S’abonner

Jessica Giraud, sourde profonde, son combat pour travailler auprès des enfants

Pour pouvoir se former et travailler auprès des enfants, comme elle a toujours voulu le faire, Jessica Giraud a dû se battre plus qu’une autre car elle est sourde profonde. Titulaire d’un CAP AEPE, elle est maintenant animatrice dans un accueil de loisirs et périscolaire qui a su lui donner sa chance, avec bienveillance.

Jessica Giraud a un parcours professionnel édifiant et atypique. « J’ai toujours aimé travailler avec les enfants, se souvient-elle. On les accompagne dans leurs découvertes, leurs apprentissages, on les aide à s’épanouir. Et nous aussi, on apprend beaucoup à leurs côtés. C’est un métier qui ne connait pas de routine, c’est différent chaque jour car chaque enfant se comporte différemment et les activités proposées varient ». Dans ses mots de professionnelle de la petite enfance passionnée, maintenant titulaire d’un CAP AEPE, rien ne laisse imaginer que Jessica est sourde profonde depuis l’âge de 13 mois. Battante, elle apprend à parler grâce à ses parents et tout particulièrement sa maman, lit sur les lèvres et découvre la langue des signes française (LSF) au lycée. Comme tant d’autres jeunes filles, elle s’initie à la petite enfance en s’occupant de ses frères et sœurs, en faisant des babysittings et choisit alors d’en faire son métier. C’est là que commence son parcours du combattant.

Une route semée d’embuches, dès la formation

Pour mettre toutes les chances de son coté, Jessica choisit de passer un bac Sanitaire Médical et Social (SMS) pour s’orienter directement vers les professions du monde de l’enfance, BAFA en poche. Elle choisit le métier d’éducatrice de jeunes enfants, tente le concours mais échoue à deux reprises. « On m’a mis des bâtons dans les roues, on voulait m’orienter vers le concours d’éducatrice spécialisée, mais pas moi, je ne voulais pas travailler avec les sourds ! ». Elle poursuit donc ses études en licence de psychologie, au premier rang de l’amphi, avec une interface en LSF et des cours de soutien supplémentaires, pendant que les autres élèves s’en donnent à cœur joie, tout à la légèreté de leur vie étudiante…

Humiliations et discriminations

Elle décide ensuite de passer le concours d’ATSEM : à Paris, ils sont 3000 candidats pour 30 places. « J’ai tout de suite su que je ne serais pas prise, qu’on ne prendrait pas une handicapée. A l’époque, dans beaucoup de métiers, il y avait toujours des barrières… » Elle opte alors pour le concours d’Auxiliaire de Puériculture, puisqu’avec son niveau d’études, il lui suffit de passer un oral. Mais elle échoue, pourtant fière du 17/20 obtenu. Elle retente l’année suivante, et échoue cette fois ci avec un 19/20 ! A nouveau, on lui explique que nombreux sont les élèves qui ont obtenu de bonnes notes pour le nombre de places disponibles, et qu’il faut qu’elle rencontre le médecin du travail. Pour Jessica c’est un souvenir cuisant : « Le médecin qui m’a reçue m’a dit : « Arrêtez, vous n’êtes pas apte de travailler avec les enfants ». Quand je lui ai demandé pourquoi, il n’a pas su me répondre. Alors je l’ai interrogé : « Je ferai comment si moi-même j’ai des enfants ? » Il m’a répondu : « Ça ne nous regarde pas, c’est votre problème ». Alors je lui ai demandé ce que je pouvais faire, s’il me mettait une barrière pour obtenir mon diplôme. Il m’a répondu vertement : « Bah vous allez apprendre à tricoter ! » ». Un choc qu’elle n’oubliera pas.

Une jeune femme battante et persévérante

Mais Jessica ne baisse pas les bras si facilement. Elle apprend qu’un poste se libère en pédiatrie, au CHU de Nantes et postule. Elle raconte : « Pendant l’entretien, la chef et sa collègue sont sorties du bureau et il y a eu un coup de téléphone. La dame qui était restée avec moi m’a demandé de répondre. Je lui ai dit que je ne pouvais pas. Elle m’a demandé de le faire à nouveau, j’ai donc décroché. Il fallait que je devine ce qu’on me disait… Lorsque la chef est revenue et elle m’a dit : « Vous voyez que vous ne pouvez pas travailler avec les enfants, allez plutôt prendre un poste à la lingerie ! ». Pendant ces années difficiles, Jessica se fend d’une lettre au Ministre de la santé et au Ministre du travail, pour leur expliquer les barrières contre lesquelles elle se heurte dans les métiers du secteur sanitaire, médical et social. « J’ai eu une réponse, disant que ça allait bouger, qu’on allait m’aider » se souvient-elle. Mais rien.

Dans son parcours du combattant, Jessica a essuyé de nombreux refus. A chaque fois, c’est la surdité qui bloque. Elle se rappelle : « A l’époque, les sourds ne pouvaient pas faire ce qu’ils voulaient comme métier, souvent on était relégués à la cuisine, la sérigraphie, la mécanique, les métiers de base. Et quand on voulait faire autre chose, les écoles nous disaient que ça allait être difficile. Sachez qu’aujourd’hui encore, il y a peu de personnes sourdes qui travaillent avec des enfants, insiste-t-elle. On se bat pour faire ce métier, on se bat toujours pour quelque chose encore aujourd’hui ! »

Saisir sa chance et continuer à se former

Mais certains ont su lui faire confiance, lui ont laissé une chance. De nombreuses expériences de babysitting déclarées lui ont donné confiance en elle, l’ADMR aussi lui a permis de travailler auprès des enfants et personnes âgées. Et puis un jour, une crèche, accepte de l’embaucher, à condition qu’elle complète sa formation : « Avant, mon bac SMS équivalait un CAP petite enfance, explique-t-elle, mais là j’ai eu besoin de suivre la formation en alternance avec le GRETA pour éviter de suivre à nouveau les cours ». Elle empoche son diplôme de CAP AEPE et reste à la crèche, suspendue à une promesse de CDI. Mais comme il n’y a toujours pas de CDI en vue au bout de cinq ans, elle choisit de partir… Elle travaillera ensuite 3 ans à l’accueil périscolaire d’un centre de loisirs. Après quelques expériences cuisantes ici et là avec des collègues méprisants ou malveillants, elle travaille aujourd’hui à l’Espace enfance Les Cro’mignons de Brains en Loire-Atlantique, qui lui a fait un très bon accueil.

Une intégration souvent difficile

Bien souvent, ses employeurs ont tout fait pour l’intégrer, avec une interface pour les réunions et le poste le plus adapté à ses contraintes. « Quand on portait des masques, on m’avait envoyée chez les petits qui n’en portaient pas, ça me convenait très bien », se souvient-elle. Mais à de nombreuses reprises, c’est avec les équipes que ça a été le plus difficile, pas avec les enfants ! « En général, il y a trois ou quatre personnes qui font attention à me parler en face et les autres c’est plutôt « si tu n’as pas compris ce n’est pas grave, ce n’est pas important… ». Avec les parents non plus, le contact n’est pas toujours facile : « j’ai parfois l’impression qu’ils m’évitent de peur que ce soit contagieux ! », constate-t-elle.  Mais quand Jessica est avec les enfants elle ne se sent plus handicapée. « Je communique normalement avec eux, et parfois j’utilise quelques signes. Lorsque je travaillais à la crèche, en plus des soins du quotidien et de surveiller la sieste, j’aimais beaucoup organiser des activités à thème. Je racontais des histoires et des comptines. Moi-même j’ai fait quelques séances d’orthophonie pour apprendre des comptines et savoir comment les chanter… » 

Parfaitement accueillie chez les Cro’mignons

A l’accueil de loisirs et périscolaire de Brains, Jessica a été rapidement bien accueillie. « Dès mon premier entretien, explique-t-elle, la mairie m’a assurée qu’elle allait essayer de mettre en place une interface en LSF pour chaque réunion. J’étais surprise car cela représente un certain coût ! Alors je me suis sentie à l’aise, en me disant qu’ils n’allaient pas profiter de moi et qu’ils étaient prêts à investir ; j’ai donc pensé c’était également à moi de leur montrer mes capacités… L’équipe est top ils font vraiment attention avec moi et essaient même d’apprendre quelques mots de la LSF ». Pendant vacances de février, une sensibilisation à la LSF a été organisée auprès des enfants et des animateurs, qui a permis à Jessica de mieux s’intégrer et d’être mieux comprise par tous. Elle raconte : « Ici les parents ne m’ignorent pas, ils s’adaptent, les enfants aussi font attention. Le plus difficile pour moi, c’est lorsqu’il y a un problème à régler et que j’ai du mal à suivre ce qui se passe entre eux. Pour éviter les confusions, j’informe une personne de l’équipe qui va gérer. Mais, avoue-t-elle, ça m’agace car j’aimerais montrer que j’en suis capable, mais c’est difficile. En tout cas, ici, je ne me sens pas rejetée, je fais vraiment partie de l’équipe ! » Enfin !
 

La start-up Tikoantik équipe les structures petite enfance en seconde main

Printemps de la Petite Enfance 2024 : le replay

L’approche piklerienne et l’importance du prendre soin de l’enfant

Laurence Yème

PUBLIÉ LE 05 avril 2024

Ajouter aux favoris