Professionnels de la petite enfance – Agnès Canayer : la fin de la lune de miel ?
Jusqu’à présent, c’était un chapelet de louanges. « Une ministre à l’écoute » était la formule qui revenait le plus. Lors de rencontres avec les différents syndicats ou associations, Agnès Canayer, ministre chargée de la Famille et de la Petite enfance, écoutait, attentive, prenait des notes, questionnait parfois ; bref elle montrait de l’intérêt et semblait concernée. Habile, elle ne promettait rien, mais ne refusait rien non plus. Non, elle reportait à plus tard…
Au fil des interviews données ou de ses prises de paroles, un petit doute s’insinuait : des imprécisions, des approximations, de minuscules erreurs aussi, mais elle semblait tellement investie, de bonne volonté et proche. Proche des familles, proche des élus, proche des professionnels. Et le tout avec tant de sincérité. Car il faut le reconnaître, Agnès Canayer est une ministre sympathique, qui n’est pas dévorée d’ambition comme certaine de ses prédécesseures et qui, forte de ses 10 années de Sénat, n’a rien à prouver ni se prouver.
Et puis il y eut, ce 20 novembre, le faux pas. Au moins trois bourdes qui laisseront des traces. Jean-Christophe Combe, lui, n’en fit qu’une énorme sur le salaire des assistantes maternelles qu’on lui reprocha toute sa courte carrière de ministre.
Un premier contact avec Pas de bébés à la consigne
Pourtant la veille, jour de mobilisation des professionnels de la petite enfance à l’appel de Pas de bébés à la consigne, elle avait fait un quasi sans fautes. Elle a échangé directement avec les 6 membres de la délégation du Collectif reçue par son cabinet, pendant plus de 30 minutes. Le Collectif n’en revenait pas, lui qui par le passé devait se contenter des directeurs de cabinet. Elle a semblé entendre les revendications du Collectif et leur a donné rendez-vous début 2025 pour des réponses concrètes. Elle a promis aux membres de la délégation qu’après la publication du référentiel qualité beaucoup de choses se débloqueraient. Les a-t-elle elle convaincus ? En tout cas, il semble qu’elle ne les ai pas pris à rebrousse-poil, et ils ont « compris » qu’il fallait encore un peu patienter. Au Collectif d’expliquer cela à ses membres et aux professionnels qui lui font confiance. Le cabinet commentait juste : « les objectifs sont partagés (qualité d’accueil, renforcement de l’attractivité des métiers, et meilleur accompagnement des familles et des enfants) même si la méthode et le calendrier proposés ne sont pas toujours les mêmes », mais concluait-il avec satisfaction : « le dialogue est ouvert et la ministre sera toujours disponible pour les rencontrer ». Un sans-faute n’est-ce pas ?
Une interview catastrophe
Mais patatras ! La ministre en charge de la Famille et de la Petite enfance était, le lendemain, mercredi 20 novembre – journée internationale des droits de l’enfant oblige – l’invitée de la matinale de France Info. Quelques mots sur la protection de l’enfance, sur les enfants vivant dans la pauvreté. Puis, au cœur de l’échange, l’attractivité des métiers de la petite enfance mal nommée par la chaîne « comment attirer des vocations en petite enfance ». Et là la ministre a enchaîné erreurs sur erreurs. De vraies bourdes montrant à la fois qu’elle n’écoute pas vraiment ses interlocuteurs quand elle les écoute (c’est en tout cas leur ressenti) ou (et) qu’elle n’est vraiment pas encore au fait des problématiques et enjeux du secteur.
Et certains disent même : « maintenant il faut qu’elle bosse un peu ! ». Elle a affirmé avec aplomb que la question financière n’était pas centrale puisque, (sic) « les rémunération ont déjà été augmentées, je pense notamment aux assistantes maternelles, au personnel des crèches, (…) donc maintenant, ce n’est pas forcément une question financière », évoquant même la prime Ségur « dont ils ont bénéficié ». Les professionnels apprécieront. Triple fake-news.
Premièrement, la prime Ségur concerne une minorité de professionnels. Attribuée d’office à ceux qui exerçaient dans des établissements médico-sociaux, elle a été, plus récemment aussi, accordée aux professionnels relevant de la Bass. Et c’était d’ailleurs une des revendications des pros défilant la veille sous la bannière de Pas de bébés à la consigne, eux qui se désignent volontiers comme les « oubliés du Ségur ».
Deuxièmement, malgré toutes nos recherches, impossible de savoir quand les assistantes maternelles ont été augmentées. A moins que la ministre entérine qu’elles ne peuvent prétendre à mieux que le SMIC et qu’elle fasse référence à la récente revalorisation du SMIC. En fait, interrogé sur ce point, le cabinet a expliqué que la ministre avait fait un raccourci (malencontreux, cela va sans dire), mais qu’elle faisait en fait référence à l’augmentation de la prime d’installation et la prise en charge depuis octobre d’un deuxième mois en cas d’impayés. Des progrès certes mais qui n’ont rien à voir avec une revalorisation salariale.
Troisièmement, non, tous les professionnels n’ont pas été revalorisés. Trois conventions collectives ont été déclarées éligibles au bonus attractivité prévu par la COG : Alisfa, Bass (Fehap, Croix Rouge, Nexem) et la branche Mutualité. Certaines villes également ont profité du bonus attractivité pour le faire, mais c’est loin d’être la majorité. Quant aux professionnels du secteur privé lucratif et des micro-crèches Paje, pour le moment, il n’en n’est pas question.
Autre étonnement : interrogée sur les taux d’encadrement, Agnès Canayer a botté en touche et les a décorrélés de la qualité d’accueil… qu’elle a pourtant citée comme une de ses priorités. Là, nous conseillons à Madame la ministre de se plonger dans le rapport de l’Igas de 2023 sur la qualité d’accueil et la prévention de la maltraitance dans les EAJE, de prendre « les Ogres » de Victor Castanet comme livre de chevet et de jeter un œil sur le rapport micro-crèches de l’Igas. Ou (c’est beaucoup moins long) de se pencher sur l’article du Figaro sur la mobilisation du 19 novembre où une auxiliaire de puériculture explique : « Pendant la sieste, avec les pauses déjeuner, j’ai pu me retrouver à surveiller un groupe de 20 enfants toute seule. S’il y en a un qui est malade, qui vomit, et que les autres commencent à se lever, qu’est-ce que vous faites ? ».
Ne pas faire le lien entre taux d’encadrement et qualité d’accueil n’est pas entendable de la part d’un ministre chargée de la Petite enfance. Enfin, sur la formation, on peut s’étonner de ses propos sur les parcours de formation qui pourraient faire des passerelles entre petite enfance, handicap et grand âge. Le secteur se bat depuis des années pour que le développement de l’enfant soit au cœur de leurs formations initiales et continues. Cette idée qu’on puisse passer d’un secteur du social à un autre minimise l’importance de la formation. Un jeune enfant n’est pas un ado en situation de handicap, ni une personne âgée hébergée en Ehpad. Le dévouement ne suffit pas. Les métiers du soin ne sont pas uniques et chacun a sa spécificité.
Un peu plus tard dans la journée, la ministre a tenté de rectifier le tir sur le plateau de C dans l’air. Interrogée sur le taux d’encadrement, elle répond : « Le problème majeur, c’est peut-être le taux d’encadrement, mais c’est surtout d’avoir des professionnels. Aujourd’hui, il y a des structures dans lesquelles le taux d’encadrement tel qu’il est fixé, n’est pas respecté, faute de professionnels. Il faut rendre le métier plus attractif, ça passe par la revalorisation financière qui a eu lieu, mais pas seulement. Nous allons lancer une campagne de communication sur les métiers de l’humain (…) ».
Des réactions consternées
L’Ufnafaam a dégainé la première. En relayant le tweet de France info sur les propos d’Agnès Canayer sur la revalorisation des salaires, et en le commentant avec ironie elle a fait passer deux messages : les assmat n’ont jamais été revalorisées et votre affirmation Madame la ministre montre votre méconnaissance du secteur. D’ailleurs, un peu plus tard dans la journée un post Facebook était encore plus explicite : « Aujourd’hui, bonne nouvelle la ministre nous annonce que les assistantes maternelles seraient augmentées mais apparemment elle a confondu, dommage. Bref, faut-il en rire ou en pleurer, tous ces ministres qui ne connaissent pas leurs dossiers et derrière ces dossiers des milliers de professionnelles désabusées. »
Il paraît que les assistantes maternelles ont été augmentées..et on ne le savait pas! Sacrée méconnaissance du secteur.:( @ACanayerhttps://t.co/3QvVNQLR6I
— ufnafaam (@ufnafaam) November 20, 2024
De plus, Sandra Onyszko, porte-parole de l’Ufnafaam, se dit déçue aussi de la prestation de la ministre devant la Délégation des droits des enfants de l’Assemblée nationale, le 19 novembre.
« La ministre dit toujours la même chose, c’est flou, on n’avance pas ! »
De son côté le SNPPE est d’abord resté sans voix devant de telles déclarations avant d’interpeller la ministre en argumentant point par point via un communiqué publié dans la soirée intitulé : « Stop aux contrevérités, des mesures concrètes maintenant ! » Le SNPPE tient à rappeler que « les récentes déclarations de Madame Canayer sur notre secteur appellent une mise au point urgente. Formation, rémunération, attractivité, taux d’encadrement… ce ne sont pas des approximations ou des demi-mesures qui résoudront la crise de la petite enfance. » Après voir démonté ou recontextualisé chaque affirmation de la ministre, le syndicat rappelle ses préconisations, revendications et « attentes concrètes pour le secteur » :
« Nous, professionnel·les de la petite enfance, demandons :
Des formations continues accessibles, pour garantir des évolutions de carrière cohérentes.
Une augmentation salariale immédiate de 300 euros pour toutes et tous.
Un renforcement progressif des taux d’encadrement, acté par décret, pour améliorer la qualité de l’accueil et les conditions de travail.
Des moyens accrus pour les communes et les services publics de la petite enfance, afin d’accompagner les structures plutôt que de simplement les contrôler.
Ces mesures ne sont pas des options, mais des conditions essentielles pour faire face à la crise de la petite enfance et garantir un avenir digne à nos métiers. »
La ministre va-t-elle réagir à cet épisode peu glorieux ? Va-t-elle tenter de rassurer le secteur et réussir à regagner sa confiance ? A suivre…
Catherine Lelièvre
PUBLIÉ LE 21 novembre 2024
MIS À JOUR LE 30 novembre 2024