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Valérie Roy, EJE, auteure et doctorante : « Accueillir des jeunes enfants, c’est avant tout une question d’empathie »

Un pied sur le terrain et l’autre dans un laboratoire de recherche, Valérie Roy est éducatrice de jeunes enfants. Directrice d’un lieu d’accueil en semi-plein air à Paris, elle est également auteure et doctorante en Sciences de l’Éducation. Affiliée au laboratoire Experice – Paris 8, elle prépare une thèse sur l’impact et l’influence des espaces plein air dans les structures petite enfance. Avec huit autres auteurs, Valérie Roy vient publier un ouvrage collectif* autour des sentiments et des émotions dans la petite enfance, qui trouve un parfait écho dans les vertus de l’accueil de plein air qu’elle a toujours vantées et dans les recommandations du dernier rapport du HCFEA.

Les Pros : Pourquoi participer à cet ouvrage collectif autour de l’éducation affective ? 

Valérie Roy : Nous devions publier nos articles dans une revue universitaire mais nous étions tellement nombreux à vouloir écrire sur ce sujet de l’éducation sentimentale et affective que nos articles n’ont finalement pas été retenus. Nous avons donc décidé d’en faire un ouvrage collectif que les éditeurs se sont disputé !
C’est un sujet qui intéresse car il y a là quelque chose de tabou. Que l’on soit dans la petite enfance ou l’éducation nationale, tout ce qui concerne le sentiment et l’affection est un peu mis de coté dans les centres de formation alors que cela concerne énormément les praticiens de terrain. C’est quelque chose qui prend au corps et au cœur. Accueillir les jeunes enfants de manière qualitative, c’est avant tout une question d’empathie. Si vous n’êtes pas assez engagé et disponible pour l’enfant, s’il n’y a pas une part d’affection un peu plus sublimée, vous passez à côté de la relation éducative. Nous avons donc décidé de publier ce livre, pour que les professionnels de terrain puissent y puiser les réponses à ces questions qu’ils se poseront forcément un jour.

Est-ce que les sentiments dérangent en petite enfance ? 

En effet, on demande aux professionnels de ne pas trop s’attacher aux enfants. A une époque, on leur demandait même de ne pas employer de termes affectueux avec les enfants ! En petite enfance, on peut très bien avoir de l’affection et prendre de la distance. Mais il y a eu tellement de problématiques avec les violences faites aux enfants, la pédophilie, qu’on a peut-être un peu tout mélangé…

On ne sait plus trop très bien où poser la frontière ?  

Cette frontière, on la trouve à l’intérieur de soi. On peut très bien câliner un enfant, l’avoir dans les bras, et sentir lorsqu’il faut le reposer parce que cela touche notre part d’intimité. Les enfants ont besoin de câlins et d’affection, c’est une réalité. Et quand cette « affection professionnelle » est bien présente, nous le constatons, les enfants sont plus en confiance, il y a plus de sécurité… Il faut trouver le juste milieu et oser en parler. C’est justement parce qu’on n’en parle pas qu’il peut y avoir des dérives. Les professionnels de la petite enfance doivent pouvoir l’évoquer en réunion, avec un psychologue.

En parler permettrait de prendre du recul sur certaines situations ? 

Oui, cela peut arriver qu’on ait trop de sentiments pour un enfant par exemple. On apprend à travailler dessus, parce que ce n’est pas notre enfant et qu’à un moment donné il va partir. On ne peut pas empêcher le sentiment d’être là mais on peut travailler avec. Les métiers de l’accompagnement demandent souvent un certain travail sur soi. Pouvoir en parler avec un psychologue du travail permet de prendre de la distance avec ces émotions qui sont omniprésentes.

Vous remettez en cause le terme de « sécurité affective » que les professionnels sont tenus d’assurer aux jeunes enfants. Pourquoi ?

En effet, je reviens un peu sur ce terme : cela donne une impression un peu intellectuelle de notre métier, alors que nous avons vraiment un métier de cœur. Le terme « sécurité » ne permet pas à la professionnelle de terrain de bien saisir l’ampleur de sa véritable fonction d’engagement affectif. Comme je l’explique dans ce chapitre, répondre au besoin d’attachement affectif du jeune enfant demande beaucoup de soin et d’attention, d’observations individualisées au sein du groupe d’enfants, d’implication physique, psychique, sentimentale. C’est bien en aimant l’enfant, en s’approchant de lui, que l’adulte trouve des solutions pour apaiser sa peur.

Les professionnels de la petite enfance sont-ils suffisamment formés à répondre aux besoins affectifs des enfants ?  

Les enfants expriment sans cesse beaucoup d’émotions : la joie, la colère, l’angoisse… Et nous sommes toujours en train de chercher à les réguler, avec notre corps et notre cœur. Nous portons physiquement et psychiquement ces enfants. Et quand une jeune professionnelle débarque sur le terrain, elle ne s’attend pas toujours à ce débordement d’émotions. Celles qui ont la capacité de les réguler vont rester, celles qui ne l’ont pas vont partir.
Il y a une part d’engagement affectif réel dans nos métiers et il serait bon que ceux qui se forment le sachent, tout simplement. C’est quand nous arrivons sur le terrain que nous découvrons toutes ces émotions, que nous prenons conscience de l’ampleur du métier. Et c’est bien ce qui fatigue le corps des professionnelles qui sont parfois épuisées nerveusement et ont besoin de se ressourcer.

Ces émotions sont-elles vécues différemment que l’on soit à l’intérieur ou bien à l’extérieur ?

Dehors, on sent la caresse du vent sur la peau, cette vie qui circule et vient apaiser l’organisme. Enfants et professionnels sont moins nerveux. Ils vont être plus disponibles pour accepter une colère d’enfant, des pleurs, une crise d’angoisse. Pour recevoir cette émotion qui est un débordement de bruits, de cris, de mouvements, qui serait bien moins tolérée et entrainerait un stress à l’intérieur. Dans la crèche, on a tendance à exiger une « pédagogie du calme » car le bruit devient vite insupportable. Dehors les sentiments s’expriment plus librement. Il y a quelque chose de plus détendu de plus libre au niveau corporel, qui fait que l’on ressent les émotions de manière différente.

En quoi l’accompagnement affectif des professionnelles est-il différent à l’extérieur ? 

Au dehors, les professionnelles sont aidées par la nature : elles sont plus détendues, énergisées par le soleil et la lumière naturelle, apaisées par le vent. On ne respire pas non plus de la même manière. Nombreuses sont celles qui considèrent un temps à l’extérieur comme une pause, alors que paradoxalement les enfants y sont plus agités. Même le bruit est perçu différemment ! L’accompagnement des enfants est donc complètement modifié par tous ces paramètres. Entre elles également, on observe que les professionnelles coopèrent beaucoup plus, s’énervent moins, sont plus aptes à se comprendre et communiquer entre elles.

Les enfants sont donc moins contraints, plus libres au dehors ? 
A l’extérieur les enfants vivent leurs entions pleinement. Ce que l’on craint à l’intérieur ce sont les débordements émotionnels. Or quand on bascule au dehors, les enfants vivent leurs émotions, tout simplement. A l’intérieur on aurait tendance à les retenir, à leur dire « exprimez-vous mais pas trop quand même » parce que cela devient vite insupportable. Je me demande parfois si dans la petite enfance on ne se serait pas trompés d’espace !

*Pour une éducation sentimentale et affective. De la petite enfance à l’ensuite. Editions du Cygne. Coordonné par Houria Meddas et Jérémy Ianni. 

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Laurence Yème

PUBLIÉ LE 21 novembre 2024

MIS À JOUR LE 02 décembre 2024

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