valeur de leurs études, et fuient la petite enfance pour d’autres horizons plus valorisés ou valorisables.
Il s’agit là d’un cercle vicieux qu’il conviendrait de stopper en cherchant à comprendre les raisons d’être d’une telle croyance, celle qui fait admettre que tout un chacun peut exercer ce métier qui consiste à éduquer des tout-petits !  

Pourquoi tout le monde peut-il faire un métier de la petite enfance ?  En effet, si l’on convient que pour être plombier il faut avoir un CAP de plomberie et pour être médecin un doctorat en médecine, que faut-il  pour travailler auprès des jeunes enfants ? L’idée que cela correspond à un « non métier » ou à des compétences que chacun trouve en soi du fait d’être parent perdure bien au-delà des savoirs actuels sur la richesse et l’importance du développement et des apprentissages des jeunes enfants. Ceci semble si étrange et si paradoxal ! Pourtant cette représentation reste très prégnante et demande à être comprise.

D’une part les métiers de la petite enfance sont basés sur l’affectivité. L’amour et l’affection à apporter nécessairement aux plus petits pour les sécuriser, leur permettre de créer des liens d’attachement et partir à l’aventure exploratoire des jeux, restent la base avérée de ces métiers. Or, il est sans doute encore courant de penser que cette affectivité ne s’apprend pas et se niche en chacun d’entre nous, dans une humanité forcément présente, nous permettant de nous occuper de nos petits, qu’ils soient issus de notre propre famille ou pas. De la même façon que les nourrices ont nourrit leurs enfants et ceux des autres pendant très longtemps puisqu’elles avaient assez de lait et que c’était la seule façon de faire, aimer tous les enfants serait un don naturel qui ne demande pas l’effort d’apprentissage d’un « vrai métier ». De plus cette affection étant rendue par les enfants qui s’attachent à celles qui s’occupent et se préoccupent d’eux, ce bonheur devrait suffire à les satisfaire. Ces métiers seraient donc oblatifs par essence et de ce fait ne devraient pas être basés sur des rémunérations importantes. On retrouve ici l’idée qu’il donc pas difficile de « garder des mômes » et « qu’ il ne faut pas avoir bac + 5 pour changer des couches ». Dans le téléfilm La Nourrice de Renaud Bertrand une scène montre des dames et des messieurs de la haute bourgeoisie se moquer de la nourrice qui souhaite apprendre à lire, car « on n’apprend pas à lire à une vache » ! Cet héritage de l’aspect naturel, inné et « animal » de s’occuper des enfants perdure aujourd’hui au point de penser que tout le monde en est capable et que cela ne nécessite pas une vraie formation et encore moins d’une longue formation.

D’autre part les métiers de la petite enfance sont des métiers de la pauvreté. A l’image de la nourrice du film, aujourd’hui encore, pour la majorité de ces professionnelles, s’occuper des petits est ce que l’on fait pour gagner sa vie lorsqu’on est pauvre, issue de milieu défavorisé, de l’immigration ou /et que l’on fait face à l’échec scolaire. Eviter le chômage, avoir un salaire en attendant mieux ou pour se payer de « vraies » études. Il semble alors normal de gagner si peu en exerçant ces métiers puisqu’ils n’ont pas de valeur.  Recevoir le minimum autorisé, celui qui ne permet pas de vivre, mais juste d’essayer de survivre. Encore une fois, il ne s’agit que de « garder des mômes » ! De plus, la majorité ayant de si petits salaires, comment imaginer que celles qui ont fait 3 ou 4 années d’études puissent en gagner beaucoup plus ? Et bien qu’elles aient beaucoup de responsabilités et de compétences à développer  dans leur travail de cadre, leur salaire n’est pas à la hauteur. N’oublions pas il ne s’agit que de petite enfance ! Petits métiers, petits salaires. Pour gagner plus il aurait fallu choisir une autre voie professionnelle entend-on dire. Le milieu de l’accueil de la petite enfance est alors vécu comme difficile et non enviable par ceux et celles qui, heureusement, ont pu choisir une autre voie.

Et enfin les métiers de la petite enfance sont des métiers de la féminité. Prolongement de la maternité, s’occuper de jeunes enfants revient historiquement aux mères, puis aux femmes. La valence différentielle des sexes montre alors que tout ce qui est féminin à moins de valeur que ce qui relève du masculin. Cette organisation sociale a certes évolué  et les femmes se sont libérées peu à peu des charges de la maternité pour revendiquer les mêmes droits et les mêmes acquis que les hommes, notamment dans les milieux professionnels. Sauf que les métiers de la petite enfance renvoient justement à cette charge dont il est question. De ce fait, hyper féminisés, ces métiers sont aussi hyper dévalués.  Puisque la valeur reste masculine, les femmes ont cherché à exercer des métiers réservés auparavant aux hommes, mais l’inverse n’est pas vrai, preuve de la persistance de cette inégalité sociale forte et qui contribue à faire des métiers de la petite enfance des « sous-métiers».

Conclusion. Le naturel lié à l’amour des enfants, la moindre valeur salariale, et la féminisation à outrance de ces métiers, font qu’ils n’en sont pas vraiment. Ils sont des emplois et non de vrais métiers, dans une vraie filière permettant une vraie carrière évolutive. Mal représentés, mal gouvernés, mal formés, mal encadrés, mal reconnus, mal soutenus, mal payés, mal équipés,…ils doivent prioritairement changer et évoluer au niveau des représentations qu’ils renvoient pour envisager d’inverser la tendance.  Pour cela il faut non seulement créer une filière avec de vrais métiers choisis et laisser tomber la longue liste qui, comme un écran de fumée, permet à tous d’y travailler, il faut aussi que la formation soit sélective et qualitative, en renonçant au fait que tout le monde peut y arriver. Il faut sortir de l’ornière des soins primaires et établir une base de connaissances et de compétences relationnelles, affectives et cognitives de type sciences de l’éducation des tout-petits, avec un niveau élevé dès le départ. Il faudrait permettre à chaque professionnelle d’envisager un plan de carrière avec de la formation continue et de plus en plus de responsabilités et de salaires. Il faudrait aussi faire entrer les hommes de façon massive dans ces professions et non uniquement comme directeur de réseaux de crèches, responsables de syndicats, responsables d’instances de direction ou de réflexion, au lieu de faire perdurer cette même division sexuelle des tâches et donc des métiers. Sinon nous n’accéderons pas à la réelle égalité entre les femmes et les hommes alors que nous nous efforçons de lutter contre les stéréotypes de genre comme indiqué dans la charte nationale d’accueil du jeune enfant.  
Il n’est sans doute pas interdit de rêver à une grande école de la petite enfance formant des spécialistes de l’accueil et de l’éducation des petits…

 
Article rédigé par : Laurence Rameau
Publié le 25 septembre 2023
Mis à jour le 25 septembre 2023