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Zoom sur… les crèches parentales

On parle peu des  crèches parentales. On ne sait même pas leur nombre exact : entre 230 environ pour plus de 4000 places (Cnaf) et 800 (Acepp) selon les modes et critères de calcul. C’est dire…. Retour sur l’histoire de ces structures gérées par des associations de parents et leurs enjeux pour les années à venir.

Années 70 : les collectifs enfants-parents à l’origine des premières crèches parentales

On dit souvent que les crèches sauvages, dont la plus emblématique est celle de la Sorbonne en mai 1968 par Françoise Lenoble-Prédine, institutrice, sont les ancêtres des crèches parentales. Pas tout à fait juste, selon Elsa Neuville, historienne travaillant sur une thèse consacrée aux expériences de modes de garde alternatifs dans les années 70. Évidemment, elles ont une filiation avec les crèches sauvages dans la mesure où les parents s’unissaient pour garder leurs enfants. Mais l’origine des crèches parentales réside véritablement dans les collectifs enfants-parents.

 

« Le principe était simple, explique-t-elle. Un groupe de parents louait un local et s’organisait pour garder leurs enfants ensemble. Et pendant ces années-là, poursuit-elle, le journal Libération a joué un rôle important dans leur développement car les parents – entre 1975 et 1981 – se rencontraient et montaient leur projet via les petites annonces de Libération ». D’ailleurs, note aussi l’historienne, entre 75 et 77, les media ont soutenu ces initiatives avec enthousiasme et un certain parti-pris. Il y avait dans ces initiatives le refus non seulement de l’hygiénisme mais aussi de la quasi interdiction des parents de pénétrer dans les crèches. Donc une volonté d’affirmer clairement que les parents sont les premiers éducateurs de leurs enfants.

Années 70 : un mode de garde « illégal » et fier de l’être

Ces crèches, montées dans ces circonstances par les parents, se voulaient des lieux de garde alternatifs. Elles étaient d’une certaine façon illégale (aucun agrément ni autorisation d’ouverture) mais n’ont jamais été inquiétées. « Elles se sont créées, explique Elsa Neuville, contre les crèches municipales et départementales jugées trop hygiénistes, contre les professionnels de la petite enfance. ». C’est en ce sens qu’elles ont pu être appelées « crèches sauvages ». Et ce côté « hors institution » était non seulement assumé mais aussi revendiqué.

Cette révolte contre l’hygiénisme né dans l’après-guerre pour lutter contre la mortalité infantile a donné à peu près à la même époque naissance à ce qu’on a appelé « le printemps des crèches ». Mouvement qui a permis au fil des années de passer de l’idée de mode de garde à celle de mode d’accueil.

Dans cette même période, il y avait eu la tentative de Françoise Lenoble-Prédine, celle-là même à l’origine de la crèche de la Sorbonne, de créer des centres petite enfance pour les enfants de 0-6 ans. Un projet soutenu par les pouvoirs publics notamment dans les villes nouvelles mais qui fit long feu. Évidemment cette existence en  marge des modes garde institutionnels avait un prix à payer. Pas de financement public, les parents partageaient les frais. « Certains collectifs partageaient équitablement entre les parents, d’autres faisaient le choix de faire payer les parents en fonction de leurs revenus », note Elsa Neuville qui ajoute : « Parfois, parce que les parents n’y arrivaient pas, il y avait l’embauche d’une salariée. Un parent, ou une personne de leur cercle amical. Mais jamais un professionnel de la petite enfance. Et souvent ce salarié était payé au noir… ».

Quelques exceptions cependant : ainsi la crèche du collectif enfants-parents de Grenoble était aidée par la municipalité tandis que celle d’Angers par le biais d’une circulaire de la préfecture a pu recevoir une aide de la Caf dès 1979 au nom des modes de garde innovants. Avec juste des visites de contrôles de la DAS, pas de la PMI. L’année suivante, en 1980, via un programme de la Fondation de France, certains projets ont pu recevoir des subventions.

Des exceptions qui annonçaient un tournant important pour ces crèches qu’on ne pourrait plus appeler « sauvages ».

1981 : une circulaire de la DGHS/DAS ouvre la voie à l’innovation

Après presque une décennie d’existence, les crèches parentales sortent de l’illégalité. Et ce par le biais d’une circulaire de la Direction de l’action sociale, de Santé et des Hôpitaux en date du 24 août 1981, intitulée « Formules innovantes de modes de garde » dont le préambule assez clair ouvre un champ des possibles : « Les aspirations des familles et les besoins des enfants ont favorisé, ces dernières années, l’apparition de nouvelles formes de modes de garde qui s’écartent des formules actuellement définies par les textes (…). Dans le cadre de la réforme de la politique familiale annoncée par les pouvoirs publics, une étude a été entreprise sur le développement des différents modes de garde. La présente circulaire ne saurait donc préjuger des options futures définies en ce domaine et ne revêt, dans ces conditions, qu’un caractère temporaire. Il s’agit, dans un premier temps, d’apporter une assistance technique à ces formules souvent expérimentales pour leur permettre de fonctionner dans de meilleures conditions et de présenter les garanties nécessaires sur le plan de la sécurité, de la santé et du développement de l’enfant. ». Ladite circulaire – en fait une simple note de services- a été envoyée aux médecins de PMI. Les PMI, à l’époque dépendant encore directement du ministre de la Santé.

A noter que c’est cette même année que l’Acepp fut créée. A l’époque, Acep avec un seul pour Association des collectifs enfants-parents. L’idée : répondre à toutes les demandes de collectifs souhaitant créer une crèche. L’Acep rajoutera un deuxième p à son acronyme pour professionnels. Une époque où les crèches parentales se développaient mais aussi où elles se professionnalisaient.

1981 : cette circulaire donne un statut  et un soutien financier aux crèches parentales

Cette même circulaire se penche particulièrement sur les initiatives des collectifs enfants-parents. Non seulement il reconnaît leur existence et leur donne un statut mais en plus, constatant « leurs difficultés financières », elle organise leur financement (à partir du moment où les parents sont constitués en association) via une prestation de service versée par les Caf. Une prestation de service moins élevée que celle versée aux crèches collectives. Elle établit qu’en contre partie ces lieux de garde baptisés officiellement « crèches parentales » doivent se « désauvagiser » et recevoir un agrément spécifique.

Elle détaille leur fonctionnement, et malgré elles, finalement les fait rentrer dans une catégorie assez précise. Ainsi naissent officielle ment les crèches parentales. La circulaire explique : « (…) il m’est apparu nécessaire de définir temporairement les conditions d’un nouveau mode de garde, dit « crèche parentale ». Le respect des principes suivants, qui devront être incorporés dans les arrêtés d’agréments individuels, permettra à des modes de garde d’utiliser la dénomination provisoire de crèche parentale. ».

Les principes énumérés sont :

  • Les parents s’engagent à participer personnellement à la surveillance des enfants selon les modalités prévues par l’association ou le règlement intérieur. Un point qui fait la spécificité de ces crèches.
  • Ces crèches ne doivent pas excéder 16 enfants présents simultanément. Et l’âge des enfants sera spécifié dans l’agrément.
  • Les locaux doivent être conformes aux règlements de sécurité et adaptés à la surveillance et aux activités des enfants. La circulaire ne donne pas plus de précision et laisse donc pas mal de latitude aux services qui délivreront l’agrément.
  • Un responsable technique qualifié devra assurer une présence continue auprès des enfants.

Pas encore dans cette circulaire de normes d’encadrement, mais néanmoins la présence obligatoire d’un professionnel qui peut être : une puéricultrice, une sage femme, un infirmier, un EJE, un instituteur ayant exercé en maternelle, un éducateur spécialisé voire une auxiliaire de puériculture, une assistante maternelle expérimentée ou une travailleuse familiale. Il est spécifié qu’en cas de changement de responsable technique un nouvel agrément doit être demandé. On le voit, cette circulaire pose de nouvelles obligations mais laisse encore une grande souplesse et liberté à ces crèches parentales.

Il est demandé en fin de circulaire aux médecins de PMI d’accompagner ces modes de gardes qualifiés « d’expérimentaux. »

Août 2000 : le décret sur les modes d’accueil reconnaît officiellement et définitivement les crèches parentales

Avec le décret du 1er août 2000 relatif aux établissements et services d’accueil des enfants de moins de six ans, les crèches parentales entrent dans la cour des grands. Ce sont des structures d’accueil reconnues. Encadrées. Financées. Elles sont soumises aux mêmes contraintes et normes que les autres crèches collectives à gestion publique ou associative. Mais gardent leur agrément spécifique « crèche parentale ». Néanmoins, désormais, est considérée comme crèche parentale toute structure d’accueil gérée par une association de parents. C’en est fini de l’obligation que des parents participent à l’encadrement même si cette possibilité est préservée. Dans ce cas, les parents font logiquement partie de personnels non qualifiés.

Par ailleurs, côté financement, la prestation de service versée par les Caf demeure moins élevée que celle versée aux autres crèches collectives et la capacité maximale d’accueil est portée à 20 enfants. (25 sur dérogation)

Depuis 2000 : deux (voire trois) types de crèche parentale

L’histoire de ces structures explique que deux types de crèches parentales existent. Celles qui ont fait le choix de n’être que parents gestionnaires. Celles restées au plus près des origines et qui, non seulement sont gestionnaires, mais qui en plus, persistent à impliquer fortement les parents dans la vie de la crèche en les faisant participer aux activités auprès des enfants. En gardant ce choix que les parents puissent donc compter dans le taux d’encadrement.

Et puis il y a celles qui adoptent, grosso modo, le fonctionnement d’une crèche parentale sans le dire vraiment. Philippe Dupuy, directeur de l’Acepp, explique : « à partir du moment où les crèches parentales étaient moins bien financées que les autres. Certaines crèches ont décidé de demander un agrément crèche collective mais ont continué à impliquer les parents dans le fonctionnement sans bien sûr les compter dans le taux d’encadrement. Mais l’état d’esprit crèche ouverte aux parents et coéducation était préservé. ». Un entre-deux qui alliait pérennité économique et authenticité du lieu d’accueil.

En fait, le cadre est assez souple pour que chaque structure trouve son chemin et son équilibre et tente de coller au plus près des besoins et disponibilités des parents.

La crèche parentale de Pau créée par l’association Espaces pour la Petite enfance, a quant à elle choisi de rester depuis sa création en 1986 sur un « agrément crèche parentale ». Au départ, les permanences demandées aux parents étaient de 4h par semaine. Depuis les années 2000 pour tenir compte de l’évolution de la société et des familles, son règlement intérieur a revu à la baisse cet encadrement parental. Il stipule que chaque famille s’engage à effectuer un temps de présence de 2h30 par semaine pour un temps plein, 2h30 tous les 15 jours pour un temps partiel. Et par ailleurs il peut leur être demandé des participations exceptionnelles appelées renforts pour pallier par exemple une absence de pro. Mais de l’aveu d’Amélie, auxiliaire de puériculture, en continuité de direction, c’est difficile à faire respecter donc tout cela est appliqué avec souplesse.

D’ailleurs ces permanences et renforts ne sont pas comptés dans le taux d’encadrement de la crèche, qui emploie 7 professionnels (dont 3 temps plein) pour un agrément de 16 enfants.

A La Petite Bulle de Strasbourg, une micro-crèche parentale de 12 enfants, il a aussi fallu composer avec la réalité des parents. Créée en 1982, elle fêtera ses 40 ans en septembre. Sa référente technique Delphine Suré explique : « nous avons 12 berceaux et 13 familles. Pour tenir compte de toutes les familles (les parents employés salariés n’ont pas les mêmes facilités de les indépendants par exemple), nous avons décidé 3 types de collaborations parentales. Nous avons des parents gestionnaires qui travaillent sur les RH, le projet pédagogique et les finances. Des parents membres des commissions (bricolage, achats, recrutement de nouvelles familles). Ceux-là se réunissent en soirée. Et des parents qui peuvent se libérer pour être auprès des enfants à raison d’un après-midi par semaine. »

2013 : un financement identique aux autres crèches collectives

Cette façon de procéder a perduré avec le système de la PSU expérimenté dès 2002 et généralisé en 2004 jusqu’en 2013, date à laquelle la Cnaf via la PSU a financé les crèches parentales à la même hauteur que les autres crèches collectives. Auparavant le prix plafond de la PSU pour les crèches parentales était plus faible car historiquement on considérait qu’elles avaient un prix de revient plus faible. Mais petit à petit il fut constaté que l’écart était de plus en restreint, d’où la décision de 2013. Cela aurait pu donner un coup de fouet au modèle parental, mais, selon Philippe Dupuy ce ne fut pas le cas et les demandes d’agrément crèche parentale n’ont pas explosé.

Des PMI parfois frileuses… d’où une inégale répartition sur le territoire

Il faut dire que malgré cette équité financière, il y avait un autre frein : les réticences de certaines PMI (devenues dès 1982 départementales). « Certaines PMI, explique Philippe Dupuy, ont toujours été méfiantes vis-à-vis du modèle crèche parentale, ce qui explique par exemple que dans certains départements elles sont totalement absentes. C’est le cas des Landes par exemple ou à de rares exceptions de l’Est de la France. »

D’où cette répartition très inégale sur le territoire. La plupart des crèches parentales se situent en PACA, Rhône-Alpes, Ile de France, Bretagne, Aquitaine et dans le Nord.

Des relations parents-pros : pour le meilleur et pour le pire

La spécificité des crèches parentales est la coéducation parents-professionnels érigée comme un dogme. Louable mais pas toujours facile à mettre en œuvre ou à vivre. Delphine l’explique très bien : « Dans une crèche parentale, le parent est à la fois un usager, un gestionnaire (garant du bon fonctionnement de la crèche) et un collaborateur qui intervient auprès des enfants. ». Cela fait beaucoup et peut créer des tensions. Car tout dépend du profil du parent  employeur… « On a déjà connu des conflits, reconnaît Delphine, en poste depuis 5 ans. Ils étaient souvent liés à une mauvaise communication ».

Des tensions ou des relations distendues qui dépendent beaucoup des parents qui changent régulièrement tandis que les pros restent… mais qui sont compensées par des vrais moments de complicité. Amélie, en poste à la crèche de Pau depuis 13 ans, explique : « Je suis arrivée ici par hasard. Cela a été mon premier poste en sortant de l’école. Je ne connaissais pas ce type de structure. Et j’ai découvert que la promiscuité avec les parents était agréable. J’ai découvert ce que coéducation veut dire. Mais je vois aussi que, comme dans toute association, certains parents sont très présents et investis, et d’autres moins ou pas. »

Philippe Dupuy résume bien la situation : « la coopération parents-pros se passe bien si les professionnels y sont sensibles. Elle s’invente tous les jours. Et cela peut être compliqué. Les pros n’ont pas l’habitude de travailler sous le regard des parents ou avec les parents. Dans une crèche parentale, les parents sont vraiment dans la crèche ».

Pour que ça marche, pas de secrets, il faut communiquer, se respecter et se faire confiance et essayer de ne pas se juger mutuellement. Tout un programme !

2022 : quel avenir pour les crèches parentales ?

La réforme des services aux familles (Norma) préserve la spécificité des crèches parentales. A la grande satisfaction de l’Acepp. Elle pourrait même, grâce à certaines mesures, les rebooster un peu. « Il est possible, explique Philippe Dupuy,que certaines structures qui avaient renoncé par le passé à l’agrément crèche parentale, rebasculent vers ce modèle. ».

Néanmoins, si l’envie des parents d’être associés à la vie des structures demeure, il y a très peu de nouvelles crèches parentales à se créer. Comment peuvent elles garder leur place dans le paysage Petite Enfance ? Pour Philippe Dupuy, « si le service public de la petite enfance s’impose et s’organise, les crèches parentales auront du mal à suivre, il faudra qu’elles se réinventent. Peut-être qu’elles renouent avec leurs origines. Qu’elles reviennent à des petites structures « familiales ». 25 places, c’est trop. Le modèle s’il perdure ce sera des petites structures où les parents sont très investis. ». 

Mais, regrette-t-il, « nous aurons sûrement du mal à garder notre originalité si le droit opposable est mis en œuvre et qu’il faut garantir une place d’accueil à tout parent qui le demande. »

Illustrations Matthieu Boz

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Véronique Deiller

PUBLIÉ LE 20 juin 2022

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