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A Chabanière, deux crèches amorcent un véritable retour à la nature et au jeu libre

En région Auvergne-Rhône-Alpes, deux crèches de la Fondation Acolea ont bouleversé leurs pratiques pour retrouver une approche éducative centrée sur la nature et le jeu libre, après avoir suivi quelques heures de formation qui ont complètement changé leur posture, leur regard sur l’enfant et sur l’extérieur. Un cheminement qui n’a pas été évident, tant pour les professionnels que pour les parents, mais dont les bénéfices ne font aucun doute !

Depuis deux ans, les équipes des crèches les P’tits trognons et les Canailloux-Riverie à Chabanière, ont accepté de se laisser bousculer dans leurs habitudes et leurs pratiques bien ancrées, pour retrouver une meilleure qualité d’accueil et un véritable bien-être au travail. Comme la plupart des professionnels de la petite enfance, les équipes se plaignaient du bruit, de la fatigue, et de maux de dos. A l’initiative de Déborah Bailleul, éducatrice de jeunes enfants et responsable des deux structures de 20 et 12 places chacune, les équipes ont découvert une approche pédagogique centrée sur le développement de l’enfant et la nature qui leur a permis d’ajuster leur posture et leur regard sur l’enfant, le jeu libre, et l’extérieur… Un changement qui a eu un impact direct sur leur bien-être au travail et la qualité d’accueil proposée dans les crèches.  

Une formation par le corps, comme un électrochoc 

Tout a commencé par une soirée de formation sur le portage avec Fanny Ras, psychomotricienne, déjà en poste à mi-temps à la crèche des Canailloux-Riverie. Attentives et intéressées, les équipes ont manifesté l’envie d’aller plus loin et de mieux comprendre le développement de l’enfant pour ajuster leur posture professionnelle. « Je les ai invitées à vivre par elle-même ce que je propose aux enfants dans les ateliers sensori-moteur immersifs que j’organise, explique Fanny Ras. Car en formation, on fait beaucoup de théorie mais on ne passe pas assez par le corps. Et lorsqu’on passe par le corps, cela prend sens tout seul ! ».

Repenser l’espace et la temporalité des ateliers

Et l’équipe s’est prêtée au jeu, suivant un parcours sensori-moteur dans des bacs contenant différents matériaux, les yeux fermés pour s’ouvrir aux autres sens du corps humain, essayant d’analyser les sensations ressenties. « C’était intéressant de voir certains professionnels qui voulaient vite sortir de leur bac car cela leur picotait les pieds et d’autres éprouvant une sensation de plaisir, qui y seraient bien restés plus longtemps… », note Fanny Ras. Déjà, les professionnels touchaient du doigt la question des activités dirigées, du jeu libre et de la temporalité. De l’importance pour l’enfant de pouvoir rester longtemps dans un bac si ça lui fait du bien, et quitter rapidement un autre qu’il n’aime pas trop pour aller voir autre chose, à son rythme. « C’est par cette approche que nous avons pu repenser ensemble la manière d’accompagner les enfants au quotidien en amenant des choses plus simples et naturelles, explique-t-elle. Mais surtout de proposer un espace avec différentes choses à expérimenter librement, plutôt que des activités cadrées. Et un temps long qui peut très bien être toute la matinée, et dans lequel l’enfant gère un peu comme il veut ».

Des espaces d’exploration plutôt que des activités

Pour mettre ces constats en pratique, l’équipe a organisé des ateliers avec les enfants sous la houlette de Fanny Ras, en proposant un espace d’exploration en jeu libre, plutôt qu’un parcours moteur bien délimité comme elles avaient l’habitude de le faire. Elles se sont rendu compte qu’elles n’avaient plus besoin d’aider les enfants, de leur tenir la main pour qu’ils effectuent bien le parcours, de gérer la file d’attente… Elles avaient juste besoin d’être au sol, de les observer, de verbaliser ce qu’ils étaient en train de faire, de les soutenir par leur voix ou par la présence plus que par un geste physique. Et que c’était moins fatigant et bien plus apaisant ! « Elles ont pu constater que l’enfant s’autogérait, allait vers ce dont il avait besoin, se créait lui-même ses petits challenges », explique Fanny Ras.

A la suite de cette formation, l’équipe a donc repensé toute la crèche avec des pôles d’espaces d’exploration et utilise des tentes pour délimiter des espaces pour certains ateliers comme le bac de graines. « Depuis, il y a moins de bruit et de conflits, les enfants font leurs petits scenarios, ils sont plus autonomes car on leur fait davantage confiance ! », se réjouit Déborah Bailleul.

S’adapter au cycle de la nature

Les lieux d’accueil sont souvent des espaces très stimulants pour les enfants. Une partie du travail de Fanny Ras a permis d’attirer l’attention des professionnels sur la sensorialité générale des espaces. Ajuster tout simplement le son, la lumière permet d’adoucir le comportement des enfants et de l’équipe, et d’apaiser l’ambiance… Dorénavant, les crèches suivent le cycle de la nature : l’hiver, le matin lorsqu’il ne fait pas encore jour, parents et enfants sont accueillis à la douce lumière de petites guirlandes ou lumières indirectes jusqu’à ce que le soleil vienne inonder l’espace de vie et transmettre son énergie. Avec parfois une petite musique d’ambiance, des sons de la nature. « On se rend compte que les professionnels mais aussi les parents et enfants arrivent bien plus détendus et posés. Le son va envelopper tout le monde et tous vont se mettre à parler doucement. Et les parents qui arrivaient stressés n’ont plus envie de partir ! ». Et le soir, c’est la même démarche. Fanny Ras est même allée jusqu’à inventer des jeux avec une petite lampe torche… « C’est tout bête mais les professionnels ont vu l’impact que ce petit changement pouvait avoir sur elles et sur les enfants ! », assure-t-elle.   

Voir le dehors comme un prolongement de l’intérieur

Au fil des ateliers, les équipes ont réapprivoisé le dehors, pour que le jardin, qu’il soit petit ou grand, soit un prolongement de la crèche, pour que les enfants y vivent davantage. Chez les P’tits trognons, le sol et synthétique mais des bacs de terreau permettent « d’amener la nature » pour observer et jardiner. Chez les Canailloux, le jardin est plus grand, avec une partie terre et pelouse qui permet d’observer les insectes, les escargots et vers de terre, de gratter la terre et une partie synthétique. « Avant, nous avions tendance à ne laisser les enfants sortir que pour bouger, se défouler, crier, être dans l’excitation », reconnait Déborah Bailleul. Aujourdhui, les équipes ont redécouvert avec bonheur l’intérêt d’étaler des tapis dehors – même en hiver – pour lire, de prendre les repas dehors même avec un manteau…

Des bottes de pailles ont été installées dans les deux jardins, des gros bacs à hauteur d’enfant pour les manipulations diverses et en accès libre, de « vrais objets » pour jouer à la dinette, poêle, casserole, louche chinés chez Emmaüs, car « porter des choses lourdes stimule la proprioception », rappelle la psychomotricienne. Des brouettes sont à disposition des enfants, des rondins de bois pour grimper, un hamac pour les moments de détente… Et « nous avons accroché des rubans de couleur à la clôture et des fanions pour apporter de la couleur et les enfants voient ainsi les rubans voler lorsqu’il y a du vent », décrit Déborah Bailleul. « Certaines ont maintenant ce besoin d’aller dehors comme une pulsion de vie ! », se réjouit Fanny Ras. Car « tout ce que découvrent les enfants à l’intérieur par des activités, la nature leur offre naturellement ! ». Et ce serait dommage de s’en priver…

Des réticences naturelles au changement

Il faut avouer qu’il y a eu au départ de nombreuses réticences. Il n’a pas été facile de convaincre tous les professionnels d’aller dehors par tous les temps, même quand il fait froid et qu’il pleut. Il y avait la peur d’avoir froid, que les enfants soient malades, qu’ils s’étouffent avec des petits éléments, la crainte de rendre les enfants sales à leurs parents, et le frein du rangement et des « petites choses qui trainent ». Tous imaginaient que cela nécessiterait plus de ménage, de rangement qui prend du temps. Mais Fanny Ras a pu leur montrer que fonctionner avec des espaces d’exploration en jeu libre permet de commencer à ranger avec les enfants eux-mêmes et de gagner ainsi ce temps précieux.

Alors les crèches se sont équipées, de petites bottes pour les enfants dénichées chez Emmaüs, de quelques combinaisons et les parents ont suivi. Elles ont même pensé aux professionnels en achetant des bottes fourrées et des grands cirés à porter sur son manteau pour braver la pluie. Et les équipes ont continué à se former en douceur, avec une journée autour de « La nature à hauteur d’enfant », en visualisant des films, en écoutant des podcasts sur leurs temps d’équipe pour rester dans la dynamique. Et petit à petit, l’équipe le constate encore aujourhdui, les angoisses s’apaisent, la résistance au changement s’estompe…

Communiquer pour convaincre

« Si l’équipe a vite compris, ça a été un peu plus long avec les parents, reconnait Déborah Bailleul. Mais avec tact et patience, l’équipe a organisé des soirées d’information pour présenter leur projet aux parents, a créé un blog et même un petit film pour montrer en images la joie des enfants et des équipes. Tous se sont laissés entrainer. Ils ont eux-mêmes investi dans des combinaisons et vêtements plus adaptés à l’extérieur. « On sollicite les parents pour qu’ils nous ramènent des éléments de leurs balades ou de leur environnement. Un papa agriculteur nous a donné des bottes de paille ! », s’amuse Déborah Bailleul. Et s’il reste encore quelques réticences à travailler en douceur, elle en est certaine, « plus jamais on ne reviendra en arrière ! ».

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Laurence Yème

PUBLIÉ LE 13 mai 2025

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