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Pour Sylviane Giampino, les normes et les contrôles ne régleront pas la qualité d’accueil des jeunes enfants.

Nous avons demandé à Sylviane Giampino, présidente du Haut Conseil de l’enfance et de l’adolescence du HCFEA, ce qu’elle pensait des révélations du livre de Victor Castanet Les Ogres (Flammarion). Celle qui est à l’origine de la Charte nationale pour l’accueil du jeune enfant  n’est pas étonnée mais prévient que  ni l’accumulation de normes, ni l’intensification des contrôles ne peuvent garantir la qualité de l’accueil des jeunes enfants. Un point de vue à contre-courant.

 


Une prise de conscience progressive de l’importance de la qualité

Pour Sylviane Giampino, cet ouvrage, comme les précédents « est la suite logique de tout un parcours de prise de conscience que l’accueil du jeune enfant est un domaine d’action publique aussi important que celui des politiques familiales et de l’éducation. » Elle rappelle : « J’ai été à l’origine, avec la mission sur le développement du jeune enfant, les modes d’accueil et la formation des professionnels que Laurence Rossignol m’avait confiée en 2016, d’un recentrage sur la qualité d’accueil du jeune enfant. Avec pour axe prioritaire l’appui sur les connaissances de ce qu’il a de si particulier dans le développement des tout-petits. Et d’inséparables de son contexte familial et de vie. En 2015-2016, ma mission a donc remis la qualité d’accueil au centre de l’organisation , du financement des pratiques et des formations pour l’accueil du jeune enfant. »

Et déjà, la mission Giampino alertait sur la pénurie de professionnels et interrogeait les cadres financiers de l’accueil du jeune enfant, la PSU étant déjà identifiée comme problématique. Depuis, des rapports successifs, des séminaires interinstitutionnels, des livres ou articles n’ont cessé d’insister sur la notion de qualité d’accueil et d’en décrire tous les enjeux.

Attention aux fausses bonnes pistes : la qualité ne se quantifie pas avec des standards

Sylviane Giampino observe ce qui se passe actuellement, en réaction aux révélations de ce livre de Victor Castanet mais avant lui du rapport de l’IGAS, et des deux autres ouvrages pointant les cas de maltraitances en crèche. Et s’inquiète des fausses pistes mises en avant. Elle craint une accumulation de normes et contrôles faussement rassurants. Néanmoins elle aime à souligner, qu’avant même les années 2000, il y eut une tendance à multiplier les normes, (« inspirées de la culture entrepreneuriale ») qui s’est traduite par une recherche « d’efficience de maitrise des dépenses, d’évaluations standardisées et méthodes managériales mais aussi au juste souci de maitrise des dépenses publiques, s’est progressivement ajoutée l’idée que ce domaine puisse devenir lucratif. »

Elle ajoute : « Le discours de la qualité qui s’est déployé cette dernière décennie a été détourné du travail de base réalisé en 2015-2016. Il y a une prise de conscience et quelques premières pierres réglementaires ont été posées depuis, dans l’ordonnance des services aux familles et la création d’un comité de filière de la petite enfance. Mais le pire serait que les mobilisations de toutes les parties prenantes, des acteurs de terrains des spécialistes et de nos grands corps d’inspection des services qui préparent la création d’un service public de la petite enfance ne soient déroutés vers pour justifier des approches illusoires, des simulacres de qualité. Comme la garantie par des comptages obsessionnels de grammages de nourriture, ou des  guides de pratiques positives,  listant des pseudo bons comportements des professionnels auprès des enfants. Le tout sans transformer la matrice : le système administratif, de gouvernance, de choix d’effectifs compétents, et de financement égalitaires».

Selon Sylviane Giampino, pour lutter contre le low cost, il faut agir sur la formation des professionnels, sur les pratiques professionnelles. Lutter contre le low cost, ce n’est pas augmenter le nombre de normes et de contrôles. « Et ma crainte, c’est qu’on apporte de fausses réponses et que ces réponses soient aggravantes », souligne-t-elle.

Le SPPE, c’est d’abord la qualité définie par des cadres et une éthique de justice éducative et sociale

« Les normes et les contrôles, poursuit Sylviane Giampino, ce n’est pas ce dont les enfants ont besoin, ce n’est pas ce qui motive les professionnels, ce n’est pas ce que recommande le HCFEA. Le HCFEA insiste pour que le SPPE ne soit pas un service minimum ou un affichage politique. Le SPPE, c’est d’abord la qualité définie par des cadres et une éthique de justice éducative et sociale ». Et de conclure, sans langue de bois  : « l’accueil du jeune enfant ce n’est pas une liste de normes. C’est chercher à mettre en place un système qui ne soit pas un tatillonnage obsessionnel qui serve de pare-feu aux gestionnaires ! ».

La marchandisation s’applique à tout, pas seulement aux modes d’accueil !

Sylviane Giampino rappelle que le choix d’un système libéral en France n’a pas attendu l’ouverture au secteur privé lucratif des crèches. Puisque l’accueil chez une assistante maternelle est aussi une forme libérale d’accueil du jeune enfant.
« Les politiques de la petite enfance subissent ce mouvement de marchandisation des politiques d’action sociale qui s’applique à tout. Les crèches sont l’un des symptômes comme beaucoup d’autres. Le virage a été pris par une décision de l’État français en 2006, en refusant de sortir les modes d’accueil de la circulaire Bolkestein, ouvrant à la libre concurrence entre les pays européens.  Il aurait pu considérer que l’accueil du jeune enfant était un service d’intérêt général et il a pris la décision de ne pas le faire. C’est le défaut inaugural de l’État français. Je ne suis pas surprise de ce qui se passe aujourd’hui. Je fais partie de ceux, nombreux qui, dès 2006, se sont mobilisés pour analyser les risques et les dérives. »

Ce n’est pas le privé le problème, c’est la financiarisation comme objectif …

Pour le HCFEA, ce n’est pas tant la participation du privé lucratif à un service d’intérêt général qui pose problème. Il participe à l’effort nécessaire pour répondre aux besoins d’accueil des familles et du jeune enfant. Ce qui est un problème, c’est le manque de courage de la puissance publique pour le réguler. Le problème dans l’affaire, ce sont les modalités de régulation de l’argent public et c’est ce qui était rappelé dans son communiqué de novembre 2023.
« Par ailleurs, il est vrai et je l’ai constaté notamment lors des travaux préparatoires à la stratégie de prévention et de lutte contre la pauvreté, note Sylviane Giampino, que la FFEC s’est rapprochée très clairement du gouvernement.  Et elle a commencé à produire un discours social. Avec des éléments de langage sur la qualité d’accueil. La FFEC s’est posée comme partenaire à tous les travaux auxquels j’ai pu assister depuis 2015. Pourquoi pas. Je n’ai pas à juger cela. »

La création des multi-accueils, un rendez-vous raté

« Le décret de 2000 et la création des multi-accueils a été un tournant et nous l’avons raté », remarque-t-elle encore. C’était une belle idée, une belle opportunité que ces multi-accueils, qui faisaient un mixte entre crèches et haltes-garderies. Mais cela a entrainé au contraire un paradoxe entre les professionnels et les familles. Au centre de ce paradoxe : la contractualisation avec les familles et la tarification à l’heure. « Mais ce n’est pas à l’heure qu’on accueille un enfant, ni à la journée, c’est une place qu’on crée pour lui dans une structure, un service, parmi les autres et surtout dans l’espace mental des personnels avec lesquels l’enfant et ses parents interagissent », souligne Sylviane Giampino en poursuivant, le problème avec les logiques de contractualisation c’est aussi la fixation sur les horaires et les nombres, la charge administrative qu’elles nécessitent. Une sorte de captation de la disponibilité attentive si utile aux liens entre les parents, les professionnels et les enfants. Ce qui est l’un des gages de la qualité des modes d’accueil. »
 

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Propos recueillis par Catherine Lelièvre

PUBLIÉ LE 27 septembre 2024

MIS À JOUR LE 02 octobre 2024

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