« Vertige du doute », contre-enquête sur les bébés secoués
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La journaliste Sophie Tardy-Joubert a enquêté pendant cinq ans sur un sujet hautement sensible : le syndrome du bébé secoué. (SBS). Des décès d’enfants, mais aussi des séquelles graves, seraient-ils aujourd’hui attribués trop rapidement au SBS ? La question dérange : elle met mal à l’aise lorsqu’on sait que, chaque jour, des milliers d’enfants sont victimes de négligences ou de maltraitances, en France comme ailleurs. Chaque année, plus de 500 nourrissons sont diagnostiqués comme victimes du SBS. Parmi eux, la moitié gardera des séquelles irréversibles et un sur dix en mourra. Parmi les auteurs de ces violences figurent d’abord les pères, puis les assistantes maternelles.
Le livre s’ouvre d’ailleurs sur le procès de l’une d’entre elles : Noura B., accusée de la mort du petit Augustin. D’abord acquittée, elle sera condamnée en appel à sept ans de prison ferme. Sophie Tardy-Joubert a assisté à des dizaines d’audiences, où se répètent des scènes similaires : des experts qui se succèdent à la barre et affirment leurs certitudes, tandis que, presque toujours, les accusés maintiennent leur dénégation.
Des recommandations controversées
En 2017, la Haute Autorité de santé (HAS) a mis à jour ses recommandations sur le SBS et défini un ensemble de critères diagnostiques — hémorragie sous-durale, hémorragies rétiniennes et altération neurologique — considérés comme caractéristiques de cette forme de maltraitance. Le diagnostic, auparavant jugé « hautement probable », est désormais qualifié de « certain ». Avant la publication de ces nouvelles recommandations, les professionnels admettaient qu’un délai pouvant aller jusqu’à quarante-huit heures pouvait séparer le traumatisme de l’apparition des symptômes. La HAS indique désormais qu’il n’existe plus d’« intervalle libre » entre le choc et les signes cliniques, ceux-ci survenant immédiatement.
Depuis quelques années, médecins, juristes et familles s’affrontent. Selon certains, d’autres causes médicales pourraient produire un tableau clinique similaire. Ils dénoncent le manque de nuances des recommandations de la HAS et le risque de diagnostics abusifs. La journaliste leur a donné la parole, à l’instar de Jean-Michel Pédespan, chef du service de neuropédiatrie du CHU de Bordeaux. « Quand on sépare des familles, on ne peut pas prendre le risque de se tromper. (…) Pour un jeune médecin, ce document, c’est une bible. Ils cochent les cases, ils ont l’impression d’avoir bien fait leur boulot, se sentent dédouanés de toute responsabilité. Ils s’en lavent les mains. On signale dix fois plus aujourd’hui qu’il y a dix ans. » En 2023, l’Academie de médecine montait au crénéau pour défendre les recommandations de la HAS.
Les contestations suscitent un débat international, déjà à l’origine d’évolutions législatives dans certains pays. En Suède, par exemple, les experts ont conclu que les travaux existants manquaient de solidité scientifique : le Syndrome du bébé secoué ne serait donc qu’une hypothèse diagnostique, et non un outil fiable pour identifier la maltraitance. La Suède ne poursuit plus pénalement les adultes dans les affaires de ce type.
Le choix du camp du doute
La journaliste évoque un débat « interdit, confisqué. Suspect donc. » Consciente de la sensibilité du sujet, elle avance avec prudence, souvent en écho à sa propre expérience de mère de jeunes enfants. Mais on l’a compris, elle a choisi son camp, peut-être même dès le départ. « Avec le temps, l’accumulation de lectures, d’interviews, de procès, j’ai fini par choisir mon camp. Celui des médecins qui doutent. Celui qui appelle au dialogue, qui espère voir un jour se tenir un débat permettant l’expression des différents points de vue », écrit-elle en prologue. Son enquête est saisissante et dérangeante : elle soulève une question fondamentale : jusqu’où peut-on aller, au nom de la protection de l’enfance, sans risquer d’envoyer des innocents en prison, de briser des familles ?
On peut regretter, finalement, que partisans du caractère irréfutable du Syndrome du Bébé Secoué (SBS) sont moins représentés, et apparaissent parfois comme des experts froids, peu enclins au débat, à l’image d’Anne Laurent-Vannier, cheffe du pôle de rééducation de l’enfant des hôpitaux de Saint-Maurice. « Le syndrome du bébé secoué fait l’objet d’un consensus scientifique extrêmement solide. Seule une petite poignée de médecins dénialistes s’en écartent, affirme-t-elle, lors d’une rencontre avec la journaliste. La controverse n’existe que dans leur tête, et dans celle des journalistes qui cherchent à faire le buzz.»
Candice Satara
PUBLIÉ LE 10 octobre 2025