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Didier Heintz, architecte : « L’espace est un langage et l’enfant dialogue avec lui »

Didier Heintz est une référence dans le domaine de l’architecture de la petite enfance. Dans Les espaces de la petite enfance, il relate cinquante années d’expériences et de réflexions à travers de nombreuses réalisations. Il transmet aussi son approche sensible et sa méthodologie impliquant le collectif, à commencer par les usagers des lieux : les enfants, les professionnels de la petite enfance et les parents. Rencontre.

Les Pros de la Petite Enfance : Vous avez consacré votre carrière aux espaces de la petite enfance. Quel a été le déclic ?

Didier Heintz :Tout a commencé par un lit d’enfant qui pouvait s’agrandir, puis qui se changeait en bureau. Je l’avais conçu comme un artisan avant la naissance de ma première fille en 1971. Ce côté évolutif du mobilier pour enfant me plaisait et je voulais aussi que le petit puisse le faire évoluer par lui-même. C’était très important pour moi. J’ai continué un peu plus tard en confectionnant un objet ludique que j’ai nommé la chaise magique. L’enfant pouvait la transformer en voiture, en table ou en chariot. Sur ces deux objets – un meuble et un jouet – repose le principe général de toutes mes réalisations qui ont suivi en tant qu’architecte.

Vous êtes désormais une référence dans le domaine de l’architecture pour la petite enfance. Il y a cinquante ans, vous étiez un pionnier…

Une fois mes études d’architecture terminées, j’ai d’abord travaillé dans plusieurs cabinets et ça ne m’a pas plu. J’étais très critique sur la manière dont les architectes de l’époque concevaient leurs réalisations car elles ne tenaient pas assez compte du point de vue des personnes concernées par les lieux. Ce n’était pas ma façon de travailler. C’est pour cela que je me suis d’abord consacré à des objets avec lesquels l’enfant pouvait construire son environnement et créer ses propres jeux. Ces objets avaient, pour moi, un pouvoir architectural mais à une plus petite échelle. Ils évoluaient, notamment, dans la chambre d’enfant, premier espace de parentalité et d’échange. Les construire moi-même me permettait de sentir les matières avec lesquelles l’enfant allait être en contact. Ensuite, j’ai commencé à travailler pour des lieux d’accueil de la petite enfance.

L’échelle s’est alors agrandie, mais votre approche rencontrait quelques résistances…

Au départ, il s’agissait d’aménager des lieux d’accueil existants. Certes, les espaces étaient plus importants qu’une chambre d’enfant mais le rapport au toucher et au sensible que j’avais pu expérimenter en réalisant des objets évolutifs n’a jamais disparu. Je concevais mes réalisations à la fois comme designer et comme architecte. Surtout, je n’imaginais pas faire ces aménagements sans les enfants. Je voulais les réaliser pour eux et avec eux. J’ai dû batailler pour faire accepter cela, notamment avec les médecins de PMI. A l’époque, l’hygiène et la sécurité prédominaient. Il fallait éliminer les risques. Combien de fois ai-je entendu dire : « Mais ce n’est pas aux normes ! » Mais c’est quoi au juste les normes ? Quand je posais la question, je n’avais pas de réponse… Heureusement, exemples à l’appui, je réussissais à les convaincre.

Penser et faire ensemble les espaces de la petite enfance, c’est votre leitmotiv et le sous-titre de votre livre…

C’était aussi l’objectif de l’association NAVIR Enfants-Adultes-Environnement, que nous avons créée en 1983 avec des amis. Elle intervenait avec les enfants et les adultes sur leur environnement et les relations qu’ils ont avec lui en impliquant un large éventail de partenaires (enfants, parents, professionnels, associations locales, municipalités…). Même les services techniques étaient impliqués ! Le principe est de partir des besoins et des désirs des usagers de l’espace. Du côté des professionnels de la petite enfance, l’enjeu consistait alors à leur démontrer qu’ils pouvaient faire le même travail, mais dans des conditions bien plus agréables pour eux et plus adaptées aux besoins des enfants sans pour autant le mettre en danger. Mais pour repenser leurs actions et les lieux dans lesquels ils agissaient, cela nécessitait au préalable de ne pas réduire l’espace uniquement à sa dimension fonctionnelle.

Justement, au-delà de sa dimension fonctionnelle, à quoi doit ressembler un espace de la petite enfance ?

Pour moi, l’espace doit posséder au moins quatre qualités : sensorielles, psychomotrices, symboliques et relationnelles. La première, parce que c’est à travers tous ses sens que l’enfant appréhende le monde : toucher, sentir, voir, entendre… L’espace constitue non seulement un terrain mais aussi un langage pour l’enfant qui le ressent et le pratique à travers ses actions et réactions. La deuxième, parce qu’un enfant passe beaucoup de temps à monter, à descendre, à courir, à sauter, à lever ses bras ou encore à s’asseoir… Tous ces mouvements contribuent à former sa personnalité et développent sa psyché. La troisième, parce qu’un des modes d’appropriation du monde se fait par la représentation symbolique. Celle-ci permet d’accéder à l’abstraction et à la production de concepts. Enfin, la quatrième, car l’espace, selon son aménagement, peut favoriser toutes sortes de relations avec les autres : se cacher ou être vu, être ensemble ou se séparer… L’espace est un langage et l’enfant dialogue avec lui.

Pouvez-vous donner un exemple d’une de vos réalisations ?

J’aime bien donner l’exemple du labyrinthe de verre créé pour la ville nouvelle de Melun-Sénart dans les années 1990. Il ne s’agit pas d’un lieu d’accueil proprement dit mais d’une structure de jeu modulable installée un temps dans le centre culturel de la Coupole et qui a circulé ensuite pendant une vingtaine d’années. Cette structure a été conçue avec les enfants avec du matériel de récupération de cet immense chantier qu’était alors la ville nouvelle. Il s’agit d’un espace de jeu total : il permet à l’extérieur manipulation et construction et à l’intérieur, de se repérer avec l’ensemble de ses sens et de son corps. En entrant dans la structure, les enfants pouvaient s’imaginer ailleurs, dans le monde du rêve. Selon le choix du parcours, ils géraient leur vie : monter, descendre, glisser, tourner et recommencer…

En cinquante ans, vous avez vu évoluer les lieux d’accueil de la petite enfance. Quelle est votre analyse aujourd’hui ?

Du point de vue de l’architecture de la petite enfance, il y a des choses que je trouve bien et d’autres moins bien. Par exemple, les plans architecturaux sont mieux conçus en amont, permettant une articulation plus fluide dans les lieux et davantage de luminosité. Mais, je trouve dommage que, parfois, les structures de jeu, qui sont pour moi centrales dans les lieux de la petite enfance, disparaissent… D’une manière générale, quand je regarde ce que nous avons fait et les mutations des lieux d’accueil depuis cinquante ans, je constate que rien n’est définitif. PSU, multi-accueil, reconnaissances des crèches parentales, décret d’août 2000, construction des pôles petite enfance, mais aussi crèches privées et micro-crèches à but lucratif… Nous sommes dans une évolution perpétuelle des structures d’accueil. Mais la question fondamentale à se poser reste : « Cette évolution est-elle bénéfique pour l’enfant ? »

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Propos recueillis par Anne-Flore Hervé

PUBLIÉ LE 02 octobre 2025

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