« Les Ogres » : quand les professionnels de la petite enfance sont obligés de s’intéresser au monde des affaires
Fabienne Agnès Levine est psychopédagogue, consultante jeu et petite enfance, et auteure de nombreux ouvrages à destination des professionnels de la petite enfance. Suite à la lecture des Ogres de Victor Castanet, elle a souhaité réagir, car cet ouvrage, comme pour tous ceux qui l’ont lu, ne l’a pas laissé de marbre. Tout le business autour des crèches relaté par l’auteur l’a ainsi affligée et rendue bien triste…
Pour qui veut comprendre le grand malaise que traverse le secteur de la petite enfance, « Les ogres » est la lecture de la rentrée. Il complète trois livres importants parus en 2023 et 2024, « Babyzness », « Le prix du berceau » et « J’ai mal à ma crèche » ainsi que le rapport de l’IGAS d’avril 2023 et d’autres sources d’informations alarmantes. Bien que le texte en bandeau sur la couverture du livre de Victor Castanet, « Révélations sur le système qui maltraite nos bébés », ne m’ait pas étonné plus que ça, cette lecture m’a rendue triste. En effet, quand on a choisi d’évoluer professionnellement dans l’univers de l’enfance et de l’éducation, on n’est pas préparé à s’intéresser aux ficelles des montages financiers, quels qu’ils soient.
Par exemple, on peut croire que le terme « manager » s’applique aux relations entre salariés dans les fast-foods mais pas du tout aux personnels des établissements qui accueillent des enfants. Il faut donc accepter de changer de registre et de vocabulaire pour comprendre le rôle des acteurs décrits dans « Les ogres », à commencer par celui du dirigeant de People & Baby, mais aussi de ses concurrents directs, à la tête de Babilou, de La Maison Bleue ou de Les Petits Chaperons Rouges. L’auteur de l’enquête explique bien comment on en est arrivé là, quand il écrit qu’en 2005 : « Des départements peu attractifs sont prêts à mettre au pot pour attirer les opérateurs. Des dispositifs de défiscalisation voient le jour pour pousser les entreprises à proposer des berceaux à leurs salariés. L’argent public coule à flots. Des centaines de milliers de places sont à créer sur tout le territoire. » (page 148)
Avant l’ouverture aux opérateurs privés
C’est avec nostalgie que je me suis rappelé une époque où, en France, l’ensemble des crèches dépendaient des politiques publiques et reposaient beaucoup sur la volonté des collectivités locales. Les moyens déployés manquaient parfois d’ambition et lorsque de belles initiatives dynamisaient le secteur, elles ne bénéficiaient pas de l’appui d’une agence de communication. Dans les décennies 1980 et 1990, les structures privées – quelques crèches d’entreprise et des jardins d’enfants – étaient l’exception et ne pouvaient pas bénéficier de fonds publics. Les associations contribuaient, minoritairement mais activement, au déploiement de crèches et de haltes-garderies. Le service offert aux parents était, certes, très imparfait en qualité, et très insuffisant en quantité, mais au moins il était à l’abri de l’avidité des entrepreneurs et des actionnaires. La grande affaire de l’époque était de faire entrer les discours psychologiques dans cet univers et d’instaurer une dimension éducative dans un secteur tiraillé entre la référence d’un modèle hospitalier dépassé et la tentation d’un modèle scolaire inadéquat avant trois ans. Cet âge d’or des crèches, durant lequel on a assisté aussi à la professionnalisation des assistantes maternelles et à l’invention de nouveaux modes d’accueil, était porté par des personnes comme Janine Lévy, Danielle Rapoport, Geneviève Appell et bien d’autres, tellement motivées par l’aventure des « années bébé ». Une autre préoccupation qui faisait débat était la refondation des différents métiers de la petite enfance, tâche restée en chantier.
L’Orpea des crèches
Entre 2004 et 2006, il s’en est fallu de peu pour que les établissements de la petite enfance, tout comme ceux destinés aux personnes âgées, soient exclus de la liste des secteurs professionnels soumis au secteur marchand européen. À la place, un grand virage a eu lieu, que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître. Les personnels de crèches se sont mis à travailler dans des structures ouvertes aux financements privés, parce que, au moment de la négociation de la directive Bolkestein portant sur le marché unique, le choix a été fait de considérer que l’accueil d’un bébé était une marchandise comme les autres. Les vannes de l’argent des actionnaires et de l’argent public se sont ouvertes en plusieurs étapes, lentement mais sûrement. C’est le sujet du livre de Victor Castanet. Il l’a construit autour d’un personnage dénué de scrupules, le fondateur de People & Baby, ce qui rend la lecture captivante, tellement certaines situations peuvent être rocambolesques. Comme il l’avait fait pour les Ehpad en enquêtant essentiellement sur Orpea, il s’est focalisé sur une seule entreprise de crèches. Les pratiques qu’il a découvertes à People & Baby sont édifiantes par leurs rouages peu recommandables et par le cynisme des deux fondateurs, un homme et une femme qui forment un couple en ville. C.D. se déplace en hélicoptère pour la gestion des affaires courantes, O.B. n’hésite pas à demander au personnel d’une crèche de se dépêcher de mettre les mains des bébés dans la peinture, de manière à décorer l’entrée dès le lendemain matin de sa visite. Il en va, selon elle, de la « qualité perçue », terme qu’elle n’invente pas mais qui se trouve dans tous les manuels de marketing pour désigner « le niveau de qualité d’un produit ou service tel qu’il est perçu par le consommateur de manière plus ou moins subjective ». Les opérateurs de crèches privées savent aussi utiliser des mots magiques dans leur communication, tels « nature », « bilingue », « langue des signes » et quelques autres. Il ne s’agit pas là de remettre en cause des tendances propres à une époque, ni l’intérêt de ces démarches, à condition qu’elles correspondent à une réalité effective et à des valeurs éducatives.
« Il en va de la sécurité et de l’avenir de nos enfants »
Dans ce livre, il n’est pas question que de chiffres et de business. Sont relatés aussi « un ensemble de petits grains de sable susceptibles d’émousser la subtile mécanique d’une crèche ». Cette phrase décrit (page 70) le douloureux passage, pour chaque membre d’une équipe, d’un gestionnaire associatif à un gestionnaire du secteur marchand. Elle illustre ce que vivent au quotidien tant de professionnels de la petite enfance, dont la qualité de travail dépend d’un changement de DSP (délégation de service public), du rachat d’un petit réseau de crèches (ou micro-crèches) par un plus grand, ou de tout autre chamboulement d’ordre purement commercial. Aussi riche soit le travail d’investigation de Victor Castanet, avec des informations étayées par des sources vérifiées, il ne donne pas vraiment d’espoir de sortie de cette machine infernale. S’il aide à attirer l’attention sur les détournements – de manière tantôt légale, tantôt illégale – de l’argent public, c’est déjà une bonne chose. Pour le reste, People & Baby a changé de direction ; il pourra bien changer de nom, comme Orpea n’a pas tardé à le faire après la parution chez le même éditeur de « Les fossoyeurs » : maigre consolation. Dans ce groupe (non pas au sens humain mais au sens de regroupement de sociétés) et dans les autres, les prestations de repas et les commandes de couches vont peut-être faire l’objet de quelques dépenses en plus. Partout, la « clientèle » va peut-être être plus suspicieuse, comme elle l’a été si longtemps, à tort ou à raison, à propos de l’accueil chez une assistante maternelle. Les pouvoirs publics vont probablement réajuster leur mode de contribution, direct et indirect, à l’expansion commerciale mais, globalement, les dés sont jetés : faire des bénéfices, un peu ou beaucoup, en s’occupant des plus vulnérables ne choque pas plus que ça les nouvelles générations. Par contre, la mère du journaliste ne s’en laisse pas conter. Dès que son fils lui annonce son travail en cours, elle l’interpelle : « Tu mettrais ta fille de deux ans dans une crèche cotée en Bourse ? » (page 11). Après que la prise en charge du tout-petit aura mis plusieurs décennies pour s’affranchir d’un modèle charitable et hygiéniste, elle est en train de plonger dans un monde d’investisseurs et d’actionnaires, de fusions-acquisitions, de fonds d’investissement, de fonds de dette, de rendements locatifs, de développement à l’international… Dans cet ouvrage qui se lit aussi bien qu’un livre d’espionnage, le journaliste tire le signal d’alarme dès la page 13 : « Il en va de la sécurité et de l’avenir de nos enfants. ».
L’histoire de la renaissance ou du déclin de l’accueil de la petite enfance n’est pas encore dite mais, en tout cas, lorsque Victor Castanet nous raconte comment « les géants des crèches privées chassent en meute », ça fait peur.
Fabienne Agnès Levine
PUBLIÉ LE 30 septembre 2024
MIS À JOUR LE 15 octobre 2024