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Pierre Vesperini, historien et philosophe : « L’éducation démocratique, c’est l’inverse de la domination hiérarchique »

Membre du comité scientifique de la Fondation pour l’enfance, Pierre Vesperini est chargé de recherche en histoire et philosophie au CNRS et Senior Member de King’s College à Cambridge. Dans Pour les enfants. Éduquer dans la dignité, éduquer à la liberté, issu de trois ans de recherches et de documentation, le philosophe bouscule les idées reçues délétères, déconstruit les mythes sur la nature des enfants et interroge : Comment peut-on préférer des méthodes de dressage à l’accompagnement sécurisant, bienveillant et serein de leur développement ? En opposition à l’éducation autoritaire, il jette les fondations raisonnées d’une éducation démocratique dans laquelle l’enfant est considéré comme un être humain digne et pourvu de droits.

Les Pros de la petite enfance : Votre livre se veut un constat d’alarme face à la brutalité exercée par notre modèle de société contre ses enfants. Qu’est-ce qui vous a poussé à dresser ce constat ?

Pierre Vesperini : C’est lié à la promotion dans l’espace public du discours de Caroline Goldman. J’ignorais tout d’elle et, un jour, je lis dans Le Monde un entretien qui plaide pour une éducation fondée sur la punition. J’ai été effaré. J’ai d’abord écrit une tribune, convaincu que la majorité de mes concitoyens serait d’accord avec moi. Et puis je me suis rendu compte que non, pas du tout. C’est là que j’ai commencé à prendre conscience de l’ampleur du sujet.

Il m’est alors apparu important que ce sujet soit posé comme un sujet digne d’intérêt dans l’espace intellectuel et dans l’espace public. Mes interventions dans l’espace public obéissent d’ailleurs à ce principe : intervenir sur des sujets sur lesquels aucun intellectuel n’intervient, ou défendre une position qui n’est pas représentée. Là, j’ai estimé qu’il fallait le faire mais je ne voulais pas écrire un livre militant pour défendre une opinion personnelle. Je voulais convaincre tout le monde, y compris ceux qui n’étaient pas d’accord avec moi. Il fallait donc que mon livre soit fondé sur des faits validés par la science.

Avez-vous été surpris dans vos recherches ? Quel est le point le plus marquant ?

J’ai été de surprise en surprise. Mais pour vous donner un exemple, la première chose qui m’a frappé, c’est l’ampleur du mépris dont l’enfant fait l’objet dans notre société. Moi-même, je ne le voyais pas avant de m’y plonger. C’est en travaillant dessus que j’ai réalisé à quel point l’enfant est considéré comme à peu près dépourvu de tout droit. C’est l’un des points les plus marquants.

Vous pointez du doigt l’éducation autoritaire qui reste le modèle avec son lot de maltraitances « ordinaires » malgré la loi de 2019… Pourquoi perdure-t-elle ?

L’éducation autoritaire reste encore trop souvent le modèle parce que nous vivons dans un système social où les adultes n’ont pas les moyens d’accompagner l’enfant. Les parents sont happés par leur travail. Les professionnels de l’enfance sont souvent dans des structures en sous-effectif et bénéficient trop rarement de formations qui leur enseignent ce que nous dit aujourd’hui la recherche, aussi bien en neurosciences affectives et sociales qu’en psychologie du développement. Donc, qu’est-ce qu’on vise ? On vise à faire en sorte que l’enfant exécute des consignes, qu’il s’habille, qu’il reste assis sans bouger, qu’il aille aux toilettes en même temps que tous les autres, qu’il fasse la sieste même s’il n’en a ni envie ni besoin, qu’il arrête de jouer du tac au tac, qu’il obéisse, etc.

Et puis il y a aussi des croyances profondément enracinées dans notre société : une vision de l’enfant – c’est-à-dire de l’être humain « au naturel », « brut » – comme un être mauvais, et qui est un héritage du christianisme, de la psychanalyse freudienne, mais aussi de l’idéologie capitaliste (« l’homme est un loup pour l’homme », « chacun pour soi », etc.). Quant à la loi de 2019, elle a été votée quasiment en catimini. Elle interdit la violence mais elle ne définit pas ce qu’est la violence (bien des gens encore aujourd’hui vous diront qu’une fessée ou une parole dure ce n’est pas de la violence). Et elle concerne seulement l’autorité parentale, ce qui laisse de côté tous les autres adultes qui ont la charge des enfants : professionnelles des crèches, enseignants, animateurs périscolaires, etc.

Cette vision de l’humain comme « un être mauvais » va à l’encontre des connaissances scientifiques mais encore faut-il les connaître…

Aujourd’hui, la recherche montre que l’enfant est animé très tôt par une envie de coopérer, par une disposition innée à la pro-socialité, à l’empathie, et même à la justice. Il est câblé pour la relation, pour la vie en commun. Mais l’éducation autoritaire détruit ou dévoie cette disposition à la prosocialité. Tout cela est validé par des études sans nombre, aussi bien en neurosciences qu’en psychologie du développement. Pour diffuser ces connaissances, il faut de vraies formations, à la fois pour les parents et pour les professionnels, comme cela se fait dans d’autres pays : en Scandinavie, au Québec, en Hollande, etc. Il faut aussi des dispositifs d’accompagnement dès les premiers temps de la vie de l’enfant.

Cela nécessite aussi pour les adultes, parents et professionnels, de se remettre en question et de se déconstruire. Cela demande de la réflexion et du temps…

Ce n’est pas tellement le temps qui manque, parce qu’une fois que vous avez compris, il y a un effet domino, ça peut aller très vite. Ce qui manque parfois, c’est le désir, l’envie, et parfois aussi le courage. Comprendre, découvrir, connaître, c’est quelque chose de profondément jubilatoire et libérateur. Mais je constate que beaucoup de gens s’accrochent à un système qui les rend malheureux, eux et leurs enfants, par peur de sortir de ce qu’ils connaissent.

Je ne sais rien de plus tragique que ces situations où l’on refuse de sortir d’un modèle qui nous rend malheureux et rend malheureux nos enfants, uniquement parce qu’on a peur de sortir de ses certitudes, c’est-à-dire de ses préjugés, et parce que, même si on est malheureux, c’est un malheur qui, en quelque sorte, nous apporte le réconfort du connu. Il y a là une paresse, une mollesse, qui parfois me révolte. Il faut relire le début de « Qu’est-ce que les Lumières ? » de Kant : « La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’une si grande partie des hommes (…) restent volontiers mineurs toute leur vie, et qu’il est si facile aux autres de s’ériger en tuteurs. Il est si commode d’être mineur ! »

Pour vous, le modèle « libérateur » c’est l’éducation démocratique… En quoi consiste-t-elle ?

Il faut la définir en regard de l’éducation autoritaire. L’éducation autoritaire, c’est la domination hiérarchique fondée sur une supposée différence de nature : l’enfant et l’adulte ne seraient pas tout à fait de la même humanité, l’un serait un être humain inachevé, l’autre pleinement achevé. L’éducation démocratique, c’est l’inverse : c’est une relation fondée sur l’égalité en dignité et donc en droits. L’enfant est un être humain au même titre que vous et moi. La Déclaration des droits de l’homme dit bien que nous « naissons libres et égaux en droits ». Nous « naissons » et non pas nous « devenons à l’âge de 18 ans ». L’enfant a donc des droits fondamentaux auxquels on ne peut pas toucher. On l’accompagne vers sa liberté, vers son autonomie, sans attenter à son intégrité physique, à sa liberté d’expression, à sa dignité. J’emploie parfois cette image pour bien me faire comprendre : l’adulte est comme un gouvernement provisoire, chargé de veiller sur une population en mettant progressivement en place les structures qui lui permettront de se gouverner elle-même.

Vous insistez beaucoup sur les notions de dignité et de liberté. En revanche, vous bousculez la notion d’obéissance…

Il ne faut pas que l’enfant obéisse. Il faut que l’enfant comprenne ce qui lui est demandé. Un enfant normal, en fonction bien sûr de sa maturité (c’est pourquoi il est essentiel d’être bien informé sur ce qu’un enfant, à tel ou tel âge, est capable ou non de comprendre, et est capable ou non de faire), ne peut qu’accepter de suivre les règles qui sont les mêmes pour tous, à commencer par l’interdit de la violence. Je cite souvent cette merveilleuse phrase du juge Durand : « Les enfants sont des gens sérieux qui prennent leur vie au sérieux. » Dans une démocratie, il ne s’agit pas d’obéir, il s’agit d’agir en conscience et responsabilité.

La démocratie n’est pas constituée par des personnes obéissantes, mais par des citoyens actifs et conscients. La dignité, cela veut dire aussi par exemple qu’on n’a pas le droit de forcer un enfant à embrasser quelqu’un (par exemple la mamie en visite, ou l’oncle qu’on lui présente) s’il n’en a pas envie. La liberté, c’est respecter son corps, sa parole, son activité, tout en l’accompagnant avec des règles partagées par tous.

Cette éducation démocratique peut-elle être mise en place dans les structures de la petite enfance et chez les assistantes maternelles et selon quels principes ?

Bien sûr. Il y a pour moi six principes. D’abord la dignité : je ne vais pas manipuler un tout-petit n’importe comment, je ne vais pas parler de lui à la troisième personne devant lui, je ne vais pas le laisser pleurer sans chercher à comprendre ce qu’il a, je ne vais pas sentir ses fesses pour savoir s’il faut le changer. Toutes ces manipulations abusives relèvent de ce que Christine Schuhl appelle les « douces violences ». Ensuite, la liberté : favoriser le plus possible sa liberté de mouvement, le laisser explorer, répondre à ses questions, ne jamais le décourager d’interroger, prendre au sérieux ses hypothèses, ne jamais jouer au « sachant » : combien de fois je vois des adultes moquer les opinions des enfants… C’est un des plus tristes résultats de l’éducation autoritaire : ces adultes qui sont dociles avec plus forts qu’eux, et maltraitants, humiliants, avec les petits, avec les plus faibles en général (par exemple les personnes âgées).

Le troisième principe, c’est la non-violence (et pour cela s’initier par exemple à la Communication non violente théorisée par Marshall Rosenberg). Le quatrième, c’est la hauteur d’enfant : voir le monde à hauteur d’enfant, comprendre ce qu’un enfant peut ou ne peut pas comprendre, ne pas vouloir tout enrégimenter au même moment pour tous. Le cinquième, c’est l’exemplarité : on n’éduque pas avec des préceptes, on éduque par l’exemple. Et le sixième, c’est l’amour inconditionnel, ou en tout cas, pour les professionnels, une présence sécurisante qui ne dépende pas du comportement de l’enfant : « Je suis là pour toi, quoi que tu fasses ». Il faut qu’il y ait de l’attachement, parce que l’enfant en a un besoin vital.

Sur le papier, c’est limpide mais sur le terrain dans un secteur en crise, n’est-ce pas mission impossible ?

C’est vrai que le secteur est en crise, et c’est même une partie du problème. C’est un métier magnifique, mais trop souvent les conditions objectives de son exercice empêchent qu’il s’exerce dans des conditions dignes. Il y a des sous-effectifs, trop d’enfants mis ensemble, trop d’heures, des professionnels pas assez formés. Donc évidemment, c’est une situation inhumaine, et un système inhumain provoque nécessairement des actes inhumains.

Cela n’empêche pas que cette éducation soit possible à condition de s’en donner les moyens, en refusant l’inhumain, en s’organisant pour obtenir des conditions de travail meilleures, des formations fondées sur la science et non sur l’idéologie, etc. Chaque professionnelle, au poste qui est le sien, doit parler autour d’elle de ses questions, et organiser, là où elle se trouve, une action collective destinée à améliorer cet état de choses : rien n’est jamais fatal, rien n’est inchangeable, pour peu qu’on se parle avec franchise et bienveillance, qu’on réfléchisse avec courage, qu’on s’organise efficacement et qu’on agisse avec résolution.

Pensez-vous qu’un jour, il sera possible de parler d’éducation d’enfants autour d’un consensus ?

Oui, j’en ai la conviction. Je prends souvent l’exemple de la Suède, qui a été pionnière, en 1979, dans l’interdiction des violences faites aux enfants. À l’époque, la société suédoise en était au même point que la société française, et aujourd’hui tout le monde considère que ce changement a été bénéfique pour toute la société. Le monde change progressivement. C’est long, mais c’est un processus historique. Le genre humain va vers plus de liberté, même si cette progression rencontre des résistances de plus en plus violentes et des victoires ponctuelles de l’ordre ancien. Un jour, on ne parlera plus d’éducation démocratique comme d’une orientation particulière. On parlera simplement d’éducation.

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Propos recueillis par Anne-Flore Hervé

PUBLIÉ LE 29 mai 2026

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