S’abonner
Espace
Abonnés

Zoom sur l’accueil de la petite enfance à Bordeaux

Depuis l’arrivée des écologistes à la mairie en 2020, Bordeaux a repensé en profondeur sa politique de la petite enfance. Citée en exemple par le journaliste Victor Castanet dans Les Ogres, la ville met désormais la qualité de l’accueil au cœur de son action, notamment dans la gestion en délégation de service public de ses crèches. Le virage est aussi écologique, avec des initiatives inédites, comme le déploiement des couches compostables, dont la municipalité assume le coût. Mais derrière ces ambitions, Bordeaux fait face aux mêmes défis qu’ailleurs : pénurie de professionnelles qualifiées, recrutements difficiles et baisse continue du nombre d’assistantes maternelles.

Auparavant surnommée « la belle endormie », Bordeaux est devenue, depuis quelques années, une des villes les plus attractives de France pour les familles. Entre 2016 et 2022, la capitale girondine a connu une variation annuelle de sa population de 0,9 %, bien supérieure donc à la moyenne française de 0,3 %. Une hausse démographique qui s’explique par une conjonction de facteurs, notamment la politique d’attractivité et les travaux conséquents menés par l’ancien maire Alain Juppé, l’arrivée de la ligne à grande vitesse (LGV) en 2017, mais aussi la crise du Covid et le développement du télétravail. Les dernières données publiées par la CAF comptabilisent 265 328 habitants à Bordeaux, dont 7625 enfants de moins de 3 ans. À la rentrée 2025, la ville gère 2604 places dans 84 EAJE. La PMI, elle, fait état d’un total de 743 assistantes maternelles en activité. Dans la capitale de la Gironde, environ 65 % des places d’accueil se trouvent donc en structures collectives, contre 25 % environ en accueil individuel, l’inverse du reste du département.

Création de 500 nouvelles places

Cette croissance démographique soutenue accentue mécaniquement la pression sur les structures d’accueil, un sujet qui s’invite d’ailleurs régulièrement dans les débats municipaux. Combien de places en accueil collectif ont réellement été créées depuis 2020 ? « 500 promises, à peine la moitié tenues », attaque l’opposition, chiffres à l’appui. En face, Fannie Le Boulanger, adjointe au maire chargée de la petite enfance, défend bec et ongle le bilan de la municipalité : 496 places créées ou réservées, toutes confondues (publiques, associatives ou en délégation de service public). « C’est un effort exceptionnel », plaide-t-elle, rappelant les fermetures temporaires de structures pour travaux ou manque de personnel.

La création de 500 nouvelles places en 5 ans figurait en effet parmi les ambitions affichées de la nouvelle équipe municipale en 2020. Et si l’opposition municipale se montre si virulente sur le sujet, de nombreuses voix de parents se sont aussi élevées ces dernières années pour dénoncer la difficulté à trouver un mode d’accueil pour leur enfant. Aujourd’hui, ce sont environ la moitié des familles ayant déposé un dossier via le guichet unique de la mairie qui se voit attribuer une place en EAJE.

Autre enjeu qui s’est donc imposé dans une ville historiquement de droite : celui de l’égalité face aux modes d’accueil. Si certains quartiers bordelais sont mieux lotis que d’autres, Fannie Le Boulanger se félicite de la refonte du système d’attribution de places. « Aujourd’hui, avec le guichet unique et notre nouvelle grille d’évaluation, les familles modestes, monoparentales ou isolées sont prioritaires », détaille l’élue. Le taux de couverture de la ville – qui rapporte le nombre de places offertes pour tous les accueils formels aux enfants de moins de 3 ans – s’établit à 78 %, c’est-à-dire 78 places pour 100 enfants, bien supérieur à la moyenne nationale de 60,3 %.

Le recours à la DSP, un choix assumé

Pour gérer 400 de ses places d’accueil, Bordeaux a fait le choix du recours à la DSP (délégation de service public). Héritage de l’ancienne municipalité, c’est un mode de gestion pleinement assumé par la ville aujourd’hui, notamment face aux difficultés de recrutement, « la DSP permet d’avoir un mode de gestion plus souple, ce n’est pas synonyme de privatisation », affirme Fannie Le Boulanger. Aujourd’hui, ce sont huit établissements qui fonctionnent en délégation de service public. Quatre sont attribuées à Eponyme Prime enfance, une entreprise de l’ESS, une à l’association Léo Lagrange, et les trois autres à des acteurs du secteur privé à but lucratif.
Pour s’assurer de la qualité de l’accueil proposé par ces crèches, la municipalité a décidé d’y mettre le prix. « Dans la commande publique, tout dépend de la pondération : si vous mettez 80 % du poids de la décision sur le prix, vous risquez d’avoir un projet de moindre qualité. Nous, on a fait le choix inverse : le critère du prix compte pour 20 %, tout le reste repose sur la qualité du projet », témoigne l’élue écologiste. Résultat : le budget consacré à la petite enfance a augmenté de 15 % en 2025.

Un constat partagé par Ingrid Bergeaud, la présidente d’Eponyme Prime enfance. Spécialisée dans la gestion de crèches de collectivités, l’entreprise a commencé à travailler avec la municipalité bordelaise en 2020, au début de la mandature actuelle. Eponyme Prime enfance se distingue des entreprises classiques par son mode de gestion : chacune de ses crèches a son entité juridique propre et relève du modèle associatif. Pour sa présidente, « le nouveau cahier des charges des DSP met désormais l’accent sur la qualité d’accueil, avec des critères qualitatifs très exigeants : c’est ce qui nous a permis d’être retenus ». Sur ses réseaux sociaux, Eponyme se revendique comme un « acteur girondin de la petite enfance, engagé dans l’épanouissement de tous les citoyens d’aujourd’hui et de demain ». L’entreprise s’inspire de la pédagogie Reggio qui considère l’enfant comme un citoyen à part entière. Elle met également l’accent sur la formation continue des équipes : en moyenne 33 heures par an et par professionnel. Un modèle centré donc sur la qualité éducative, environnementale et alimentaire qui correspond aux attentes de la ville : le cahier des charges de la DSP exige par exemple 80 % de produits bio minimum dans les repas.

Une nouvelle charte pour les crèches municipales

Les polémiques des dernières années y sont sans doute pour quelque chose, mais c’est donc un véritable changement de cap centré sur la qualité d’accueil qu’a souhaité adopter la mairie de Bordeaux. Pour matérialiser cette volonté, la municipalité a édité une charte qui décline en quatre axes et 24 mesures les engagements pédagogiques des crèches municipales bordelaises. Parmi les mesures égrainées, on peut lire « garantir un environnement accueillant, bienveillant et sécurisant pour tous les enfants », ou encore « garantir une diversité et une complémentarité des métiers dans chaque crèche afin d’assurer un accompagnement de qualité ». L’accès à la culture y est également mis en avant. En guise d’introduction de ce document et pour décrire l’ADN des crèches bordelaises, Fannie Le Boulanger parle d’un « service public qui prend corps et sens par ses fonctionnaires qui le font vivre chaque jour ».
Cette charte, déployée depuis peu, n’engage pour le moment que les crèches municipales, pas les DSP ni celles où la mairie réserve des berceaux. Mais l’idée est bien d’insuffler cette dynamique dans l’ensemble des établissements de la ville. « Depuis que nous sommes autorité organisatrice, nous sommes aussi partie prenante de la qualité d’accueil, on accompagne les autres modes d’accueil », résume Nathalie Linquier, responsable services modes d’accueil à la Direction Petite enfance.

Le secteur privé lucratif bien implanté

Parmi eux, les crèches privées représentent aujourd’hui 21 % de l’offre de la ville, ce qui correspond à 657 places en PSU. La mairie pratique la réservation de berceaux dans 15 établissements et 62 autres EAJE privés coexistent sur le territoire bordelais. Les principaux acteurs du privé lucratif y sont présents : Babilou possède une dizaine de structures à Bordeaux, la Maison Bleue et People and Baby en comptent quatre, Les Petits chaperons rouges cinq. L’offre d’accueil du secteur privé comprend notamment 38 micro-crèches PAJE.
Plusieurs innovations portées par des acteurs privés pour répondre à la forte demande sur le territoire ont aussi vu le jour ces dernières années. Parmi eux, on peut citer le modèle original des Petits Preneurs, une micro-crèche privée adossée à un coworking pour permettre aux parents de travailler à proximité du lieu d’accueil de leur enfant. Après le succès du premier établissement ouvert il y a 3 ans, une deuxième structure vient tout juste d’ouvrir ses portes au mois d’octobre.

Moins anecdotique, la garde à domicile s’est largement développée ces dernières années pour répondre aux difficultés de parents bordelais, notamment ceux cherchant un mode d’accueil en cours d’année scolaire. De nombreux acteurs privés comme Educazen, Bulles d’enfants ou Kinougarde proposent de mettre en relation professionnelles et parents pour de la garde d’enfants à domicile. 9 % des familles bordelaises ont aujourd’hui recours à ce mode d’accueil, c’est bien plus que la moyenne nationale.(2,2 %)

Le tissu associatif, un des piliers du réseau bordelais

Le secteur associatif n’est pas laissé de côté : les subventions de fonctionnement, mais aussi d’investissement ont été fortement revalorisées ces dernières années. « C’est un véritable choix politique : on investit sur la qualité quand les associations réhabilitent des locaux, par exemple », explique l’élue. À Bordeaux, 33 crèches associatives aux projets variés cohabitent. Parmi les gros acteurs du secteur, Pitchoun s’est imposé par son nombre de structures (cinq établissements), mais aussi par la qualité du service proposé grâce à un nombre élevé de salariées. L’une de ses crèches, L’Oasis, a récemment bénéficié d’une subvention de plusieurs millions d’euros pour la rénovation de ses locaux de plus de 750 mètres carrés.
D’autres acteurs proposent des projets autour de l’inclusion et du handicap comme Apimi ou encore P’tit Bout’Chou. Cette dernière gère trois structures : une micro-crèche, un multi-accueil inclusif qui accueille des enfants en situation de handicap et une crèche récemment ouverte au coeur d’un EHPAD. « Nous avons fait le choix d’un taux d’encadrement plus élevé que le minimum légal, notamment pour mieux accompagner les enfants à besoins particuliers », détaille Bénédicte Perromat, présidente de l’association. Ainsi, les subventions de la Ville leur permettent de bénéficier de la PSU et de proposer les mêmes tarifs que les crèches municipales.

Valoriser l’accueil individuel par un soutien appuyé aux 40 Mam de la ville

Comme partout, l’accueil  individuel connaît un déclin important ces dernières années à Bordeaux. À la rentrée 2025, la PMI recensait 743 assistantes maternelles dans la capitale girondine, Mam comprises, ce qui représente seulement 9 % de l’accueil individuel du département. En cause : les nombreux départs à la retraite, le manque de candidates pour les remplacer, mais aussi le coût du foncier qui a explosé ces dernières années. Pour Fannie Le Boulanger, la baisse constante du nombre d’assistantes maternelles constitue « le principal défi des années à venir ».
Pour y faire face, la mairie mise beaucoup sur les Mam. Et pour cause : elles rencontrent un franc succès à Bordeaux qui n’en compte pas moins de 40 donc 5 ouvertes cette année. Pour les soutenir, la ville verse une aide à l’installation de 3000 euros si le projet garantit un accueil de qualité. Problème : le coût de l’immobilier en centre-ville demeure souvent un facteur prohibitif. La mairie a donc pris les choses en main et engagé un travail de coordination entre les différents acteurs du logement pour faciliter l’implantation de ces maisons d’assistantes maternelles. « On sensibilise les promoteurs, les urbanistes… À chaque nouveau projet de quartier, nous demandons à ce que des locaux pour des Mam soient intégrés dans les plans », précise Fannie Le Boulanger, « aujourd’hui, c’est un modèle qui fonctionne très bien économiquement, quand on a deux ou trois assistantes maternelles qui cherchent un local, il ne faut pas leur mettre des bâtons dans les roues ». Parmi les projets en cours, la création de deux Mam municipales en centre-ville qui permettrait aux professionnelles de réinvestir des quartiers où le prix des loyers explose.

Les RPE, au nombre de quatre, veulent également prendre de l’ampleur tant auprès des assistantes maternelles que des parents. La mairie y a doublé le nombre d’animatrices, huit désormais, dans l’objectif de « soutenir l’accueil individuel ». Outre les objectifs habituels de formation et de soutien aux professionnelles, les quatre relais proposent depuis peu des réunions d’information aux futurs parents pour leur présenter les modes d’accueil et leurs spécificités. Dans les ateliers proposés aux assistantes maternelles, la part belle est faite à l’EAC (l’éducation artistique et culturelle) grâce à des partenariats avec de nombreux musées et autres lieux culturels dans l’objectif de sensibiliser les tout-petits à l’art. Le RPE de Caudéran a aussi récemment permis aux assistantes maternelles et aux parents de réaliser un livre de recettes collaboratif suite à un partenariat avec un festival culinaire.

L’innovation écologique au coeur de la petite enfance

Outre la création de nouvelles places et la qualité de l’accueil proposé, un nouveau chantier s’est imposé à la municipalité depuis 2020 : celui de l’innovation écologique. C’est d’ailleurs le quatrième pilier de la charte récemment mise en place dans les établissements de la ville, « des crèches proches de la nature, écologiques et responsables pour préserver la santé de l’enfant ». Dans les repas, le bio et les circuits courts ont bien sûr pris une place primordiale dans l’alimentation des tout-petits. La nature a également repris ses droits dans les espaces municipaux : la mairie de Bordeaux a initié le projet des « cours buissonières » pour végétaliser les cours des écoles et des crèches. « Nous avons aussi réinstallé des bacs à sable, qui avaient été bannis pour des raisons d’hygiène, pour permettre aux enfants de patouiller », explique Fannie Le Boulanger.

Mais la principale innovation réside dans l’utilisation de couches compostables dans toutes les crèches municipales depuis le début de l’année. Objectif : zéro perturbateur endocrinien et une réduction massive des déchets. Un projet aujourd’hui entièrement financé par la ville qui représente un surcoût global de 150 000 euros par an. Véritable symbole de l’engagement écologique de la Ville, le projet a nécessité la création d’un circuit de collecte spécifique. « C’est un choix politique, on veut être pilote sur ce sujet, créer une vraie filière locale de compostage de déchets sanitaires », assure l’élue, « et les équipes ont vraiment adhéré, elles sont fières de participer à un projet écologique concret, c’est valorisant pour tout le monde ». Le projet a néanmoins nécessité quelques ajustements dans les établissements, comme l’installation d’une deuxième poubelle spécifique pour ces déchets compostables.

Pénurie et coopération : les prochains défis du secteur

Tous les acteurs bordelais s’accordent sur un point : l’enjeu des prochaines années sera d’attirer et de fidéliser les professionnelles de la petite enfance. La ville, comme partout en France, fait face à une pénurie de personnel, où se mêlent fatigue et de découragement dans les équipes. En 2024, une centaine de places dans les crèches municipales ont dû être gelées, faute d’effectifs suffisants. La PMI, de son côté, recensait 44 plaintes entre janvier et octobre 2025, portant aussi bien sur les conditions d’accueil que sur l’état des bâtiments.
Pour tenter d’enrayer cette crise, la mairie a lancé en 2023 une campagne d’affichage, « Les crèches de Bordeaux recrutent », et mis en place une prime mensuelle de 100 euros. Des efforts salués par les professionnelles, même si beaucoup, comme Sarah*, assistante petite enfance, estiment que « le vrai problème, ce sont les conditions de travail, plus que le salaire ». Fannie Le Boulanger en est consciente : « c’est un de nos engagements : on préfère proposer moins de places, mais de meilleures conditions ».

Consciente aussi que la réussite du service public de la petite enfance passera par une gouvernance partagée, la Ville mise sur la concertation. Chaque mois, PMI, CAF, ARS, mairie et porteurs de projets se réunissent pour harmoniser leurs pratiques et anticiper les besoins. Une démarche saluée par la PMI, qui y voit « un moyen d’éviter les malentendus et de renforcer la cohérence du réseau ».
Pour Fannie Le Boulanger, la direction est tracée : « il faut réussir à penser la petite enfance comme un tout, où chaque acteur trouve sa place ».

Les chiffres-clés

Budget consacré à la petite enfance : 14,4 millions d’euros/an (2025)

Taux de couverture en mode d’accueil : 78 % (2022)

Nombre d’enfants total accueillis : 5 500

27 crèches municipales dont 2 crèches familiales

8 DSP (une nouvelle en décembre 2025)

14 crèches privées dans lesquelles la mairie réserve des berceaux

33 crèches associatives

2 crèches hospitalières

En tout : 84 crèches dépendant de la mairie (2604 places)

48 crèches privées où elle ne réserve pas de berceaux dont 38 micro-crèches Paje

Accueil individuel : 626 assistantes maternelles agréées, 40 MAM dont 5 ouvertes en 2025

 

Vous avez envie de lire la suite ?

Abonnez-vous dès maintenant

Raphaëlle Orenbuch

PUBLIÉ LE 23 novembre 2025

Ajouter aux favoris

Laisser un commentaire