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Au Québec, les lieux d’accueil des 0-5 ans s’emparent de l’éducation par la nature

L’éducation par la nature est en plein essor dans les lieux d’accueil de la petite enfance du Québec. Au cœur de cette pédagogie émergente, inspirée des expériences européennes et forest-schools américaines, un projet éducatif centré sur l’exploration et les apprentissages spontanés en pleine nature pour le bon développement des jeunes enfants et le bien-être des professionnels. Devant cet engouement, le gouvernement québécois a choisi de financer largement la recherche et de soutenir le déploiement de ces projets, bien qu’encore minoritaires, afin de mieux évaluer leur impact. Le point avec le Pr. Caroline Bouchard, qui dirige l’Unité mixte de recherche Petite Enfance, Grandeur nature.

Depuis quelques années, on constate au Québec un engouement marqué pour l’éducation par la nature dans les services éducatifs à la petite enfance (0-6 ans). Une certaine effervescence que la pandémie de Covid-19 n’a fait qu’amplifier, les recommandations ministérielles incitant la population à passer plus de temps à l’extérieur…

Une pédagogie « sérieuse » et émergente

L’éducation par la nature, c’est bien plus que mettre le nez dehors par tous les temps. C’est considérer que le milieu naturel est un milieu assez riche pour susciter des apprentissages et le développement des enfants. Que la nature propose tout « un matériel libre et polyvalent » pour l’éveil des jeunes enfants : une simple branche va avoir plusieurs usages qui vont pouvoir évoluer au fil des scenarii de jeu. Au-delà de la santé, du bien-être et du développement global de l’enfant, passer plus de temps en milieu naturel permet également de développer un fort sentiment d’attachement à la nature et par la même occasion d’éveiller l’enfant à une certaine sensibilité écologique. Plus les enfants fréquenteront la nature, plus ils y prêteront attention, pour la protéger et en prendre soin.

Caroline Bouchard est professeure titulaire à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval et psychologue du développement de l’enfant en contextes éducatifs pendant la petite enfance. Elle dirige l’Unité mixte de recherche (UMR) Petite enfance, Grandeur nature, qui mène des travaux de recherche sur le développement global des jeunes enfants et la qualité éducative en éducation par la nature. « Il ne s’agit pas seulement de faire à l’extérieur ce que l’on faisait à l’intérieur, explique-t-elle. Cela va plus loin, il y a des principes qui structurent cette approche pédagogique à part entière ». 

La touche québécoise

Inspirée de l’éducation par la nature à travers le monde et notamment en Europe, de Reggio Emilia en Italie et bien sûr des forest-schools, l’éducation par la nature prend ici « la couleur québécoise ». Pour Caroline Bouchard, il y a une véritable empreinte du Québec sur l’éducation par la nature qui est pratiquée ici. Elle explique : « C’est un heureux mélange des pratiques observées ici et là à travers le monde, adaptées à la culture, au climat, aux programmes éducatifs et aux habitudes de vie au Québec. Nous avons quatre saisons très franches avec des contrastes forts. Il n’est pas rare que les enfants sortent jusqu’à -15° et malgré la neige, bien équipés ».  

Au Québec, les lieux d’accueil pour les enfants de 0 à 5 ans sont tenus de suivre un programme éducatif. Le Ministère leur propose son programme éducatif « Accueillir la petite enfance », souvent appliqué mais pas imposé. A leur programme éducatif, les lieux d’accueil peuvent donc associer d’autres volets spécifiques. Pour ceux qui optent pour l’éducation par la nature, c’est donc un choix libre. Et lorsque toute la structure – des professionnels aux parents – s’y engage, cela devient un vrai projet pédagogique. Certains « services de garde éducatifs » – comme on appelle ici les modes d’accueil – s’affichent même très officiellement en éducation par la nature.

Donner un cadre pour accompagner les lieux d’accueil

Remarquant l’intérêt grandissant des lieux d’accueil pour cette approche, l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE) – qui a pour mission d’accompagner les milieux de garde dans l’offre de service de qualité) – a choisi d’en faire un volet important de sa mission éducative. Après que l’éducation par la nature ait été déployée dans les services de garde éducatifs des quartiers centraux de Québec, et devant la motivation des équipes, elle s’est attelée à développer le projet à l’échelle du Québec. Le projet Alex (pour « A l’extérieur ») a permis de co-créer un cadre de référence pour soutenir le déploiement de cette approche au Québec et d’harmoniser les pratiques. « L’éducation par la nature est une des voies qui peut être choisie pour favoriser une véritable qualité éducative, souligne Caroline BouchardC’était donc tout naturel de contribuer au cadre de référence pour accompagner les milieux qui souhaitent mettre l’éducation par la nature en oeuvre et les aider à comprendre par où commencer ! »

Quand la recherche s’empare du sujet

Depuis 2018, des travaux de recherche ont été entrepris, en partenariat avec l’AQCPE, pour étudier très concrètement le développement de l’éducation par la nature au Québec car il y avait jusqu’ici très peu de données sur le sujet. Des travaux formalisés et structurés depuis un an par l’UMR Petite Enfance, Grandeur nature, sous la direction de Caroline Bouchard, au sein de l’Université de Laval. Cette équipe multidisciplinaire étudie le développement de l’éducation par la nature au Québec, soutient et encadre les projets de recherche autour de l’apport de l’éducation par la nature au développement des jeunes enfants et la qualité éducative. Des projets qui émanent bien souvent des besoins des milieux éducatifs, en plus de la recherche elle-même. Caroline Bouchard précise : « Avec l’Unité mixte de recherche, nous avons trois objectifs :  développer des connaissances scientifiques sur le sujet, assurer la relève scientifique en soutenant les étudiants à la maitrise ou au doctorat (bourses) et permettre la mobilisation des connaissances en diffusant et rendant accessibles nos publications aux acteurs sur le terrain ».

L’adulte est bien plus disponible dans la nature

L’unité de recherche a notamment choisi d’analyser les apports de l’éducation par la nature à la qualité éducative, notamment pour ce qui est de la qualité des interactions et du bien-être des professionnels de la petite enfance. « L’hypothèse que nous émettons, confie Caroline Bouchard, c’est que la nature est un milieu propice pour que l’adulte soit pleinement disponible pour soutenir les apprentissages et le développement des enfants. Que l’éducation par la nature pourrait être une voie par laquelle des pratiques de qualité pourraient être mises en place. C’est du moins ce que révèlent nos travaux, mais que nous n’arrivons pas encore à démontrer au moyen de données chiffrées quantitatives ». Elle explique qu’en milieu naturel, un réel bien-être s’installe chez l’adulte, qui devient plus disponible pour saisir ce qui se passe chez l’enfant, les découvertes qu’il peut faire et la curiosité sollicitée par la biodiversité. Dans leurs témoignages, les professionnels rapportent qu’en intérieur, les équipes sont plus contraintes par la gestion du temps, des groupes et du rangement. Et font remarquer qu’à l’extérieur, il y a plus de fluidité dans les routines, qui va au rythme des enfants.

Mais Caroline Bouchard encourage cependant à ne pas avoir une vision idyllique de l’éducation par la nature : certes, « la recherche confirme les bienfaits de l’éducation par la nature, mais nous cherchons à comprendre dans quelles circonstances ces bienfaits s’observent, comme à quelle fréquence et dans quels types de milieux naturels, sous quelles conditions météo ? C’est pour cela que nous devons poursuivre la recherche ! »

Des financements et soutiens de taille

Bien que cette approche éducative reste minoritaire dans les lieux d’accueil, elle suscite un intérêt marqué du gouvernement québécois. Pas moins de trois ministères financent l’unité de recherche ! Le ministère de la Santé et Services Sociaux, le ministère de la Famille (qui gère les services de garde de 0 à 5 ans) et le ministère de l’Éducation (qui gère l’accueil préscolaire, nommé « Maternelle 4 et 5 ans », car au Québec, l’école n’est obligatoire qu’à partir de 6 ans). « Il est quand même assez rare que trois ministères se rassemblent autour d’une « cause » commune », se réjouit Caroline Bouchard.

Pour le gouvernement, c’est une manière de mieux connaitre les problématiques de terrain afin de mieux cibler et orienter les politiques publiques, en suivant de près le développement rapide de ces initiatives. Et constatant le développement rapide de ces initiatives, le gouvernement s’ajuste et fait le choix de les accompagner de plus près, voire même de les encourager. L’AQCPE est également un partenaire financier privilégié puisqu’acteur de l’initiative du déploiement de l’EPN au Québec.

De nombreux projets de recherche

L’Unité mixte de recherche Petite Enfance, Grandeur nature mène simultanément de nombreux projets autour de l’éducation par la nature.

  • Le projet Alvéoles brosse le portrait des initiatives d’éducation par la nature en petite enfance déjà en place au Québec. L’objectif – d’ici 2027 – est de définir et de circonscrire le champ de l’éducation par la nature au Québec, de décrire et d’analyser les initiatives déjà en cours, de cibler les priorités d’action sur le plan de la recherche, de la pratique et des politiques, et de construire une dynamique partenariale avec des organismes phares qui contribuent au développement de l’éducation par la nature au Québec. A plus long terme, l’objectif serait de créer un réseau de collaboration et de soutien entre les différents acteurs qui s’intéressent à l’éducation par la nature en petite enfance, afin de développer la rechercher et de soutenir les pratiques sur le terrain puis mettre en œuvre des politiques pertinentes en la matière…
  • Le projet Saules, toujours en cours, est allé à la rencontre de 7 milieux éducatifs qui ont déployé l’éducation par la nature depuis plusieurs années, certains plus avancés que d’autres. Par des entretiens qualitatifs et quantitatifs auprès des responsables, éducateurs, parents et enfants, l’UMR tente de rapporter le chemin parcouru pour en arriver là.
  • Le volet Ecrans d’un projet s’intéresse à l’idée de proposer aux familles l’éducation par la nature comme alternative à l’utilisation d’écrans. Suggérer de passer du temps à l’extérieur pour que les familles développement de saines habitudes de vie. Là encore, les parents d’enfants de 3 à 4 ans (accueillis en milieux de garde qui pratiquent déjà l’éducation par la nature) ont reçu des questionnaires concernant leurs habitudes de vie et leur rapport aux écrans, en début et en fin d’année. Les chercheurs ont ensuite réalisé des entretiens de groupe, des analyses et les mêmes questionnaires seront de nouveau remplis par les parents des enfants de 4-5 ans. L’UMR questionne : « Est-ce que le fait d’avoir fréquenté un milieu de garde qui œuvre en EPN a eu une influence sur leurs habitudes de vie de la famille autour des écrans ? ».
  • Le projet Campagnol, lancé en 2023, répond à une demande des milieux de garde de la région de la Côte Nord, entre autres. Une région éloignée du Québec, riche d’espaces naturels sauvages, mais marquée par un plus haut taux de vulnérabilité sociale et un taux de chômage élevé. L’AQCPE a sollicité l’UMR pour réfléchir ensemble à cette problématique et l’éducation par la nature a été retenue par les lieux d’accueil comme alternative à offrir. L’équipe de l’UMR est ensuite allée étudier  le développement des enfants et le bien-être des adultes afin de mesurer l’impact de l’éducation par la nature sur ces enfants en situation de vulnérabilité sociale. A suivre…

Vulgariser les connaissances pour les rendre accessibles

Chaque projet de recherche comporte toujours un important volet « mobilisation des connaissances » pour diffuser de façon vulgarisée les résultats des travaux menés. Ainsi le projet Saules donnera lieu à un roman graphique afin que les professionnels puissent s’inspirer des parcours de ces 7 milieux éducatifs. Tel autre a permis d’élaborer des affiches dessinées par une illustratrice jeunesse accessibles gratuitement et associées à des podcast (Balado). L’UMR publie également, outre les articles scientifiques dans le monde universitaire, des articles destinés aux professionnels de la petite enfance dans les revues dédiées, afin de « redonner au milieu » les résultats d’une recherche qui les concerne.

Découvrir l’UMR Petite Enfance, Grandeur nature 
Page Facebook : Unité mixte de recherche Petite Enfance, Grandeur nature
 

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Laurence Yème

PUBLIÉ LE 01 octobre 2024

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