Motricité : le tummy time, une bonne idée ?

Il y a deux écoles. Celle très piklérienne de la motricité libre, des bébés mis au sol sur le dos pour qu’ils découvrent eux même comment bouger, se retourner … Et puis l’école anglo-saxonne, reprise par nombre de kinés et ostéopathes qui défendent le tummy time, un temps de jeu à plat ventre pour différentes raisons : la musculation du bébé ou plus fréquemment la lutte contre le mal du siècle : la plagiocéphalie. Les explications et le point de vue de Monique Busquet psychomotricienne


 
Des professionnels influencés par Emmi Pikler et Winnicot
Les professionnels de la petite enfance ont, dans leur ensemble, appris et intégré qu’il est inutile de mettre un bébé à plat ventre au tapis lors de ses moments d’éveil. En effet, le bébé de quelques mois, est plus confortable, lorsqu’il est installé à plat dos et libre de découvrir son corps, ses jambes, ses mains, son bassin.  Il peut, en attrapant ses pieds, retrouver le chemin de l’enroulement et du regroupement. Puis il expérimente les mouvements de semi-retournements et de rotation vers la position plat ventre et peut progressivement se retourner et alterner plat dos/ plat ventre.  Il peut ainsi faire ses découvertes et expériences motrices par lui-même, à son rythme sans alors dépendre de l’intervention directe de l’adulte. Il développe sa « capacité à jouer seul en présence de l’autre », tel que l’a décrit D. Winnicott.
Ces pratiques professionnelles s’appuient à la fois sur les connaissances de l’évolution neuromotrice, sur l’approche de l’Eveil du Tout Petit initié par Janine Lévy et sur les travaux menés par Emmi Pikler.
Elles visent à permettre au bébé de passer par chaque étape, qui est inscrite dans le « développement neuromoteur ».
 Chaque étape construit la qualité de la suivante. Et il n’est pas nécessaire de pousser l’enfant à passer à l’étape suivante avant « son » moment juste.
L’objectif est de lui apporter bien être, confort postural, sécurité et autonomie à la fois motrices et psychiques. L’enfant peut ainsi, dans un environnement qui lui est favorable, se développer et se construire comme sujet.

Le tummy time plébiscité Outre-Atlantique et par certains professionnels de santé
Mais nous voyons et entendons aussi de plus en plus de préconisations pour « stimuler les bébés très tôt au plat ventre ».  Les anglosaxons parlent de « tummy time » (littéralement temps sur le ventre) et incitent les parents à proposer des séances de jeu, voire de gymnastique. Ces séances de stimulation, consistent à mettre le bébé à plat ventre et le solliciter fortement, en vue de le « muscler et le tonifier ».  Des études sur la plagiocéphanie ont aussi conseillé de mettre les bébés sur le ventre de dix à 15 minutes au moins trois fois par jour. Des conseils repris par des pédiatres, des kinés et des ostéopathes.

A la naissance,  à plat ventre sur sa maman
Le plat-ventre est la première position proposée au bébé dès sa naissance. D’emblée, il est posé sur le ventre de la maman. Dans ce temps de rencontre, il y est accueilli, regardé, touché, enveloppé. Il entre en contact, il cherche le sein, il se met à téter. Ces face à face, ces ventre à ventre se poursuivent pendant les temps d’allaitement, de câlin et de portage, avec la maman et le papa.
Ces temps ensemble sont des moments d’une immense richesse, à la fois de rencontre affective, sécurisante et de sensations corporelles.    
Lorsqu’ensuite le bébé est porté par son parent en face à face, il vit aussi des sensations de contact et d’appui sur la partie avant de son corps. Ces sensations corporelles primordiales participent à la connaissance de son corps.

Le corps du parent est lieu de relation et de sensorimotricité pour le bébé
Sur le corps de son parent (ou de tout adulte, figure d’attachement) le bébé y est à la fois, confortable et en mouvement, en toute sécurité. Il y mobilise sa tête : il la pose et la lève, dans la rencontre et dans des regards réciproques. Il alterne redressement, rotation de la tête et repos. Il se tonifie ainsi progressivement, en douceur et à son rythme.
Il est sur un terrain d’expérimentation, agréable, accueillant, chaud, qui s’ajuste et le soutient selon les besoins… Il y est en interaction, dans le respect de sa physiologie. Il engrange des sensations, des expérimentations, du plaisir à bouger, qui lui sont nécessaires pour ensuite avoir envie de se mettre en mouvement, en retournement et en déplacement.
Il se remplit de sensations fondamentales dans la construction de sa motricité, de ses coordinations ultérieures et de la connaissance de son corps. Elles sont un socle essentiel pour ses futures explorations psychomotrices. Ces temps de relation et de jeux corporels sont d’une grande importance.

A plat ventre sur un tapis, la mise en mouvement du bébé est plus difficile
Mais cela n’est pas comparable avec le fait d’être posé à plat ventre, sur un tapis, en statique lorsque le bébé n’a pas encore la maturation nécessaire pour s’y mettre en mouvement. Cette position risque alors de lui occasionner plutôt de l’inconfort, des crispations, de l’hyperextension dos cambré et tête en arrière.
C’est pour cela qu’il me semble important que les professionnels de l’accueil restent vigilants au confort de l’enfant et installent les bébés au sol, à plat dos, dans des environnements contenants, tant que ceux-ci n’ont pas la maturité pour être confortable à plat ventre.  Cela s’accompagne bien évidemment d’une attention aux besoins particuliers de chaque enfant : besoins de réassurance, de présence, de jeu partagé et de portage. Cela n’aurait pas de sens de laisser un bébé pleurer, ou rester trop longtemps passif ou sans qu’il y ait d’évolution de son développement.
Le portage, la proximité corporelle avec le professionnel restent une base pour tout enfant afin d’être sécurisé et de se mettre en mouvement. Les temps de soins sont aussi l’occasion de jeux et de « mobilisations » (c’est-à-dire mise en mouvement), au cours desquels l’enfant peut être acteur, dans la mesure de ses moyens.
Au cours de ces temps, le professionnel peut proposer au bébé des mouvements vers le coté et de retournement vers le plat ventre, tout en restant attentif aux signes d’inconforts. Il s’agit alors pour le bébé d’une exploration dynamique, accompagnée par l’adulte, dans le respect de ce qu’il initie ou participe.   

Les stimulations en question
Rappelons ici la prudence qui me semble nécessaire devant le mot stimulation. Ce terme est utilisé dans des significations très différentes, voire opposées.
Les stimulations peuvent être directes, et sont alors du « faire faire » :  elles sont inutiles voire contreproductives pour les enfants. Elles contiennent le risque que l’enfant agisse pour un « résultat à atteindre qui lui est montré » et pour faire plaisir. Il risque alors de ne pas pouvoir expérimenter par lui-même sereinement et en profondeur. L’enfant n’a pas besoin d’être stimulé ainsi de façon directe.
Les stimulations appelées indirectes  proposent à l’enfant un environnement adapté et favorable, riche de possibles. Elles répondent à ses besoins d’exploration. L’enfant y est alors acteur, il expérimente, il tâtonne, il cherche, il apprend ainsi par lui-même en profondeur. L’environnement donne envie, l’enfant est source de ses réponses. Ainsi l’adulte met l’enfant en situation d’agir  en le respectant dans son rythme et dans ce qu’il est, et toujours en relation. Ce n’est pas non plus du laisser-faire, dans lequel il risquerait de ne rien se passer pour l’enfant.
La sécurité affective, la liberté de mouvement et les environnements adaptés sont les meilleurs moyens pour favoriser le développement de l’enfant.

Pas d’injonctions aux parents !
Pour finir, rappelons la prudence nécessaire dans ce qui est dit particulièrement aux parents. Souvent l’envie de bien faire, de donner des conseils, amènent à leur donner des messages un peu trop réducteurs ou déformés, des « consignes injonctives » qui deviennent des contre messages. Nous n’avons pas à leur dire ce qu’ils devraient faire et ce qu’ils ne devraient pas faire.  
Ainsi poser son bébé à plat ventre, n’est ni interdit (comme cela a pu être entendu et compris parfois, dans des confusions avec les messages de prévention de la mort subite du nourrisson), ni obligatoire.
Les parents eux aussi expérimentent pour se construire comme parents de leurs enfants. Certes ils ont besoin des connaissances que nous pouvons leur partager et leur transmettre. Ils peuvent ainsi s’appuyer dessus. Ils ont aussi besoin d’être soutenus dans leur inventivité, leur plaisir partagé avec leurs enfants, leurs observations et leurs propres modes d’être et de faire. Les enfants ont besoin de la spontanéité de leurs parents dans leur cheminement propre.
 
Article rédigé par : Monique Busquet
Publié le 25 juin 2020
Mis à jour le 09 juillet 2020
Portrait de Utopie
le 09/07/2020 à 07h32

Bonjour, Ce constat de souffrance pendant le confinement pour certains enfants met juste en lumière des carences éducatives/de soins/affectives qui étaient déjà existantes. Le confinement n’a fait que les exacerber et quelque part, rendues visibles. Le confinement n’est que l’accélérateur, maintenant, il s’agit de mettre en place, le plus rapidement possible, des moyens pour accompagner ces enfants et familles en grandes difficultés. La prévention primaire fait grand défaut dans notre pays, nous lui préférons des actions « qui se voient », « qui se chiffrent » (les IP, les enfants orientés vers telle institution...). A quand une vraie politique pour accompagner la Parentalité dès ses débuts ?