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Prévention de la maltraitance institutionnelle en crèche : le rôle des psychologues cliniciens

Le rapport de l’IGAS intitulé « Qualité de l’accueil et prévention de la maltraitance dans les crèches », pour lequel l’A.NA.PSY.pe a notamment été auditionnée, est paru au printemps 2023. Ce rapport est sans conteste un document essentiel, riche, fourni. C’est par ailleurs un outil de travail qui fait désormais référence, sur lesquels professionnels, parents, gestionnaires, fédérations, associations et pouvoirs publics peuvent s’appuyer. La psychologie y a une place centrale et transversale. Dans cet article, Marine Schmoll, Hélène Raulin et Christelle Benard, psychologues en crèches et membres de l’A.NA.PSY.p.e, reviennent sur les axes psychologiques majeurs du rapport. Et apportent quelques précisions concernant le rôle du psychologue clinicien dans le travail de prévention de la maltraitance institutionnelle en crèche.

Rapport de l’IGAS : la place essentielle de la psychologie dans les crèches

Au sein du rapport de l’I.G.A.S, la notion de risque lors du travail avec des personnes ou « public vulnérable » et la mise en relation de la question des maltraitances institutionnelles avec les modes de financement (PSU…) occupent une place majeure, explicite, sans langue de bois, ce qui nous semble à la fois fondamental et inédit. La nécessité de recours à des organes internes et externes à l’institution et la création de circuits de signalement identifiables par les différents acteurs est prépondérante.

La psychologie du jeune enfant est évoquée à maintes reprises, en particulier via la description du développement affectif des jeunes enfants (en collectivité), du besoin de sécurité, d’attachement, de continuité, de référence, dans le soutien à la parentalité, dans les citations du Rapport des 1000 premiers jours et du Rapport Giampino.

La psychologie des professionnels est par ailleurs très présente dans les constats d’épuisement liés à différents facteurs, en partie structurels et institutionnels, mais aussi dans les préconisations faites concernant l’analyse des pratiques.

Les recommandations mettent particulièrement en valeur la nécessité d’un nouvel ancrage de la psychologie au cœur des crèches, entre autres par la formation (initiale et continue) des professionnels et les liens avec la Recherche.

Prévention de la maltraitance : le psychologue, un membre clé de l’équipe pluridisciplinaire

Par ailleurs, les auteurs du rapport rappellent que la lutte contre les risques de maltraitance institutionnelle constitue un travail de fond pluridisciplinaire dans lequel chaque professionnel a sa place.

Une insistance est faite sur l’obligation et l’importance du recours aux psychologues au sein des équipes pluridisciplinaires, en particulier dans le passage suivant : « Cette trajectoire vers des standards de qualité devrait également viser un renforcement de la pluridisciplinarité au sein des établissements, en s’assurant d’un temps de psychologue de niveau suffisant, et d’une variété d’intervenants. Si le décret du 30 août 2021 prévoit que les établissements et services “ veillent à s’assurer, compte tenu du nombre, de l’âge et des besoins des enfants qu’ils accueillent et de leur projet éducatif et social, le concours d’une équipe pluridisciplinaire composée de professionnels qualifiés, notamment dans les domaines psychologique, psychomoteur, social, sanitaire, éducatif et culturel ”, cette disposition s’apparente pour le moment à une déclaration d’intention. » (p. 43)

Or à l’A.NA.PSY.pe, nous avons constaté qu’il existait aujourd’hui une grande iniquité de recours au psychologue en crèche. Leur présence est extrêmement variable selon les institutions : de 0 heure à plusieurs jours par semaine. Ce taux de présence ne dépend pas seulement du nombre d’enfants accueillis, mais de volontés institutionnelles, de demandes spécifiques des directions ou des gestionnaires, parfois plus ou moins informés sur le rôle du psychologue en crèche.

Qualité d’accueil : le rôle du psychologue de crèche

Historiquement, depuis leurs travaux de recherche menés au sein des crèches dans les années 50, les psychologues ont peu à peu intégré les équipes pour concourir à la réflexion autour de l’accueil collectif du jeune enfant.

Les crèches – auparavant considérées comme lieux de garde –sont devenues des lieux d’accueil, où l’éveil du tout-petit s’est développé, où une transformation du cheminement sur les pratiques professionnelles a été menée conjointement avec les psychologues afin de travailler sur des pratiques individuelles et institutionnelles bientraitantes.

Le psychologue est en première ligne pour prévenir, observer et accompagner les effets de la séparation précoce, enjeu majeur de l’accueil de l’enfant en collectivité.

Le psychologue clinicien en E.A.J.E. s’inscrit au sein d’une équipe pluridisciplinaire, dans un axe de prévention médico-psycho-sociale à l’interface entre enfants, parents et professionnels.

Son positionnement particulier, « un pied dedans/un pied dehors », sa présence régulière mais non quotidienne, identifiable et repérable, sans toutefois participer directement au « care-giving » permet de développer un travail de lien avec l’équipe, les enfants et les parents, tout en conservant un certain recul sur les pratiques institutionnelles.

Le psychologue clinicien a appris au décours de sa formation et de son expérience à « être avec » et non pas « à faire ». Ce « être avec » est inscrit dans la spécificité de sa fonction d’accompagnement de la personne : être psychologue clinicien, c’est créer une aire de partage où est accueillie la subjectivité de l’autre pour l’aider à construire de nouveaux liens à lui-même et aux autres. En crèche, ce « être avec » va s’adresser autant aux professionnels qu’aux familles, parents et enfants. Que le psychologue soit d’une part présent au sein du groupe et d’autre part dans une inscription pluri-professionnelle, c’est témoigner que ce qui se passe pour l’enfant n’est pas seulement l’affaire des auxiliaires ni de leur seule responsabilité mais celle de l’institution qui fait entrer la société dans la vie de la famille comme une expérience fondamentale de socialisation. De même, la singularité de notre approche consiste à considérer que l’enfant ne se réduit pas à ce que l’on observe de son comportement, mais que ce dernier est la résultante de plusieurs registres : celui de son développement personnel, de son immersion dans un groupe social, de sa problématique familiale et de la problématique institutionnelle.

Les missions du psychologue clinicien passent notamment par l’observation des jeunes enfants en espace de vie, les entretiens avec les parents, les réunions d’équipes, les échanges individuels avec la direction, les E.J.E et les professionnels accueillants, la participation aux journées pédagogiques voire au projet pédagogique, aux cafés des parents, la diffusion de connaissances sur le développement psycho-affectif du jeune enfant au sein de l’équipe et auprès des familles…

Par sa formation spécifique à l’écoute et l’observation, en psychologie individuelle et groupale précoce, il est à même de repérer les risques, les signes d’alerte, les mouvements conscients et inconscients de maltraitance dans les liens avec les tout-petits.

Il autorise, au sein d’espaces, de temps d’écoute/de parole dédiés, l’expression de ressentis négatifs inexorables vis-à-vis des jeunes enfants, contribuant ainsi à la transformation de ces émotions, et à la prévention des passages à l’acte. En effet, plus cette violence intrinsèque au prendre soin des tout-petits est conscientisée, parlée, mise en mots au sein de cadres bien définis, moins elle risque de se mettre en acte.

L’analyse de pratique, en complément du travail psychologique sur le terrain

Précisons que l’analyse des pratiques, devenue obligatoire depuis le décret du 30 août 2021, menée par un intervenant extérieur à l’institution (qui ne connaît donc pas les enfants et les familles) constitue un espace de parole et de réflexion fondamental. C’est un enrichissement pour la qualité d’accueil, mais qui doit rester complémentaire au travail continu effectué par le psychologue de la crèche sur le terrain. C’est cette alliance entre regard interne et externe à l’institution qui permet d’asseoir une approche globale et qualitative de prévention de la maltraitance. Ces analyses de pratique ne devraient pas se substituer au travail psychologique accompli au sein de l’institution. Ce sont pourtant des dérives que l’on observe déjà dans certaines structures et auxquelles il conviendra de rester vigilants.

En conclusion, la dimension psychologique inhérente à la qualité d’accueil occupe une place considérable dans le rapport de l’I.G.A.S. L’importance du recours au psychologue au sein d’une équipe pluridisciplinaire y est notamment rappelée. Nous souhaitions ici apporter un éclairage supplémentaire sur ce rôle clé et sur ses missions qui participent en effet pleinement au maillage institutionnel de prévention de la maltraitance en crèche.

Sources
Association Nationale des Psychologues de la petite enfance
Dr Nicole Bohic, Jean-Baptiste Frossard, Christophe Itier, Thierry Leconte « Qualité de l’accueil et prévention de la maltraitance dans les crèches », Rapport de l’I.G.A.S., Mars 2023.
Rapport des 1000 premiers jours, 2020.
Rapport Sylviane Gimapino, 2016
Décret Analyse des pratiques du 30 août 2021
DELOUVIN D. « L’A.NA.PSY.p.e. : des positionnements et des engagements »  dans Y’a-t-il encore une petite enfance ? le bébé à corps et à cœur sous la direction de GIAMPINO S., Ed. érès, coll.1001 Bébés, 2013.
DESASSIS N., DUCLOS P., GOURE G., « Quand le psychologue entre en scène : Qu’est-ce que ça fait un psychologue dans une crèche départementale ? » dans Professionnels de la petite enfance : au risque des émotions, 2009.
www.cairn.info
LE GALL M., VICENTE-BRION C. « Mais sur quoi veille donc le psychologue clinicien en crèche collective ? », in DELOUVIN D. (sous la direction de), Des psychologues auprès des tout-petits, pour quoi faire ? , Erès, 2005.
SCHMOLL, Marine, 2021 « Le rôle préventif du psychologue clinicien en crèche », Les métiers de la petite enfance, Vol. 27, numéro 296-297, p. 19-20.

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PUBLIÉ LE 12 septembre 2023

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