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Conditions de travail des assistantes maternelles : une étude qui en dit (très) long !
La Cnaf a publié ce mardi 12 juillet, une nouvelle étude intitulée « Les assistantes maternelles : un métier en évolution, des rémunérations encore faibles et des pénibilités minimisées », parue dans l’E-ssentiel n°219. En s’appuyant sur les enquêtes de l’INSEE et de la DARES, elle fait un état des lieux des conditions de travail et d’emploi des professionnels de l’accueil individuel et dresse le portrait d’une population féminine, vieillissante mais résiliente, bien qu’exposée à une pénibilité physique certaine, des risques psychosociaux et des temps de travail très longs. Et en filigrane, une interrogation beaucoup plus profonde : comment considère-t-on vraiment le métier d’assistante maternelle ? Décryptage.
On attendait avec impatience d’avoir quelques données récentes sur les assistantes maternelles, afin de prendre la mesure du défi qu’auront à relever les pouvoirs publics notamment dans le cadre du plan d’urgence pour l’accueil individuel, promis par Jean-François Combe. Sans surprise, la nouvelle étude de la CNAF parue ce mardi 11 juillet dans l’E-ssentiel n°219, décrit un mode d’accueil toujours majoritaire, mais une profession en perte de vitesse, tant au niveau du nombre de salariés, que du nombre d’agréments délivrés ou du nombre de familles bénéficiaires du Cmg. De 2019 à 2021, le nombre d’assistantes maternelles agréés ou salariées du particulier employeur est ainsi passé de 260 000 à 211 000. Selon le rapport de recherche intégral (n°232) sur lequel se base l’E-ssentiel, cette diminution tient plus « à un manque d’attractivité du métier, notamment du fait de leurs conditions de travail et d’emploi » qu’à une désaffection des familles.
Une identité professionnelle en mutation
L’enquête Emploi de l’INSEE confirme que les assistantes maternelles sont à 99% des femmes, dont l’âge moyen (48 ans) est sensiblement plus élevé que la moyenne des actifs occupés et va croissant. Configuration familiale, diplômes… Selon l’étude, on observe des transformations sociologiques marquées au cours de cette dernière période. D’abord, « le pourcentage d’assistantes maternelles en couple avec enfant est passé de 74 % en 2003 à 56 % en 2019. À l’inverse, les femmes en couple sans enfant sont passées de 17 à 27 % et les femmes seules ou en situation de monoparentalité représentent 15 % des professionnelles en 2019 contre 6 % en 2023. »
Ensuite, les assistantes maternelles déclarent de plus en plus de niveaux de formation supérieurs au minimum requis, la part des « sans-diplômes » étant passée de 40 % à 22 % entre 2003 et 2019. À ce titre, la formation continue semble avoir de plus en plus de valeur a leurs yeux. Pour la Cnaf, c’est une transformation progressive mais notable de leur identité professionnelle, y compris dans la perception qu’elles ont de leur activité.
Conditions de travail des assistantes maternelles : des salaires en hausse, mais toujours insuffisants
Qui dit transformation du métier, dit aussi nécessairement évolution des salaires. En la matière, l’étude de la Cnaf pointe une ‘bonne nouvelle’ de fond. En l’occurrence, « la rémunération mensuelle des assistantes maternelles croit au cours des quinze dernières années. Elle rattrape en partie celle des autres femmes employées, alors qu’elle leur était nettement inférieure. Elle dépasse par exemple celle des aides à domicile ou des agents de nettoyage et correspond pratiquement au niveau du Smic mensuel à temps plein (à 97 %, contre seulement 70 % de celui-ci en 2005). » Autre constat positif, « les taux horaires ont également connu une croissance de 66 % (contre 17 % pour les femmes employées), même s’ils demeurent toujours significativement en dessous du Smic : 6,83 € en 2019, à comparer à un Smic horaire net de 7,92 € ».
On pourrait donc être tenté de tempérer ces progrès. Après tout, on reste en-dessous des salaires minimum. D’ailleurs, Sandre Onyzsko, porte-parole de l’UFNAFAAM le rappelle « Il est évident qu’il faudrait relever ce taux horaire (0,281 X le SMIC horaire aujourd’hui). » Mais il est aussi important de mettre cette question salariale en perspective. « Le taux horaire va de paire avec un abattement fiscal intéressant. C’est pour cela qu’aujourd’hui seule 7 % des assistantes maternelles sont imposables aujourd’hui » rappelle-t-elle.
Un allongement du temps de travail
Comment expliquer cette augmentation des rémunérations ? Différents facteurs entrent en compte : la hausse des aides publiques accordées aux parents, l’accroissement du nombre d’enfants accueillis, les tensions sur les prix dans certaines zones, mais surtout, l’allongement de la durée hebdomadaire de travail « qui atteint près de 42 heures en moyenne (près de 2 heures de plus qu’en 2005) contre un peu plus de 32 h 20 pour l’ensemble des femmes employées (durée stable entre 2005 et 2019) », lit-on dans l’enquête.
Une durée du temps de travail qui interpelle la porte-parole de l’UFNAFAAM. « Il aurait été intéressant de considérer cette évolution à l’échelle annuelle dans l’étude, » explique Sandra Onyzsko. « Sur certains territoires, les assistantes maternelles tendent à compenser l’allongement du temps de travail hebdomadaire en s’octroyant plus de congés, notamment en raison du plafonnement des heures d’accueil journalier qu’elles ne peuvent pas dépasser », précise-t-elle tout en rappelant qu’aujourd’hui, la question du temps de travail, comme des salaires, doit avant tout être l’occasion d’interroger la qualité de vie au travail des professionnelles de l’accueil individuel.
Une compatibilité vie pro / vie personnelle qui laisse à désirer
Sur ce point, force est de constater que l’évolution de la profession ne va pas nécessairement dans le bon sens, notamment en matière de conciliation entre vies professionnelle et personnelle. L’étude est sans équivoque : « Les assistantes maternelles connaissent des journées très longues qui débutent, pour plus du quart de ces professionnelles d’entre elles, très tôt le matin (avant 7 heures). Ces horaires du quotidien empiètent ainsi sur les temps personnels et familiaux, induisant des conflits entre vie personnelle et vie professionnelle plus fréquents que dans les autres professions ».
Sans compter qu’en cas d’imprévus ou de difficultés pendant l’accueil, les professionnelles sont souvent isolées et sans (ou avec peu de) marge de manœuvre. Un point, qui selon Sandra Onyzsko mériterait qu’on y porte beaucoup plus d’attention : « la charge mentale et administrative des assistantes maternelles est à la fois extrêmement lourde et source de culpabilisation pour les professionnelles. L’étude fait des bilans intéressants, mais aujourd’hui il faut aujourd’hui apporter des réponses. Il faut avoir des leviers pour répondre aux problématiques d’une assistante maternelle qui part en formation ou est en arrêt maladie. On pourrait par exemple penser un système pour que les assistantes maternelles se remplacent plus aisément entre elles, » suggère-t-elle.
Une intensification du travail et une prise de conscience de sa pénibilité
Autre constat de l’étude : la pénibilité au quotidien est désormais une réalité pour les professionnelles, notamment sous l’effet « d’une forme d’intensification du travail (liée notamment à l’augmentation du nombre d’enfants gardés) », précisent les auteurs de l’étude. Ainsi en 2019, les assistantes maternelles « indiquent plus fréquemment effectuer des mouvements douloureux ou fatigants que l’ensemble des employés (+ 5 points) ou porter des charges lourdes (+ 20 points) ». À noter toutefois, d’autres indicateurs sont à la baisse comme les postures pénibles (- 8 points), les déplacements à pied longs ou fréquents (-13 points).
A ce titre, Sandra Onyszko est plutôt optimiste : « il y a, dans la profession, une vraie prise de conscience des enjeux liés aux postures, aux gestes professionnels, aux difficultés physiques du quotidien et ceci grâce aux lectures, aux formations, à la communication en réseau des assistantes maternelles », salue-t-elle. Plus inquiétante, selon elle, et c’est probablement le point le plus intéressant de l’étude de la CNAF, est l’euphémisation des pénibilités, la tendance à les tempérer, les sous-évaluer au quotidien.
Conditions de travail des assistantes maternelles : une vision faussée de la pénibilité ?
Pour mieux comprendre cette euphémisation, il peut être intéressant de revenir sur quelques chiffres qui semblent pointer qu’en termes de santé au travail, tous les voyants sont au vert, selon les assistantes maternelles en tout cas. Ainsi, selon l’étude,
- les professionnelles se sentent plus capables d’effectuer le même travail jusqu’à la retraite (64 %, contre 57 % des employées et 53 % des aides à domicile),
- elles ressentent moins souvent des douleurs (68 %, contre 72 % des employées et 79 % des aides à domicile),
- elles estiment avoir un état de santé général bon ou très bon (75 %, contre 65 % pour les employées et 51 % pour les aides à domicile),
- mieux encore, « elles ne sont que 18 % à établir un lien négatif entre leur activité professionnelle et leur santé, » lit-on de même source.
Ajoutez à cela le fait que la très grande majorité des pros se disent satisfaites de leur métier et on pourrait croire que tout va bien dans le meilleur des mondes. Pourtant, à l’éclairage des entretiens réalisés, les auteurs de l’étude suggèrent que l’activité des assistantes maternelles « repose d’abord sur des tâches relationnelles et émotionnelles » qui favorisent donc la fameuse euphémisation des pénibilités. Des pénibilités qui sont d’autant plus tempérées que dans l’inconscient collectif, les multiples tâches réalisées dans l’exercice de leur métier « peinent (encore) à être reconnues comme un ‘ vrai travail’ ».
Des métiers féminins, à domicile invisibilisés
La question agace évidemment Sandra Onyzsko, et on le comprend bien. « L’euphémisation des pénibilités s’inscrit dans un débat plus large de déconsidération des métiers féminins faits à domicile. On a non seulement encore parfois tendance à penser que les gens qui télétravaillent ne travaillent pas vraiment, mais en plus le métier d’assistantes maternelle est souvent perçu comme une garde d’enfant, quelque chose que les parents pourraient faire eux-mêmes. Résultat : les assistantes maternelles sont souvent vues comme des personnes ‘rendant service’, plutôt que des professionnelles favorisant l’éveil et l’autonomie du jeune enfant. Or, dans cet optique se pose forcément la question de la rémunération : que vaut vraiment ce coup de pouce ? », analyse-t-elle. Et cette perception parentale et plus largement sociétale du rôle des assistantes maternelles tend à influencer les pros elles-mêmes. « Elles finissent par se demander ce qu’elles valent vraiment. Renvoyer l’image que votre activité est un non-métier, c’est invisibiliser tout le travail féminin à domicile » s’insurge-t-elle. Reste à voir comment aujourd’hui les pouvoirs publics pourront s’atteler à une question philosophique, voire quasi-existentielle du métier…
A lire : Les assistantes maternelles : un métier en évolution, des rémunérations encore faibles et des pénibilités minimisées (L’Essentiel N°219)
Laurence Yème, Véronique Deiller
PUBLIÉ LE 13 juillet 2023