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Jérôme Dumortier, directeur des Souriceaux : « Nous fermons la crèche faute de parents prêts à s’investir »
Connue pour son engagement contre les violences éducatives, la crèche associative à gestion parentale Les Souriceaux de Villeneuve-d’Ascq va fermer ses portes le 31 juillet prochain. Et ce ne sont pas des difficultés financières ou systémiques qui ont eu raison de son engagement, mais les fragilités et limites de son statut de petite crèche associative à gestion parentale, que pointe Jérôme Dumortier, son directeur.
Les Pros : Avec le Conseil d‘administration, vous avez décidé de fermer la crèche après 32 ans d’existence. Qu’est-ce qui a eu raison de votre engagement et de votre motivation ?
Jérôme Dumortier : Bien que le modèle économique soit fragile, nous n’avions pas de problèmes financiers… La réelle problématique, pour moi, c’est le modèle associatif, et plus exactement notre petite association à gestion parentale. Dans les années 90, les associations avaient le vent en poupe, mais depuis la société a un peu changé. À partir du moment où un enfant intègre la structure, les parents doivent être adhérents de l’association. Ce n’est pas un choix, déjà, c’est un peu bancal… Au moins une fois par an, ils participent à l’assemblée générale, élisent un Conseil d’Administration constitué de parents qui souhaitent s’investir davantage, et un bureau. Mais nous avons beaucoup de mal à trouver des parents disponibles et motivés pour s’investir dans l’association.
Qu’est ce qui les en dissuade ?
Les parents ont peu de temps pour comprendre le système et s’engager : la première année, ils observent, la deuxième, ils s’investissent et la troisième, ils s’en vont déjà vers l’école ! Ça va très vite ! Et le monde de la petite enfance est un réel jargon. PSU, CAF, PMI, subventions, c’est difficile de s’y retrouver ! Pour cela, on demande aux parents de nous consacrer du temps, alors qu’on est désormais dans une société où de nombreux parents ont une vie professionnelle très chargée, des enfants en bas âge, des loisirs. Alors s’investir bénévolement, donner de son temps… Et puis, on le constate, de moins en moins de personnes veulent prendre des responsabilités ! Quant à trouver des gens extérieurs pour s’investir dans l’association, je crois qu’une crèche « ordinaire » ne touche pas assez les sensibilités…
Ces dernières années, j’ai dû « recruter mes employeurs ». Si on lance un appel à la cantonade parmi les parents pour constituer le bureau, il faut admettre que ce ne sont pas toujours « les bonnes personnes » qui lèvent la main. N’importe qui ne peut pas prendre ces responsabilités, on parle tout même d’un budget de plus de 400 000 euros par an ! Il faut une certaine personnalité et adhérer aux valeurs de la structure pour qu’une vraie relation de confiance se tisse…
Pourtant, vous avez un beau projet pédagogique engagé. Cela ne suffit pas à convaincre les parents de s’y investir ?
Il ne faut pas se faire d’illusions, très peu de parents viennent à la crèche pour le projet pédagogique. La plupart viennent parce qu’on est les plus proches, du domicile ou du travail. C’est une vision de professionnels de la petite enfance de se dire que la crèche est un lieu d’éveil et d’épanouissement. Pour beaucoup de parents, on reste un « mode de garde », un service.
Même difficilement, vous aviez un bureau, un CA. Pourquoi décider de fermer ?
C’est un peu à cause de « l’histoire de la fessée ». Janvier 2014, une professionnelle de la crèche met une fessée à un enfant, non pas sur un coup de tête, mais de façon intentionnelle et dissimulée. Elle a été licenciée pour faute grave, mais nous a attaqués devant le Conseil des Prud’hommes. Fin 2017, l’affaire a été jugée. Nous avons fait appel, avec le soutien de nombreux parents et professionnels de santé. Mais en avril 2021, nous avons perdu. L’affaire a été requalifiée en « licenciement abusif », nous avons été condamnés à verser 32 000 €, les frais d’avocat de la prévenue ainsi que les nôtres. Le Conseil n’a pas étudié le fond de l’affaire – cette situation de maltraitance – mais la forme – un vice dans la procédure de licenciement. Nous aurions dû porter plainte avec les parents et porter l’affaire au pénal…
Cette affaire nous a tous fait grandir personnellement et professionnellement. Toute l’équipe s’est profondément engagée contre les violences éducatives. Néanmoins, ça a été une véritable épreuve : être traînés devant la justice ce n’est rien. Et quand il y a de gros incidents, plus personne ne veut prendre de responsabilité ! Depuis, les parents ont encore moins envie de s’investir. Ils en ont peur. Enfin, il a fallu se relever d’une dette de 45 000 €.
Cette épreuve, c’était une trop grande responsabilité pour le bureau de l’association ?
Oui, on s’est dit que le monde actuel n’est plus fait pour les crèches associatives. Mais nous ne voulions pas fermer après ce jugement : ça aurait donné bien trop de crédit à cette personne, déjà partie avec un sacré chèque ! Donc, nous nous sommes refaits une santé financière, en provisionnant au fil des années. Nous nous en sommes relevés avec le sourire et l’énergie. Mais la vision un peu sombre de l’avenir nous a incités à prendre la décision collective de fermer « proprement ». Et ça n’a pas été une décision facile…
En quoi l’avenir était-il si compliqué à envisager après avoir surmonté le litige, les dettes ?
Il est tellement difficile de trouver des personnes pour s’investir que tout repose sur mes épaules de directeur. À un moment, il faut aussi penser à soi, à son équilibre de vie. J’ai toujours dit que je ne serais pas éternel aux Souriceaux. Et ça fait 15 ans que je me consacre à cette crèche, que je veille à ce que les bureaux successifs adhèrent au fonctionnement de la structure pour protéger les professionnels. Et puis lorsque j’ai annoncé mon départ, de nombreux professionnels ont souhaité partir et le bureau ne s’est pas senti capable de reconstruire une équipe.
Lorsque nous avons annoncé, à la mairie de Villeneuve-d’Ascq, la fermeture prochaine de la structure, on nous a parlé « des crèches associatives qui survivent et sont essentielles pour la population ». Mais nous avons d’autres prétentions que « survivre ». J’espère que des associations arrivent encore à vivre ! Aucun métier ne mérite le burn-out.
Qu’aurait-il fallu pour que votre modèle associatif fonctionne ?
Avec une seule crèche de 25 enfants, je pense que notre association était trop petite. La solution aurait été de se regrouper avec d’autres associations. Il y a près de 10 ans, on avait pensé à s’allier à trois crèches parentales associatives de la commune. Mais nous étions des entités trop différentes, il aurait fallu se mettre sur des valeurs communes, financer un coordinateur, c’était compliqué, nous n’avons pas réussi. Ceux qui vivent, doivent être de grosses associations avec de grands conseils d’administration solides.
Laurence Yème
PUBLIÉ LE 25 juin 2026