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Cyprien Avenel, sociologue : « Ce livre blanc fait le constat d’une dégradation des politiques sociales et solutions apportées »
Le 5 décembre dernier, Aurore Bergé et Olivier Dussopt ont reçu le livre blanc du travail social des mains de Mathieu Klein, président du Haut Conseil du travail social (HCTS). Un document attendu, représentatif du secteur dans ses constats, qui questionne le sens du travail, dénonce un « travail social empêché » et réaffirme la notion de « temps relationnel ». Un rapport qui entend alerter les pouvoirs publics et préconise des mesures fortes pour les métiers du travail social, en perte d’attractivité inédite. Rencontre avec Cyprien Avenel, sociologue, conseiller-expert pour le travail social auprès de la DGCS, l’un des principaux auteurs de ce livre blanc.
Les Pros de la Petite Enfance : En 2022, le HCTS a publié un livre vert du travail social qui donnait déjà des pistes d’action dont la revalorisation des salaires, l’amélioration des conditions de travail, la valorisation des parcours pro… Estimez-vous que ce livre blanc va plus loin pour les professionnels ?
Cyprien Avenel : Effectivement, il y a eu un livre vert du travail social qui se présentait comme un diagnostic de la situation. Le livre blanc en est un prolongement, dans une dimension de préconisations et de mesures à proposer au gouvernement. Le secteur du champ social et médico-social – et évidemment les métiers de la petite enfance – sont confrontés à une perte d’attractivité inédite, avec de très importantes difficultés de recrutement, des écoles de formations qui attirent moins. Ce livre blanc consolide ce diagnostic avec des apports inédits. Il fait le constat – partagé par tout le secteur – que ce n’est pas qu’une crise des métiers, c’est aussi une dégradation de la qualité de l’accompagnement et de l’offre de service rendue à la population, alors que les besoins sociaux n’ont jamais été aussi importants. Une dégradation des politiques sociales et des solutions apportées, notamment pour l’accueil de jeunes enfants, la protection de l’enfance etc. Il y a un écart assez important entre les ambitions des politiques publiques partagées et la réalité des situations. Un écart qui conduit à la perte d’attractivité : cela produit toute une série d’injonctions paradoxales et des conditions de travail qui ne sont plus tenables pour les professionnels. (…)
Ce livre blanc vient donc rappeler que les politiques petite enfance ne peuvent fonctionner sans les professionnels qui les mettent en œuvre quotidiennement. De même, sans accompagnement social, il n’y a pas de politique sociale ! Ce sont les travailleuses sociales, dans la proximité, qui la font exister au quotidien. Comme le souligne Jean-Benoît Dujol, directeur général de la cohésion sociale, le livre blanc réaffirme le rôle fondamental des métiers du lien et de l’accompagnement dans notre société. Le travail social est le socle de notre modèle social.
Les Pros de la Petite Enfance : Pénurie de professionnels, manque d’attractivité et de visibilité, revalorisation des salaires… Les métiers de la petite enfance rencontrent sensiblement les mêmes problématiques que les métiers du travail social. Ce livre blanc positionne le sens et la qualité́ du travail comme principal enjeu de l’attractivité́ des métiers du lien et de l’accompagnement. Vous avez le sentiment qu’il faut redonner de la valeur à ces métiers ?
Oui tout à fait. Les professionnelles aspirent à un travail bien fait et de qualité alors que les conditions de travail auxquelles elles sont confrontées les empêchent de tenir et réaliser le cœur de métier, cause principale de la défection aujourd’hui.
Mais la petite enfance n’est pas le noyau dur du travail social, il faut distinguer les sujets petite enfance et ceux du travail social plus généralement, même s’il y a des passerelles et des continuums. C’est en particulier un secteur éminemment stratégique de lutte contre la pauvreté et le déterminisme social, pour agir à la source des inégalités, en amont des situations. Donc l’investissement dans un service public de qualité, accessible à tous, pour l’accueil des jeunes enfants, c’est un sujet majeur de politique publique. (…)
Sur la question du sens du travail, la crise sanitaire a mis en lumière le rôle dit « essentiel » des métiers sanitaires et sociaux jusque-là largement invisibilisés, surtout les métiers sociaux. Elle a également révélé la question centrale des conditions de travail, de la qualité du travail et du sens qu’on lui donne au quotidien, l’un des principaux facteurs de la crise d’attractivité actuelle et des problèmes de recrutement.
Les « Entretiens du livre blanc » (42 personnes auditionnées) ont montré qu’il faut agir sur le travail pour pouvoir ensuite agir sur le travail social et l’attractivité des métiers. Valoriser les métiers, c’est mieux prendre en compte les nouvelles formes de relation au travail dans les organisations. Et ce n’est pas qu’une question de QVT : l’enjeu de fond, c’est la qualité et le sens du travail. Etre mis dans des conditions d’exercice de son métier qui empêchent d’accomplir sa finalité première. De ce point de vue, le livre blanc affirme que la revalorisation salariale (la dévalorisation des métiers s’incarne dans la dévalorisation des salaires) est un préalable incontournable, mais ne suffira pas : le sujet majeur c’est la perte de sens du travail.
Dans le livre blanc, une hypothèse est ainsi fortement affirmée : c’est moins une crise du métier qui s’exprime, les professionnelles manifestant une réelle fierté pour celui-ci, qu’une critique du fonctionnement des institutions et des politiques publiques de solidarité, qui « empêchent » d’exercer correctement son métier et de produire un travail de qualité qui fait sens. Ce qui est en question chez les professionnels, ce sont les conditions de travail et j’allais dire une perte d’attractivité des institutions… On parle de « travail social empêché ». Dans le secteur de la petite enfance, c’est un cœur de métier empêché par les ratios d’encadrement, par mode de management par les chiffres qui s’est imposé. Plus généralement, dans les politiques sociales, une bureaucratisation rampante, l’emprise des dispositifs, des normes et des procédures sur l’activité quotidienne, peuvent parfois conduire à passer plus de temps à rendre compte de son activité à la hiérarchie qu’à prendre soin… On passe finalement plus de temps à gérer la complexité administrative qu’à être positionné sur son cœur de métier, c’est-à-dire, être présent avec les personnes et en capacité de pouvoir les accueillir et les accompagner. Cette notion de « travail social empêché », qui conduit à une perte de sens et parfois même à de la maltraitance institutionnelle, c’est un sujet fondamental posé par le livre blanc.
Les Pros de la Petite Enfance : L’une des recommandations du livre blanc est de construire une nouvelle organisation du travail. Avec plus de marge d’autonomie, un management participatif, des démarches de recherche action-collaborative… Comment cela pourrait-il se traduire pour la petite enfance ?
La nouvelle organisation implique déjà une réflexion sur notre rapport au travail. Il y a une attente croissante d’équilibre entre le temps de la vie professionnelle et le temps de la vie personnelle et familiale (corrélée aux modes d’accueil). Certains parlent du déclin de la valeur travail, ce qui ne ressort pas du tout des travaux scientifiques. On a auditionné des spécialistes sur ce sujet et la centralité du travail n’est pas remise en question : le travail n’est pas le tout de l’existence même s’il reste le pilier fondamental de son identité personnelle. Aujourd’hui les individus veulent s’épanouir dans ce qu’ils sont, à travers l’emploi qu’ils ont. C’est une dimension centrale : on cherche du sens.
Dans les enquêtes on se rend compte que ce sont les attentes investies dans le travail qui sont extrêmement fortes. On en attend beaucoup en réalité, peut-être même un peu trop ! On veut que le travail que l’on exerce soit un moyen d’épanouissement personnel, qu’il ait une valeur qui fait sens pour soi-même, et en même temps, autant que faire se peut, toucher un bon salaire. Mais on ne veut pas non plus que le travail prenne toute la place dans son existence.
Les Pros de la Petite Enfance : Des attentes qui peuvent être décuplées dans ces métiers de la relation, de l’humain ?
Ces attentes à l’égard du travail viennent se briser contre la réalité des conditions de travail. Les Français sont sortis de la crise sanitaire avec une réflexivité plus forte sur la place que prend le travail dans leur vie. Ils ont été beaucoup plus sensibilisés à ce qui fait pour eux un travail de qualité. Et cela prend une dimension très importante dans les métiers de la relation parce que le sens que l’on met dans la qualité du travail humain est extrêmement fort.
Le livre blanc réaffirme la notion de « temps relationnel », qui semble avoir été réduit, voire décrédibilisé, au nom d’une recherche d’efficacité et d’efficience. Le travail social se définit par un projet d’accompagnement, individuel ou collectif. Il porte un projet d’émancipation des personnes et de transformation sociale, pas uniquement celui de recoller les morceaux ou de gérer dans l’urgence la solution la « moins pire ». Très souvent, on enferme le travail social dans une logique de réparation et d’exécution de dispositifs et d’aides diverses. Les professionnelles ont moins le temps d’être à l’écoute et dans le temps nécessaire de l’accompagnement, de la coopération, de la relation. Il y a eu un enrôlement des métiers du lien dans le temps de la quantification, y compris dans les métiers de la petite enfance. Or, pour produire des résultats dans les métiers de la relation humaine, il faut du temps et du qualitatif. Comment remettre, dans cette tarification à l’activité, dans ces démarches objectif/résultat, la notion de « temps relationnel » ? La difficulté, c’est que ce temps nécessaire au travail bien fait est souvent invisible et pas spontanément quantifiable. Le travail d’accompagnement humain n’est pas soluble dans les logiciels des organisations. Il s’agit sans doute de trouver un nouvel équilibre entre le travail prescrit et le travail réel.
Les Pros de la Petite Enfance : Aurore Bergé annonce la création d’un Institut national du travail social en 2024. Quel serait son rôle ?
C’est une mission de préfiguration de ce projet d’l’Institut qui a été annoncée, afin de délimiter les ambitions, le périmètre, les moyens, et elle devrait commencer dès janvier 2024. Le livre blanc a bien posé le rôle stratégique de la recherche pour le travail social et son attractivité. L’idée est de réinvestir la place et le rôle de la recherche dans la connaissance des populations et des pratiques professionnelles, pour mieux étayer l’offre de formation et les pratiques d’intervention sociale dans une société complexe. Dans le champ du travail social et de l’intervention sociale, l’articulation avec la production des connaissances doit être boostée et consolidée.
Les Pros de la Petite Enfance : Le rapport évoque réarchitecture des diplômes au service de la complémentarité́ des métiers. Un socle commun. La réingénierie de la formation d’EJE date de 2018. Une évolution qui consolidait déjà les missions de l’EJE, les positionnait comme un travailleur social spécialisé dans une vraie complémentarité avec les autres travailleurs sociaux. Qu’espérez-vous pour ces diplômes ?
Il y a une obligation de la révision des formations tous les cinq ans, donc on y arrive. (…) En revanche, le terme de socle commun pose souvent des difficultés pour beaucoup, en étant interprété comme une suppression de tel ou tel diplôme, de fusion entre plusieurs, alimentant un sentiment d’affaiblissement des identités professionnelles. La France compte 13 diplômes d’Etat du travail social, qui renvoie à une quinzaine de métiers, sans parler de tous les autres métiers autour qui se sont démultipliés dans le domaine de l’intervention sociale (insertion, ESS, politique de la ville, médiation sociale). D’aucuns peuvent déplorer dans cette démultiplication un manque de lisibilité de ces métiers qui pose des problèmes aux employeurs. Par ailleurs, dans la diversité, qui est une richesse, encore faut-il pouvoir valoriser et rendre lisible, par-delà les spécificités légitimes de chacun, les fondamentaux du travail social. Quel travail social face aux défis sociétaux d’aujourd’hui ? Quelles doivent être les approches, les pratiques et les compétences communes ? Quelle transversalité et quelles spécificités ?.
Ce sujet du socle commun avait déjà bloqué la concertation des Etats généraux du travail social (rapport Bourguignon, 2015) et donné lieu à un socle commun minimal pour les cinq diplômes de niveau III qui avaient été révisés (dont le DEEEJE). Mais dans le livre blanc ce point ne fait toujours pas consensus. Il a été abordé, discuté mais laissé en pointillés. La construction d’une architecture des diplômes au service de la complémentarité des métiers est un sujet toujours objet de débat. L’idée serait de renforcer le commun de la formation de base puis d’être dans des spécialisations à la fin du cursus. Il ne s’agit pas du tout de toucher le socle des 13 diplômes mais d’introduire des passerelles, de faciliter la mobilité et le déroulé des parcours professionnels …
Les Pros de la Petite Enfance : Dans ce livre blanc, vous vous êtes intéressé à la question des stéréotypes de genre dans ces métiers du social. Pensez-vous que la grande féminisation historique de ces métiers du soin, du lien, soit une des raisons propres de leur dévalorisation ?
Dans ce livre blanc, pour la première fois, la question du genre, de la féminisation est posée, un livre blanc féministe de ce point de vue-là ! (…) Neuf professionnelles du travail social sur dix sont des femmes. Au fil du temps, on a naturalisé ces métiers. On considère que ce sont des compétences naturelles des femmes qui seraient naturellement plus dans l’empathie, dans la relation à l’autre, le prendre soin de l’autre. Alors que ce sont des compétences professionnelles. Cette question ne se réduit pas au constat de la présence massive des femmes, qui conduirait à un objectif de « masculinisation » des métiers, la mixité étant souvent pensée par ailleurs dans la complémentarité des sexes, ce qui perpétue les stéréotypes de genre.
Le sujet « premier » réside dans la dévalorisation des compétences mobilisées par le travail social et le travail de care, alors même qu’elles sont matricielles, ce qui renvoie à des inégalités historiquement inscrites entre les femmes et les hommes. 100% de femmes ce n’est pas forcément en soi un problème, c’est plutôt que les compétences soient reconnues par la société, leur donner une valeur au sens marchand du terme. Le prendre soin, l’accompagnement et notamment des tout-petits, ce sont des compétences professionnelles qu’il s’agit de « dégenrer » pour au final les valoriser et les reconnaitre comme une fonction universelle de l’accompagnement, au-delà des stéréotypes de genre. Et en ce sens la revalorisation des salaires serait une mesure d’égalité entre les femmes et les hommes et un acte de reconnaissance de ces métiers, préalable pour lutter contre la perte d’attractivité…
Enfin, il y a aussi des normes genrées véhiculées de manière inconsciente par les professionnelles dans les pratiques d’accompagnement, que ce soir dans les modes d’accueil des jeunes enfants, en matière de protection de l’enfance et de soutien à la parentalité. Il y a encore beaucoup de travail à réaliser sur le sujet, à commencer dans les écoles de formation. Le livre blanc, pose très clairement ce sujet du genre sur la table, alors qu’il persiste paradoxalement à demeurer un « impensé ».
Nb. Cette interview a été relue par son auteur mais aussi par la Direction de la communication de la DGCS qui a souhaité y apporter de petites modifications.
Laurence Yème
PUBLIÉ LE 21 décembre 2023
MIS À JOUR LE 02 janvier 2024