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Ecrans : un rapport qui se veut ambitieux mais maladroit pour la petite enfance
Une commission d’experts, mandatée par le Président de la République, a rendu cette semaine un rapport très attendu mais créé dans l’urgence sur l’impact de l’exposition des enfants aux écrans. Alarmiste, elle dénonce l’hyperconnexion subie des enfants et adolescents, les conséquences pour leur santé mais également le business qui en résulte. Pour reprendre le contrôle sur les écrans, elle préconise notamment leur interdiction aux enfants de moins de trois ans et dans tous les lieux d’accueil de la petite enfance, individuels et collectifs, puis une prise en main graduée et accompagnée au fil des âges.
En janvier dernier, Emmanuel Macron installait une commission de dix experts, co-présidée par la neurologue et neurophysiologiste Servane Mouton et le professeur de psychiatrie et d’addictologie Amine Benyamina, avec pour mission d’évaluer l’impact de l’exposition des enfants et des jeunes aux écrans. Ce mardi 30 avril, ils ont remis leur rapport au Président de la République, qui a donné un mois au gouvernement « pour examiner ses recommandations et les traduire en actions », a-t-il indiqué sur X (ex-Twitter).
Experts de tout, sauf de la petite enfance
Pendant plus de trois mois, la commission d’experts, composée de professionnels de santé, du numérique et de l’éducation, a mené près de 250 auditions de spécialistes, de soignants, d’enseignants, (dont une contribution écrite de l’Ecole Waldorf, suivie de près par la Miviludes, qui a suscité quelques critiques d’un article de l’Express), d’adolescents, de responsables d’entreprises et d’organisations en lien avec le numérique… mais pas un seul professionnel de la petite enfance ! « Trois mois c’était trop court, c’est évident, admet Servane Mouton, co-présidente de la commission. On aurait eu plus de temps, on aurait interviewé plus de spécialistes du côté de l’éducation et la petite enfance. Sur la toute petite enfance, on a plutôt entendu des soignants, orthophonistes, pédopsychiatres, plus que des assistantes maternelles et personnels de crèches », regrette-t-elle.
Et le constat des experts est alarmant : les enfants sont très largement exposés, de plus en plus jeunes aux écrans. Les scientifiques sont unanimes, l’utilisation des écrans a des conséquences néfastes sur la santé des enfants, elle contribue au déficit de sommeil, au manque d’activité physique, à l’obésité, aux problèmes de vue… Bien que les conséquences sur le neuro-développement nécessitent quant à elles d’être approfondies, ils recommandent à juste titre « une grande vigilance, à minima jusqu’aux 4 ans de l’enfant dans l’usage qui est fait des outils, en leur présence, par les parents, mais aussi plus généralement par les professionnels en lien avec la petite enfance (assistantes maternelles, personnels de crèches, nourrices…) a fortiori aux moments clés de la relation (repas, soins, jeux…) ».
29 propositions clés dont 2 pour la petite enfance
Les experts de la commission appellent les pouvoirs publics, les différents acteurs du numérique et les citoyens à reprendre le contrôle sur les écrans. Pour ce faire, ils formulent 29 propositions (dont deux concernent tout particulièrement la petite enfance) déclinées en mesures très concrètes, qui « doivent être prises dans leur ensemble », comme « un système », précisent-ils. Pas question donc, pour le gouvernement, de n’en extraire que quelques-unes…
Servane Mouton se dit fière du travail accompli : « Nous avons rendu un rapport vraiment riche : nous sommes allés plus loin que le 3-6-9-12 de Serge Tisseron qui avait été formulé avant que l’on ait toutes ces données, je pense que nous avons été exigeants sur les usages et pas complaisants avec l’industrie. Je ne sais pas quelle sera la récupération politique qui en sera faite. Moi je souhaite que les citoyens s’emparent de ce sujet et reprennent ces mesures à leur compte », espère-t-elle.
Bannir les écrans avant 3 ans pour protéger les tout-petits
La proposition n°11, « protéger les jeunes enfants de moins de 6 ans de l’exposition aux écrans et notamment dans les lieux d’accueil (crèches, assistantes maternelles, école maternelle) » recommande de renforcer la réglementation en vigueur et de ne pas exposer les enfants de moins de 3 ans aux écrans. Et ce dès les premiers jours de l’enfant, en limitant autant que possible l’usage des écrans et des télévisions à la maternité. Ensuite, au domicile dans le cercle familial où les écrans sont déconseillés jusqu’aux 6 ans de l’enfant, « sans exclure quelques usages ciblés et accompagnés autour de contenus de très bonne qualité ».
A noter, les experts se prononcent en faveur de l’abandon de la logique de « temps maximum par jour », « qui délivre insidieusement le message que regarder des écrans tous les jours est acceptable pour un jeune enfant ». Ils recommandent également « d’interdire l’usage des jouets connectés destinés aux enfants de moins de 6 ans, à l’exclusion des boites à histoires connectées ».
Les lieux d’accueil de la petite enfance dans le viseur ?
Les experts de la commission sont catégoriques : « les écrans doivent être bannis des espaces dédiés aux enfants au sein de ces lieux d’accueil du jeune enfant ». Tout comme à l’école maternelle où « les écrans de télévision et d’ordinateur n’ont ainsi pas leur place », martèle le rapport. Ils semblent insister tout particulièrement sur l’accueil individuel qui leur parait plus à risque : « Si dans les crèches, l’exposition aux écrans parait plutôt maitrisée, la question de l’usage des écrans en interférence à la relation aux enfants parait plus problématique chez les assistantes maternelles ou les « nounous » recrutées par les familles », explique maladroitement la commission d’experts dans son rapport.
Elle précise que chez les assistantes maternelles, « ces écrans ne doivent pas être utilisés en présence d’enfants que ce soit en simple « fond » ou pour les « occuper ». La commission plaide donc en faveur de la mise en place d’actions renforcées auprès des assistantes maternelles et des « nounous » via les collectivités territoriales, les Caf, les PMI, notamment pour sensibiliser davantage encore les professionnels qu’ils ne le sont actuellement sur les dangers des écrans pour les tout-petits et sur les pratiques vertueuses à adopter en la matière ».
Une maladresse de plus à l’encontre des assistantes maternelles
Il n’en fallait pas plus pour indigner les assistantes maternelles, dont le CNAMCF se fait le porte-parole : « Une commission qui stigmatise encore les Assistants Maternels ! Mais quand allez-vous enfin respecter ces professionnels ? Nous vous le rappelons une nouvelle fois : les Assistants Maternels ont mis en place depuis des années l’absence des écrans auprès des enfants accueillis ! » affirme le collectif sur le réseau social LinkedIn.
Pour Servane Mouton, il y a méprise et maladresse. « Dans ce rapport, les professionnels de la petite enfance sont cités au même titre que les soignants, les enseignants. Nous voulions montrer que tous ceux qui sont au contact des enfants doivent être formés aux enjeux autour des usages des écrans, et pas les professionnels de la petite enfance plus que les autres ! (…) Dans nos discussions, jamais nous n’avons eu le sentiment que la manière dont les enfants sont accueillis chez les assistantes maternelles est problématique (…) Nous n’avons jamais eu l’intention de cibler volontairement les assistantes maternelles ou les professionnels de la petite enfance. Les propos, peut-être maladroits, du rapport ont été mal interprétés. Ce n’est pas dans cet esprit que cela a été écrit », précise-t-elle.
Une proposition de loi qui fait écho au rapport
Déposée avant la sortie du rapport, une proposition de loi des députés LR Antoine Vermorel-Marques et Annie-Genevard, visant à « interdire l’utilisation des écrans dans les crèches et chez les assistantes maternelles » avait déjà fait réagir début avril, provoqué la levée de boucliers des pros de la petite enfance et l’enthousiasme de la classe politique, peu au fait des problématiques du secteur. Lors des questions à l’Assemblée Nationale, ce même mardi 30 avril, le premier ministre Gabriel Attal n’a pas manqué de réaffirmer son soutien à cette proposition de loi.
Elle fait aujourd’hui clairement écho aux recommandations du rapport, qui propose, dans les mesures de la proposition n°11, de « prévoir dans les contrats d’accueil, voire dans les clauses d’agrément des assistantes maternelles, une clause sur le non-usage des écrans en présence de jeunes enfants ». Et le rapport de préciser que certaines collectivités territoriales, départements, communes ont d’ores et déjà prévu d’inclure la régulation de l’usage des écrans dans les contrats d’accueil des enfants par une assistante maternelle, notamment dans le département de l’Ain…
Alerter sur les risques de technoférence
Dans les mesures de la proposition n°11 comme tout au long du rapport, la commission incite également les professionnels de la petite enfance et de l’éducation à porter « une attention particulière à l’usage de leurs propres écrans », lorsqu’ils sont au contact de jeunes enfants. Une problématique sur laquelle alertait déjà sérieusement Julie-Marty Pichon, réagissant à la proposition de loi LR sur les écrans au mois dernier. « Ces outils ne doivent pas être utilisés en présence de l’enfant tant pour des questions de sécurité qu’au regard du risque de technoférence », rappelle le rapport, qui propose « d’encadrer l’usage des smartphones par les professionnels de la petite enfance (assistantes maternelles comme en EAJE), durant leur intervention auprès des jeunes enfants ».
Amplifier le soutien à la parentalité
Une seconde proposition mise plutôt sur le soutien à la parentalité, pour agir dès la petite enfance. Avec la proposition n°23 : « déployer une vraie politique d’aide et de soutien à la parentalité en matière d’écrans et de numérique », la commission recommande d’amplifier le mouvement d’aide à la parentalité pour sensibiliser les parents aux risques des écrans, à leur usage raisonné avec les enfants et aux risques de technoférence, et ce dès le temps de la grossesse, puis lors des étapes clés de l’enfance puis de l’adolescence. Et de proposer l’introduction de ces thèmes dans les consultations prénatales, l’organisation de temps d’échanges sur ce thème lors des visites annuelles de santé, une grille de suivi de l’usage du temps d’écran dans le carnet de santé etc. Les experts proposent également de soutenir et renforcer « une offre de qualité en matière de soutien à la parentalité numérique ».
Pour Servane Mouton, il n’est pas question de « mettre un policier devant chaque porte » pour contrôler et faire appliquer des interdits. « Nous avons voulu montrer qu’il y avait dans les villes un problème d’alternative et d’ajustement de l’environnement aux besoins des enfants. Que nous avions à faire à un véritable problème de société et pas seulement un problème d’éducation et de responsabilité des parents, insiste Servane Mouton. Pour elle, « les premiers responsables, c’est cette industrie florissante qui vit grassement des écrans, ce ne sont pas les parents, les enfants, et c’est là-dessus qu’il faut agir en premier lieu ». Reste à savoir si les pouvoirs publics sauront s’emparer du sujet à sa juste mesure…
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Pièce jointe :
rapport_ecrans_avril2024.pdf
1.75 Mo
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Laurence Yème
PUBLIÉ LE 07 mai 2024
MIS À JOUR LE 25 mai 2024