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Changer les paradigmes sur la petite enfance devient une nécessité

Par Laurence Rameau

Puéricultrice, formatrice, auteure

La petite enfance est en crise depuis de nombreuses années. Créer des places de crèche à tout prix a relégué la notion de qualité d’accueil sur le côté. Rentabiliser les places nous a engagés sur une voie où prime l’argent avant le bien-être de chacun, enfants comme professionnels, voire parents. Limiter les dépenses nous a enclins à vivre dans des locaux inadaptés, trop petits, non rénovés, à ne pas avoir assez de matériel, d’objets ludiques, d’intervenants culturels et artistiques, de formations  professionnelles. La question du pourquoi vient souvent avant celle du comment. Or ici, le manque d’analyses sociales est flagrant. La petite enfance n’est pas un domaine suffisamment étudié en dehors des statistiques relatant le nombre de places offertes ou le profil des familles et les contextes économiques. Il n’existe presque rien sur la place de ce petit enfant dans la société et sur la manière dont celle-ci est prête à s’occuper de lui. Or, la crise actuelle sur la pénurie des professionnels et les problématiques soulevées au sujet  des crèches privées à but lucratif nous obligent à repenser ces questions de fond avec beaucoup plus d’assiduité et de pertinence.

Si nous souhaitons que de nouveaux professionnels s’engagent dans l’accueil de la petite enfance, il est absolument nécessaire de changer plusieurs de nos paradigmes sociétaux. Le premier paradigme à modifier est sans doute celui qui contraint l’accueil de la petite enfance à rester dans la garde, le service, la charge. La petite enfance est vue comme une solution d’accueil pour tout petit et un service rendu aux familles. Or si l’on se place du point de vue de l’enfant, ce dont il est en droit d’espérer n’est pas uniquement une place où le « déposer », mais un environnement adapté à son développement. Le temps de la petite enfance ne devrait plus être un problème logistique pour parents mais un véritable moment d’éducation des plus petits, reconnu comme tel par l’ensemble de la société. Les termes de garderie, de nourrice, de jardin d’enfants et de crèche sont anciens. Ils ont tous représentés la manière dont la société voyait la place des bébés. Ils étaient gardés, nourris, regroupés dans des jardins ou déposés comme de petits Jésus. Les termes modes d’accueil ont peu à peu supplanté ceux de modes de garde sans réellement les évincer, pas plus que les autres. Nous en sommes toujours au même point quant à nos représentations collectives sur le monde de la petite enfance. Or pour faire venir des professionnels dans ce monde nous devons en finir avec le fait de voir les bébés comme des fardeaux à placer et à garder par des solutions d’accueil. Car tant que nous ne considérons pas les bébés à la hauteur de leurs potentialités d’apprentissages et de développement, nous n’arriverons pas à considérer les professionnels qui s’occupent d’eux. Le métier reste alors toujours aussi mal perçu malgré sa grande pénibilité tant physique que psychique.

Le second paradigme est celui qui consiste toujours à croire que ce qui se passe dans la petite enfance n’a que peu d’importance. Cela fait pourtant de nombreuses années que les scientifiques nous ont alertés sur ce qui importe à cet âge de la vie. Or seuls ces derniers et les professionnels de la petite enfance semblent y croire. L’idée encore top répandue qu’avant le langage, l’enfant n’ayant pas de mémoire fait que ce qu’il vit n’est pas très sérieux. D’ailleurs, il passe son temps à jouer et le jeu n’est qu’un loisir dans notre société. Il est donc grand temps de changer ces représentations en montrant les apprentissages rapides et premiers du petit, en comprenant enfin que c’est bien son environnement qui va favoriser les multiples connexions synaptiques entre les neurones de son cerveau et donc le développement de son intelligence du moment et à venir. Or, faute d’environnement favorable, certains enfants peuvent souffrir de manque de soins, de relations sociales, d’interactions, de liens d’attachement, de possibilités d’apprentissages.

Le troisième grand paradigme qui semble impératif à changer également est que l’investissement dans la petite enfance n’est pas rentable. Encore une fois ce domaine professionnel n’est perçu que comme une charge et non comme un gain futur, sauf peut-être pour des entreprises privées à but lucratif. Mais pour elles, l’enfant et son point de vue ne comptent pas plus. Il devient juste un objet de rentabilité supplémentaire par la place d’accueil qu’il permet de financer. Il reste cet enfant placé, aux parents duquel on a vendu une solution d’accueil ou à leurs employeurs, pour favoriser leurs possibilités de travailler… Rien n’est vraiment gratuit.  Il est temps de montrer, de comprendre qu’investir dans la petite enfance, c’est investir sur les bébés eux-mêmes et que, en créant de véritables espaces d’apprentissages et de développement, on investit sur leur vie future et donc sur l’avenir de la société tout entière. C’est donc à cette dernière de faire le nécessaire et de sortir la petite enfance du champ privé parental. Elever les bébés humains est l’affaire de tous. L’alloparentalité est sans doute ce qui a permis à l’humanité de se développer aussi bien. Les bébés peuvent créer des liens d’attachement et des relations sociales avec tous les adultes qui s’occupent d’eux, et ces derniers sont capables de s’occuper des bébés qui ne sont pas les leurs.

Notre société doit donc organiser leur meilleure éducation pour la poursuite de sa propre évolution. C’est ce qu’elle a été capable de faire, pour les sauver, à une autre époque de son histoire. Elle a créé les structures de protection, de sauvegarde, de soins nécessaires à leur croissance. Aujourd’hui elle doit créer les conditions de leur éducation en comprenant que les bébés sont des promesses, non des fardeaux. 

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PUBLIÉ LE 05 décembre 2024

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