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« On nous disait qu’on était trop jeunes » : le combat de Jehane et Julien pour créer leur crèche à La Réunion

À La Réunion, sur les hauteurs de Saint-Paul, une future crèche s’apprête à dominer l’océan Indien. Derrière ce chantier, Jehane et Julien, 27 et 28 ans, un couple de jeunes entrepreneurs qui s’est lancé dans un projet que beaucoup pensaient impossible : ouvrir une crèche PSU écologique de 24 berceaux.

Deux années de travail acharné, une succession de refus bancaires, un message LinkedIn envoyé « au culot » au directeur général d’une grande banque, un concours d’entrepreneuriat remporté et, au bout du chemin, une crèche qui commence à prendre forme. Jehane et Julien, respectivement 27 et 28 ans, auraient pu maintes fois baisser les bras, revenir à leur job respectifs, repoussé ce projet « un peu fou » à plus tard, mais ils ont persévéré.

Leur aventure commence en 2023. Julien dirige alors une société dans le digital. Après plusieurs années comme auxiliaire de puériculture en crèche et en maternité, Jehane vient d’obtenir son diplôme d’éducatrice de jeunes enfants par VAE. Passionnée par la petite enfance, elle ne cesse de se former et développe parallèlement une activité d’accompagnement à la parentalité. Le jeune couple a envie de construire un projet commun, en lien avec la petite enfance et leurs valeurs. Et c’est lors de vacances à Madagascar, que l’idée de créer leur propre crèche s’impose à eux. Et là, après plusieurs recherches sur le sujet, une première question. « On s’est tout de suite demandé pourquoi tous les indépendants n’ouvraient que des micro-crèches ? », explique Julien.

Un territoire en tension

Le couple découvre alors un paradoxe : à La Réunion, les besoins d’accueil explosent — plus de 400 enfants étaient en liste d’attente sur la seule commune de Saint-Paul au moment du lancement du projet — mais l’offre reste largement dominée par des micro-crèches privées. Sur l’île, où les revenus moyens restent plus faibles qu’en métropole et où de nombreuses familles monoparentales recherchent des modes d’accueil accessibles, les structures PSU apparaissent ainsi comme une solution indispensable.

Le choix stratégique de la PSU… et du quartier prioritaire

Mais ce choix implique immédiatement une contrainte majeure. « La CAF nous a clairement dit : si vous voulez partir sur une crèche PSU, il faut absolument vous installer en quartier prioritaire », explique Jehane. Le modèle économique de la structure repose alors sur plusieurs niveaux de financement publics : aides PSU de la CAF, bonus liés au quartier prioritaire, mais aussi participation de la commune au fonctionnement.Entre le financement PSU de la CAF, les bonus liés au quartier prioritaire et la participation des familles, le couple estime pouvoir couvrir jusqu’à 90 % des dépenses de fonctionnement de la future structure.

Un terrain trouvé en cinq jours

Le couple connaît alors un premier coup de chance. Cinq jours seulement après leur premier rendez-vous institutionnel, ils découvrent un terrain disponible à Plateau Caillou, dans l’ouest de Saint-Paul. « Tout le monde nous disait que ce serait impossible de trouver un terrain. Finalement, ça a été la partie la plus rapide du projet », sourit Jehane. Le terrain, affiché par erreur dans une mauvaise catégorie sur un site d’annonces, attire peu de candidats. Jehane et Julien sont les seuls à faire une offre. Ils investissent immédiatement toutes leurs économies pour signer le compromis de vente. C’est à ce moment-là que les véritables difficultés commencent.

Le blocage des banques

Au total, le projet représente un investissement de plus d’un million d’euros, incluant l’achat du terrain, la construction de la crèche et l’ensemble des aménagements nécessaires à son ouverture. Peu à peu le couple franchit toutes les étapes : plans validés, accords PMI obtenus, permis de construire accepté. Les aides de la CAF et les financements publics liés au projet sont aussi validés. Pourtant, les refus bancaires s’accumulent. « On avait tout… sauf le crédit », résume Julien. Et leur âge devient rapidement un point bloquant. « Une banque nous a écrit noir sur blanc qu’on était “trop jeunes”. Une autre nous a dit : “Si vous aviez 40 ans, le prêt serait déjà accordé.” », ajoute Jehane.

Le couple multiplie alors les rendez-vous, les commissions, les réexamens de dossier. Certaines banques exigent alors qu’ils augmentent fortement leur apport personnel, avant même d’accepter d’étudier sérieusement le dossier. Pendant plus d’un an, Jehane et Julien vivent dans une incertitude permanente. Leurs dossiers passent souvent toutes les étapes techniques, avant d’être refusés par le service « engagement » des banques, l’instance interne chargée de valider définitivement les gros financements professionnels. « Psychologiquement, ça a été extrêmement violent, se remémore la jeune femme. ». À ce moment-là, les deux entrepreneurs avouent avoir sérieusement envisagé de tout arrêter.

Le message LinkedIn qui change tout

En parallèle de leurs difficultés de financement, Jehane et Julien commencent aussi à raconter leur aventure entrepreneuriale sur LinkedIn et à candidater à plusieurs concours locaux puis nationaux sur l’entrepreneuriat. Pour eux c’est une manière, au départ, de crédibiliser leur projet auprès des banques et des institutions. Après avoir été finalistes de plusieurs concours entrepreneuriaux à La Réunion, le couple postule au concours national Talents des Cités, l’un des principaux concours français dédiés à l’entrepreneuriat dans les territoires prioritaires. À l’été 2025, après un nouveau refus d’une banque, il tente une ultime démarche : écrire directement au directeur général d’une grande banque via LinkedIn. « On s’est dit qu’on n’avait plus rien à perdre », raconte Julien. Quelques minutes plus tard, le dirigeant répond personnellement au message. « Il nous a écrit : “On va trouver une sortie vers le haut.” Quelques jours plus tard, le crédit était finalement accordé. » Après plus d’un an de blocage, le chantier peut enfin démarrer.

Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, le couple apprend quasiment au même moment, qu’ils sont présélectionnés pour Talents des Cités. Ironie du sort, eux qui peinaient depuis des mois à convaincre les banques décrochent finalement le prix porté par la Banque des Territoires lors du concours national Talents des Cités.

Une écolo-crèche bientôt labellisée Label Vie

Les travaux débutent finalement à l’automne 2025, quelques semaines après l’obtention du crédit bancaire. Le bâtiment est pensé pour limiter son impact environnemental : panneaux solaires, chauffe-eau solaire, autonomie énergétique, réduction des matériaux polluants, végétalisation importante des espaces extérieurs. Le couple décrit Choupichou comme une « écolo-crèche nouvelle génération ». « Même quand on est à l’intérieur, on veut avoir l’impression d’être à l’extérieur », explique Jehane. Le couple travaille avec Label Vie afin d’obtenir le label Écolo Crèche dès l’ouverture de la structure. « On ne veut pas revendiquer une pédagogie particulière. On veut surtout construire une crèche cohérente avec ce qu’on sait aujourd’hui sur les besoins des enfants », explique l’éducatrice de jeunes enfants. Aujourd’hui, la future crèche Choupichou sort progressivement de terre. Semi-enterrée dans la pente naturelle du terrain, elle offrira une vue panoramique sur l’océan Indien.

Une aventure devenue virale

Depuis le début des travaux, Jehane et Julien documentent quotidiennement leur aventure sur les réseaux sociaux et notamment Instagram. Et le succès est au rendez-vous. « Aujourd’hui, on est la crèche la plus suivie sur les réseaux sociaux alors qu’on n’est même pas encore ouverts », s’enthousiasme Jehane. Les préinscriptions ont été remplies en quelques heures seulement. Quant au recrutement, le couple a déjà reçu plus de 230 candidatures venues de toute la France. « Nous, on ne pense pas qu’il y ait une pénurie de professionnels. On pense surtout que les pros ont envie de savoir où ils travaillent et avec qui », confie Jehane qui ajoute vouloir privilégier les candidatures locales pour constituer l’équipe de la future crèche. Les travaux devraient s’achever fin 2026, pour une ouverture prévue le 5 avril 2027.

En parallèle, le couple développe déjà un centre de formation spécialisé pour les professionnels de la petite enfance à La Réunion. « L’idée, c’est de permettre aux professionnels de continuer à se former facilement, sans devoir forcément quitter La Réunion ». Le centre de formation devrait ouvrir progressivement avant même l’accueil des premiers enfants au sein de la crèche Choupichou.

Candice Satara

PUBLIÉ LE 19 mai 2026

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Une réponse à “« On nous disait qu’on était trop jeunes » : le combat de Jehane et Julien pour créer leur crèche à La Réunion”

  1. butterfly.chris_49914 dit :

    Bravo pour votre persévérance !
    Bonne route à votre crèche !

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