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Santé environnementale : comment Recocrèches change les pratiques dans les lieux d’accueil
Né en 2015 sous l’impulsion de l’ARS Nouvelle-Aquitaine, Recocrèches s’est imposé comme un outil puissant pour dépolluer le quotidien des jeunes enfants dans les crèches. Dix ans plus tard, l’initiative change d’échelle : le programme se structure et vise désormais la formation des professionnels.
Il y a encore dix ans, la question de la santé environnementale en crèche demeurait un angle mort. Les perturbateurs endocriniens n’étaient pas identifiés comme une menace pour les tout-petits, la qualité de l’air intérieur n’entrait pas ou peu dans les préoccupations des gestionnaires, les produits de nettoyage étaient utilisés sans vigilance particulière. C’est dans ce contexte qu’est né en 2015, Recocrèches, une initiative — portée par l’ARS Nouvelle-Aquitaine — visant à améliorer la qualité de l’environnement dans les structures d’accueil de la petite enfance (crèches, haltes-garderies, etc.).
Un consortium né en Nouvelle-Aquitaine
Le programme est piloté par un regroupement d’opérateurs financés par l’ARS Nouvelle-Aquitaine. Deux acteurs portent aujourd’hui la gouvernance : Safeli, entreprise de l’économie sociale et solidaire (ESS), fondée par Anne Lafourcade, chargée des audits de terrain et de l’accompagnement des collectivités ; 3AR, l’association des achats publics responsables, qui travaille sur l’intégration de clauses d’exigence sanitaire dans les marchés publics.
Recocrèches se décline en plusieurs volets. Il y a tout d’abord le recueil des connaissances scientifiques open-source, validées par les institutions, et surtout testées par le terrain. « On digère de l’information scientifique et médicale et on l’amène aux métiers de la petite enfance, résume Anne Lafourcade. Tout ce qu’on écrit, c’est à la fois du scientifique, des données probantes, et toujours vérifiées sur le terrain. »
Trois guides, une approche validée
Au fil des années, le programme a publié trois grands guides accessibles gratuitement : le premier consacré aux produits et aux pratiques du quotidien, avec des fiches concrètes sur les poussières, les VMC, les activités créatives ; le deuxième, paru en 2020, dédié aux bâtiments et à la rénovation ; le troisième, élaboré après la crise sanitaire, sur l’entretien et l’hygiène des établissements accueillant de jeunes enfants.
La PMI de Gironde a joué un rôle moteur dans l’essor de Recocrèches. « On a été associés à la démarche assez vite, il y a dix ans », explique Anne-Dominique Marq, médecin coordinateur du service PMI-Modes d’accueil en Gironde. Le service PMI a participé au comité de pilotage interinstitutionnel et contribué à l’élaboration des guides : « On a amené notre regard de terrain. », ajoute-t-elle.
Aujourd’hui encore, la Gironde demeure l’un des acteurs clés du programme : « Nous sommes l’un des premiers relais pour faire connaître les guides aux gestionnaires privés ou publics », souligne la médecin, qui insiste sur leur rôle de diffusion. Elle précise : « le guide qui nous sert le plus, c’est “Bâtir et rénover”, parce qu’il est à l’attention des gestionnaires et des porteurs de projets qui sont soit dans la construction, soit dans la rénovation. C’est celui qui est aujourd’hui le plus lu et le plus consulté. »
Des audits très poussés
Recocrèches réalise également des audits environnementaux en crèche. Pendant plusieurs semaines, une équipe analyse l’ensemble des pratiques d’un gestionnaire — de l’entretien des locaux aux achats — et mesure l’exposition potentielle des enfants et des professionnelles aux substances chimiques. L’outil repose sur un protocole particulièrement détaillé : « C’est 260 critères, l’audit », rappelle Anne Lafourcade, qui souligne que cette méthode est très efficace pour les grandes collectivités qui gèrent beaucoup d’établissements, mais peut devenir onéreuse pour les petites structures.
Lors d’un audit type, les équipes recensent d’abord l’ensemble des nettoyants et désinfectants utilisés dans la structure. « On trouvait en moyenne quarante produits différents. Quand on repart, il en reste neuf ou dix, sans cancérigènes ni reprotoxiques. », indique Anne Lafourcade. Sur le budget consacré aux produits de nettoyage, certaines collectivités ont même constaté environ 40 % d’économies après la réduction du nombre de produits.
Reste un point de blocage sur lequel l’audit a peu de prise : certains gros articles, comme les meubles, les sols ou les grosses structures, de motricité par exemple. « Ce sont des produits sur lesquels on n’a pas toujours la composition chimique exacte, et les analyses coûtent cher », note-t-elle. Faute d’informations transparentes, place à la sobriété : acheter moins, renouveler moins souvent, passer davantage de temps à l’extérieur.
Former les RSAI pour diffuser les recommandations
Le modèle des audits a toutefois ses limites. L’accompagnement dure un an, mobilise des ressources et convient surtout à des gestionnaires gérant plusieurs crèches. D’où la volonté actuelle de Recocrèches de passer d’un modèle « audit » à un modèle « formation » capable de diffuser les recommandations à grande échelle. « Plutôt que d’auditer toutes les crèches de France, on veut former les professionnels qui peuvent mettre en œuvre les recommandations, et notamment les RSAI. », précise Anne Lafourcade
Une nouvelle fois, la Gironde sert de laboratoire d’expérimentation. Une formation des RSAI est prévue au printemps. En amont, ils rempliront un questionnaire pour mesurer leur niveau de connaissances sur les risques chimiques et les recommandations à appliquer ; puis ils suivront une formation technique ciblée. Un an plus tard, le même questionnaire sera remis pour mesurer les progrès. Entre-temps, une « hotline » sera ouverte : si les RSAI n’arrivent pas à mettre en œuvre certains recours, ils pourront appeler l’équipe. Si le pilote fonctionne, ce modèle pourrait être décliné par région ou par département et toucher bien plus d’établissements en même temps.
Les achats publics, autre levier essentiel pour faire changer les pratiques
Avec 3AR, RecoCrèches travaille directement sur les marchés publics. L’idée est simple : intégrer des critères sanitaires dans les cahiers des charges — éviter certains additifs, exiger des labels, exclure des substances préoccupantes. Les juristes reformulent les clauses pour qu’elles respectent le code de la commande publique. Elles permettent désormais à des acheteurs publics de refuser certains produits, notamment ceux contenant des perturbateurs endocriniens. La balle est dans le camp des fournisseurs : à eux de proposer des références compatibles s’ils veulent répondre aux appels d’offres.
Et après, une association nationale ?
Le programme prévoit de se doter d’un statut associatif national début 2026. Jusqu’ici, RecoCrèches n’était qu’un consortium informel d’opérateurs financés par l’ARS Nouvelle-Aquitaine. La création d’une association devrait permettre de sortir de ce cadre régional, de solliciter des financements nationaux et de rendre les outils accessibles à tous les territoires. L’objectif ultime : toucher les quelque 20 000 EAJE répartis en France, en priorité via les professionnels — RSAI, infirmières puéricultrices, médecins de PMI. Un défi à la hauteur des enjeux sanitaires.
Candice Satara
PUBLIÉ LE 22 décembre 2025