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Zoom sur… Les classes passerelles
Les classes passerelles ont vu le jour en 1991 et sont un véritable succès là où elles sont déployées. Elles participent à l’intégration de tous dans la société grâce à un fonctionnement qui repose sur l’alliance des professionnels de la petite enfance et de l’enfance. Zoom sur ce fabuleux dispositif qui peine pourtant à éclore, faute de moyens.
Les classes passerelles ont 30 ans
Cette année, les classes passerelles fêtent leurs 30 ans ! Ce dispositif pensé dans les années 90 a pour but de donner la même chance à tous, dès le plus jeune âge, dans les REP (réseau d’éducation prioritaire). Il s’agit de créer un espace de transition entre la maison et l’école pour les enfants qui n’ont fréquenté aucun mode d’accueil formel (crèche ou assistante maternelle) et qui ont donc été exclusivement gardés par leur famille. Même si l’accueil de l’enfant à l’école dès 2 ans pose question, il demeure nécessaire dans certains cas. En effet, de nombreuses familles ne font appel à aucun mode de garde pour diverses raisons (trop coûteux, pas dans leur culture de faire garder leur petit…). Des écarts se creusent et créent l’isolement. En revanche, mettre son enfant à l’école, est perçu autrement, par ces mêmes familles : c’est la chance pour tous et c’est gratuit. Les classes passerelles apparaissent alors comme un bon moyen d’aider à la socialisation des enfants et à leur scolarisation grâce à leur fonctionnement hybride. Elles constituent une transition famille-école plus douce.
Trois professionnels au service du tout-petit
A cheval entre la crèche et la classe de petite section, les classes passerelles sont des entités « à part » dont le nombre d’élèves n’excède pas 25 en général. Sont-elles redondantes avec les toutes petites section qui accueillent elles aussi les enfants dès 2 ans ? « Non, absolument pas, car ce sont deux dispositifs différents », explique Julie Marty-Pichon, professeure des écoles et ancienne EJE. « Les toutes petites sections sont souvent ouvertes dans les territoires ruraux pour éviter la fermeture d’une classe », détaille-t-elle. De plus, les toutes petites sections sont rares et souvent mélangées aux petites sections : on perd alors tout le bénéfice de l’accueil spécifique du tout petit. Enfin, elles fonctionnent comme les autres classes de maternelle : avec un seul enseignant et une Atsem.
Les classes passerelles, quant à elles, sont gérées par une équipe constituée d’un enseignant, d’une EJE (ou d’une auxiliaire de puériculture)) et d’une Atsem. Trois temps plein (l’EJE est parfois à temps partiel) pour permettre aux tout-petits une adaptation en douceur. Avec chacun sa spécialité. L’enseignant est responsable du projet pédagogique, garant de sa mise en œuvre. L’EJE quant à elle, est créateur de liens, aide l’enfant à trouver sa place, à prendre confiance, à s’exprimer pour être en capacité d’apprendre. Enfin, l’Atsem accompagne les enfants notamment lors d’ateliers, ou pour les repas ou aller au dortoir, etc.
Le vrai challenge d’une classe passerelle ? La communication entre le trio de classe : l’enseignant, l’EJE, l’Atsem. L’enseignant n’a pas été formé à la petite enfance, l’Atsem est titulaire d’un CAP Aepe, et l’EJE est une vraie spécialiste de l’accompagnement du jeune enfant. Ces trois professionnels ne parlent pas toujours le même langage. Il faut donc une vraie communication bienveillante entre chacun pour pouvoir accueillir au mieux les petits. Et c’est justement, l’accueil de tous qui fait la réussite des classes passerelles comme celles présentes à Roubaix.
Roubaix, la ville pionnière
La ville de Roubaix (Nord) a immédiatement saisi l’opportunité de créer des classes passerelles dans sa commune dès 1992. Le contexte
socio-économique de la ville était propice à leur mise en place. Aujourd’hui au nombre de 12, elles ont permis à plus de 5000 enfants d’en bénéficier et sont un véritable succès ! Vanessa Mignien-Sobry, chargée de projet Petite Enfance à la ville de Roubaix, témoigne : « Les enseignants, directeurs d’école, PMI, centres sociaux, EAJE, CAMSP, reconnaissent tous l’importance de ce dispositif pour la ville. C’est unanime ».
L’arrivée d’un enfant en classe passerelle peut radicalement changer sa vie. En effet, à Roubaix par exemple, 44% des familles en classe passerelle ne parlent pas français (et dans certains quartiers, ce taux monte à 71%). « Quand un enfant de 3 ans arrive en petite section, il n’a jamais entendu parler français et n’a jamais été gardé avec d’autres enfants. Il doit à la fois apprendre une nouvelle langue, la socialisation, la propreté, l’autonomie : c’est énorme pour un petit. Résultat : il accumule un retard qu’il ne rattrape jamais dans sa scolarité », explique Vanessa Mignien-Sobry. Avec les classes passerelles, le tout-petit travaille le langage, l’autonomie, la confiance en soi, la collectivité et peut arriver à 3 ans en petite section, suffisamment prêt pour attaquer l’apprentissage des compétences. Et il n’est pas le seul à travailler ses compétences. Ses parents aussi…
Les parents : les autres « élèves » de la classe passerelle
C’est là toute la finesse des classes passerelles ! Les parents sont des parties intégrantes du dispositif ce qui permet de les inclure dans la société plus globalement. Ils peuvent par exemple rester dans la classe et participer aux activités. Une façon de leur faire découvrir l’école et de leur faire prendre conscience des apprentissages. En dehors du temps scolaire, des ateliers uniquement dédiés aux parents sont aussi organisés par les EJE. L’encadrement est extrêmement bienveillant. Ils ne sentent aucun jugement sur leurs pratiques de parents ou leur culture et participent à ces ateliers. 96% des parents ont participé au moins une fois à un atelier à Roubaix. Ils s’aperçoivent qu’ils ont eux aussi des compétences et les EJE sont là pour les mettre en exergue. Cela n’a l’air de rien mais derrière ce qui pourrait paraître anodin, un tas d’éléments se déclenche.
D’abord, ils sortent de leur communauté : ils s’ouvrent. Ensuite, ils découvrent qu’ils peuvent venir dans une institution et qu’ils ne sont pas jugés. Enfin, ils voient l’environnement de leur enfant et comprennent l’importance de la scolarisation. « Il arrive même que certains parents nous demandent comment apprendre le Français », témoigne Vanessa Mignien-Sobry. « Là, on a tout gagné ! ». C’est l’un des bénéfices de la classe passerelle mais ce n’est pas le seul.
Des bénéfices au-delà du scolaire
« Il n’y a aucun point noir dans les classes passerelles », assure Vanessa Mignien-Sobry. Tout le monde est gagnant. A commencer par les enfants qui sont accueillis en douceur, qui travaillent la séparation d’avec leurs parents, là encore, en douceur. Résultat : aucun pleur à la rentrée de petite section. Grâce à la classe passerelle et aux professionnels qui les accompagnent, les enfants ont une assise affective suffisante pour se gérer en collectivité de manière sereine. Ils se remettent à niveau et sont en mesure de suivre un cursus normal par la suite. Les classes passerelles permettent alors un accrochage scolaire.
Côté parents, ils prennent confiance et n’ont plus peur des institutions. Certains témoignent qu’ils n’osaient pas sortir (peur de mal faire, peur d’être jugés, peur de se voir retirer leurs enfants) mais qu’aujourd’hui, ils vont à la ludothèque ou préparent eux-mêmes des gâteaux. Ils se sont améliorés dans leurs compétences parentales et ils le disent clairement !
On assiste alors à un accrochage institutionnel. Résultat : les PMI les voient et elles sont formelles : les familles qui ont bénéficiaient des classes passerelles vont mieux.
Loin de ne bénéficier qu’aux enfants, les classes passerelles sont en réalité un dis- positif épatant qui permet un accrochage scolaire et institutionnel en plus d’une ouverture à l’autre. Mais pourquoi alors ne sont-elles pas plus nombreuses ?
Une centaine de classes passerelles ?
30 ans après la mise en place des classes passerelles, difficile d’estimer leur nombre puisque l’Education Nationale n’a pas de chiffre à leur sujet et semble même oublier que ce dispositif existe ! Lorsque l’on regarde du côté des CAF, environ 30% d’entre elles soutiennent un peu plus d’une centaine de classes passerelles, pour un montant total d’environ 2 millions d’euros. Un coût non négligeable à l’échelles des collectivités mais dérisoire à l’échelle nationale. Pourtant, c’est bien par faute de moyens que le dispositif ne se développe pas davantage.
Un dispositif qui demande certains moyens
L’Education Nationale prend en charge le salaire de l’enseignant, les locaux (puisque les classes sont au sein d’une école) mais il reste encore les salaires de l’EJE, de l’Astem, de la personne qui coordonne le tout dans la ville, qui sont cette fois à la charge des collectivités. Ainsi, à Roubaix, par exemple, pour les 12 classes passerelles, le budget est de 820 000 euros.
La Caf du Nord subventionne cette somme à hauteur de 49%. Le reste est à la charge de la ville. Une somme conséquente que la mairie a décidé de débourser. Ce n’est pas le cas partout. Comme l’explique Julie Marty Pichon : « les collectivités préfèrent souvent allouer cette somme à une crèche qui permettra d’accueillir plus de familles qu’à une classe passerelle ». Mais c’est une vision un peu biaisée, car, comme nous l’avons expliqué, la classe passerelle apporte tellement plus qu’un simple mode de garde. C’est la raison pour laquelle la CAF du Nord a accepté de co-financer les classes passerelles. « La particularité du territoire de Roubaix c’est d’avoir beaucoup de jeunes enfants qui nécessitent d’être accompagnés », explique Virginie Descamps, responsable du pôle de la MEL (métropole européenne lilloise) à la CAF du Nord. « Ce qui nous importe c’est de favoriser l’accueil et l’accompagnement du groupe familial parent-enfant. Et c’est bien la dimension parentalité qui nous intéresse dans le projet pour donner aux enfants, la chance, dès le plus jeune âge, de s’intégrer dans la société », détaille-t-elle. Depuis la mise en place de ces classes, le constat est sans appel : « ça a fait ses preuves et ça porte ses fruits ! De plus, les réponses qui peuvent être apportées et qui donnent autant de résultats ne sont pas nombreuses ! », s’exclame-t-elle. Mais Virginie Descamps est bien consciente du coût financier qu’elles représentent et déplore le fait qu’il n’y ait pas plus de co-financement. Les classes passerelles ne reposent en effet que sur le financement CAF-Ville ! Il n’y a aucun financement de droit commun. Rien de la part du Conseil Départemental par exemple. La solution pour voir plus de classes passerelles éclore, reposerait-elle sur plus de co-financeurs ? Peut-être ! Mais il y a aussi d’autres freins à lever.
Des freins liés à la méconnaissance du métier d’EJE
D’autres éléments peuvent bloquer le déploiement des classes passerelles, comme les locaux par exemple. Il faut en effet des écoles capables d’accueillir des petits : plus de lits dans les dortoirs, des salles de change, un plus grand espace dans l’école, un mobilier adapté. Là encore, les moyens manquent…
Pour Julie Marty Pichon, la méconnaissance des EJE est aussi en cause dans le manque d’ouverture des classes passerelles : « le métier d’EJE est méconnu, notamment des responsables politiques. Ils ne voient pas l’apport des EJE à l’école maternelle alors qu’il est considérable. » Les enfants de 2 ans ont en effet d’autres besoins, d’autres attentes et les EJE les connaissent bien. C’est la raison pour laquelle leur présence en classe passerelle (et en école maternelle tout simplement) est une aubaine. « Il faut des villes avec une orientation politique très précise pour avoir des classes passerelles », déplore-t-elle.
Vanessa Mignien-Sobry avance enfin une dernière hypothèse qui rejoint celle de Julie Marty Pichon : la mauvaise compréhension dans le fait d’accueillir les moins de 3 ans à l’école. « Beaucoup de gens montent au créneau quand il s’agit d’accueillir les petits de 2 ans mais dans notre contexte socio-économique, c’est nécessaire », assure-t-elle. A bon entendeur !
Illustrations Matthieu Boz
Laure Marchal
PUBLIÉ LE 13 septembre 2021