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A Bordeaux, La P’tite Pause offre un temps de répit aux familles précaires, dans une crèche, quand elle est fermée

L’Udaf de Gironde vient de mettre en place un dispositif audacieux et innovant, dans le quartier des Aubiers à Bordeaux. Tous les samedis après-midi, La P’tite Pause accueille des familles précaires pour offrir aux parents et enfants un temps d’accueil gratuit. En prime, la P‘tite Pause utilise les locaux d’un multi-accueil de la Fondation Apprentis d’Auteuil, fermé le weekend. Un beau projet qui ne demande qu’à être développé sur d’autres territoires. 

La P’tite Pause a été inaugurée en mai dernier, dans le quartier des Aubiers à Bordeaux. Un projet qui tenait particulièrement à cœur de l’équipe de l’Udaf de Gironde, qui portait ce projet depuis plus de deux ans, avec l’aide de nombreux partenaires enthousiastes. 

A l’origine, une première idée audacieuse qui a germé dans l’esprit de trois assistantes maternelles réunies dans une Mam à vocation inclusive de l’Udaf de Gironde : elles rêvent d’une structure qui pourrait accueillir ponctuellement de jeunes enfants la nuit, ou bien la journée, pour apporter un temps de répit à ces parents épuisés qui ne dorment pas ou qui travaillent de nuit. « Émerge alors, dans la réflexion de l’Udaf, la nécessité d’apporter aux parents cette notion essentielle de répit parental, explique Jean-Louis Haurie, président de l’Udaf de Gironde. Car avec l’arrivée de la Psu, la plupart des halte-garderies se sont petit à petit transformées en multi-accueils, on a alors vu disparaitre l’offre de service permettant ce dépannage ponctuel » … et pourtant si précieux. 

Et puis une autre idée sous-jacente : il y a partout des équipements petite enfance inoccupés la nuit et le weekend. « De mêmes équipements qui fonctionnent le jour devraient pouvoir servir davantage, selon d’autres modalités de fonctionnement », s’étonne Jean-Louis Haurie. Tout comme les écoles peuvent mettre à disposition leurs locaux pour l’accueil périscolaire et le centre de loisirs, pourquoi ne serait-il pas possible de faire une utilisation optimisée et renforcée des lieux d’accueil de la petite enfance ? 

Un projet co-construit par l’Udaf et la Ville de Bordeaux 

Convaincue qu’il y a là un projet à mettre en place, l’Udaf de Gironde commence à l’évoquer au sein du réseau Udaf-Unaf. Elle obtient un premier financement de démarrage en répondant à un appel à projet petite enfance « répit parental et accès aux droits des familles » piloté par la Cnaf, l’Unaf et la DGCS, ouvert à l’ensemble des Udaf du territoire national.

Rapidement, l’équipe rencontre la Ville de Bordeaux et reçoit un accueil extrêmement favorable de l’adjointe au maire, en charge de la petite enfance, Fannie Le Boulanger, qui s’enthousiasme pour ce projet. En effet, la municipalité se révèlera un partenaire motivé et prêt à s’engager ! C’est elle qui va orienter la réflexion sur les Quartiers Politique de la Ville (QPV) parce qu’elle dispose de financements spécifiques à leur attention, qui permettront de soutenir le projet. « Nous avons reçu un très bon soutien de la Ville de Bordeaux et de la Cité éducative qui nous ont apporté des financements, mais également une aide à l’ingénierie du projet et au tissage des partenariats locaux (PMI, centre d’animation, centre social). Une facette essentielle de ce projet, estime Hélène Champetier, directrice du Pôle action familiale, animation institutionnelle et innovation de l’Udaf de Gironde. 

Entrer dans un cadre existant, plus rigide que prévu

Mais comment structurer ce projet innovant ? Dans quel cadre le faire entrer pour garantir sa qualité d’accueil et trouver les financements pour l’accompagner ? Alain Larribau, directeur opérationnel des services de protection de l’Udaf de la Gironde a accompagné sa mise en place : « Il a fallu s’adapter aux contraintes de manière très schématique. La Caf, intéressée par le projet a tout de suite posé la question de la responsabilité de l’accueil des jeunes enfants et exigé des garanties pour nous soutenir », explique-t-il. Idem avec la PMI et le conseil départemental. Une rencontre commune avec la Ville de Bordeaux, la Caf, le Département et l’Udaf va permettre de réfléchir au cadre « le moins éloigné possible » de leur objectif. Ensemble, ils opteront pour un modèle d’Eaje, une micro-crèche.

Fidèle à son ADN associatif et familial, l’Udaf avait naïvement imaginé qu’elle pourrait simplement fonctionner avec des bénévoles, comme le faisaient autrefois les crèches parentales. Mais sur ce point, il a fallu donner des garanties plus importantes et opter pour une équipe professionnelle. Les locaux, eux, ne poseraient pas de problème puisque déjà agréés pour l’accueil de la petite enfance. « Nous n’avions pas imaginé devoir déposer une demande d’agrément Eaje, s’étonne encore Alain Larribau. Nous partions sur quelque chose de plus souple et de moins contraignant ! Mais pour permettre à des parents de confier leur enfant à des tiers, il fallait en passer par là, il fallait rentrer dans les cases… Au moins ce modèle est duplicable et reproductible ! », se réjouit-il, visionnaire. 

Les Apprentis d’Auteuil, un partenaire de confiance 

Dans un premier temps, l’Udaf avait imaginé utiliser les locaux de la Mam pour l’accueil des familles. Mais elle n’était pas à Bordeaux et les exigences bâtimentaires d’une Mam ne sont pas les mêmes qu’en Eaje. Il a donc fallu trouver un nouveau partenaire. C’est la Fondation Apprentis d’Auteuil, qui gère un multi-accueil dans le quartier des Aubiers à Bordeaux, qui a accepté de mobiliser pour ce projet, ses locaux et son équipe de professionnels de la petite enfance. Car il n’est pas si facile de voir ses locaux utilisés par d’autres, pour d’autres projets ! 

Très concrètement, un deuxième agrément a été demandé auprès de la PMI, pour ce même multi-accueil, déjà agréé pour son activité en semaine. De son côté, l’Udaf a signé deux conventions de partenariat avec les Apprentis d’Auteuil. L’une permet d’encadrer le partenariat et la seconde l’utilisation des locaux en tant que tels. « Nous allons dans de micro-détails et il le faut, pour que derrière, il n’y ait pas de crispations de la part des équipes qui reviennent le lundi matin », insiste Hélène Champetier qui fait le lien entre les équipes. Un cahier de liaison a été mis en place et les deux équipes font appel à la même société de nettoyage. Et bien sûr, il y a eu une rencontre entre les deux équipes qui ont pu faire connaissance. Vera Scotti, responsable technique de la nouvelle structure est enthousiaste : « C’est trop chouette et la cohabitation se passe très bien d’un côté comme de l’autre. On y est très bien ! C’est aussi ce que doivent ressentir les mamans… Nous appréhendions de nous retrouver « chez quelqu’un d’autre » mais tout a été vraiment pensé et nous avons vite trouvé nos repères. L’équipe de la semaine nous a expliqué ce qu’il faut savoir du matériel et nous laisse souvent des choses à disposition, c’est très fluide », assure-t-elle. De plus, la crèche a un jardin, un bel atout pour accueillir ces familles qui vivent souvent dans des lieux clos.  

Un Eaje ponctuel et une équipe qualifiée 

La P’tite Pause, imaginée par l’Udaf, a donc pris la forme d’un Eaje ponctuel, une micro crèche 12 places, qui accueille les enfants de 0 à 6 ans, les samedi après-midi de 14 heures à 18 heures, en dehors des vacances scolaires, dans les locaux du multi-accueil Les petites pousses du Lac, à nouveau agréé par la PMI en janvier dernier. 

Pour faire vivre ce nouveau lieu d’accueil, il a fallu constituer une nouvelle équipe qualifiée et salariée, recrutée par l’Udaf 33 par réseau et annonce. Elles sont trois professionnelles, auxiliaires de puériculture, dont une référente technique (en train de passer sa VAE Eje), qui viennent en complément de leur temps de travail, salariées d’une autre structure. « Nous sommes en train de recruter une 4e professionnelle, nous visons un profil d’éducatrice spécialisée pour mieux accompagner le sujet du handicap, précise Hélène Champetier. Nous élargissons l’équipe progressivement, au fil de l’inscription des enfants. A terme, les pros seront trois le samedi après-midi pour accueillir les familles : la référente et la nouvelle recrue travailleront tous les samedis, les deux autres professionnelles un samedi sur deux ». 

Référente technique de La P’tite Pause, Vera Scotti, est auxiliaire de puériculture depuis une quinzaine d’années. En poste dans un autre multi-accueil, elle a connu de nombreux projets. « J’avais besoin d’un plus projet fort professionnellement pour pouvoir continuer mon chemin, explique-t-elle. Ce dispositif atypique, en lien avec ces familles dans le besoin, me fait me sentir plus utile et n’a pas le même impact qu’avec les familles que je côtoie au quotidien. Dans ce nouveau défi, il y a quelque chose qui se tisse et donne envie d’avancer encore », témoigne-t-elle. Vera explique cependant qu’il y a cependant besoin d’être un peu aguerrie pour exercer auprès de familles en difficulté, ce qu’elle ne se serait pas sentie capable de faire au sortir de sa formation. « On a besoin d’avoir un peu d’expérience, d’avoir rencontré de nombreux partenaires, familles, milieux et cultures pour être capable d’avoir des repères », assure-t-elle.  

Des familles adressées par des partenaires sociaux 

La crèche est située au cœur du quartier des Aubiers, l’un des 11 QPV de Bordeaux-Métropole. Un quartier très social qui accueille de nombreuses familles monoparentales et d’origine étrangère dont beaucoup sont en situation très précaire et dans un grand isolement. Mais comment toucher directement ces familles qui ont le plus besoin de répit ? Pour répondre à cette question, l’Udaf a rencontré une bonne vingtaine de partenaires du territoire. « Et en discutant avec eux, nous avons pensé qu’il pourrait être intéressant de travailler par orientation des partenaires sociaux (PMI, Caf, services sociaux, centre social, école, autres structures d’accueil etc.) qui sont au courant de certaines situations délicates. Et cela fonctionne très bien, tous s’en sont bien saisi ! », assure Hélène Champetier. 

Depuis le mois de janvier 2025, La P’tite Pause accueille donc ces parents qui ont besoin de souffler. Sur les 11 familles inscrites, il y a 7 mamans seules dont certaines dans des situations très spécifiques : une maman très seule avec un mari qui travaille beaucoup, une autre qui a des soucis de santé, une famille qui vient d’arriver d’Algérie avec un bébé nouveau-né, une autre avec un enfant porteur de handicap qui souhaite retrouver un peu de disponibilité… 

La première fois qu’elles viennent, c’est une rencontre, elles s’inscrivent. Le deuxième samedi, c’est un temps de familiarisation, les parents restent le temps qu’ils souhaitent avec l’enfant, puis laissent l’enfant, petit à petit. Les familles signent un contrat sans engagement de 3 mois, renouvelable et gratuit. Au-delà, l’équipe évalue avec elles s’il faut continuer ou si elles n’en ont plus besoin. « Même en venant une fois par semaine, les enfants ne sont pas perdus et s’adaptent bien, nous sommes épatées, se réjouit Vera Scotti. Je pense qu’ils en ont besoin, ça fait une sacrée bulle d’air dans leur quotidien. Ils sont tout petits mais ont déjà des vies bien cabossées ! Je pense que sentir qu’on écoute leur maman et qu’on est juste là pour eux leur permet de se détacher en douceur. Ça se passe vraiment bien, même une fois que les mamans sont parties. On s’en fait souvent la remarque en équipe », affirme-t-elle, avec le sentiment de répondre à un véritable besoin. 

Accueillir les enfants et créer un lien social avec les familles 

Motivée et investie, l’équipe de la P’tite Pause travaille beaucoup sur la qualité d’accueil offerte aux familles. En choisissant soigneusement la meilleure heure pour accueillir les nouvelles familles pour que les enfants ne soient pas perdus au milieu de nouvelles têtes, pour que la confiance soit facilement établie avec parents et enfants, en prenant des temps de réflexion en équipe. 

Pendant ce temps de répit permis, une maman va chercher ses packs d’eau et de lait, une autre va tout simplement dormir, une autre encore passe un moment seule avec son aîné. Mais toutes viennent chercher un contact privilégié. « Elles nous parlent beaucoup, elles ont besoin d’un lien social. Elles sont assez seules et elles le disent, observe Vera Scotti. Souvent, elles ont besoin d’aide administrative ou d’accompagnement pour trouver un contact médical, un conseil ». Et pour Alain Larribau, cet accueil permet également aux familles de « mettre un pied à l’étrier pour oser ensuite aller vers des solutions de garde d’enfant plus classiques et régulières ».  

Pour l’équipe, c’est un accueil vivant et réciproque : « Ces femmes nous transmettent aussi beaucoup de choses ! Sans qu’on ne pose forcement des questions, elles nous racontent beaucoup de leur vie : comment on masse les bébés dans leur pays d’origine, leur parcours de vie, les métiers qu’elles ont exercés. Elles ont besoin de se confier. Assez vite, elles nous livrent toujours quelque chose d’elles. Pour moi c’est une marque de confiance », se réjouit Vera Scotti.  Alors pour aller plus loin, la P’tite Pause propose depuis le mois de mai, un café des parents pendant 1h30 à 2h dès l’ouverture. Son animation est portée par un intervenant extérieur, acteur du soutien à la parentalité, dans le cadre du REHAP, un dispositif porté par la Cnaf. 

Pérenniser le projet et développer le droit au répit parental 

La P’tite Pause n’a que quelques mois d’existence mais, encouragés par l’accueil favorable de la municipalité de Bordeaux, Alain Larribau et l’Udaf de Gironde espèrent déjà pouvoir pérenniser et développer le modèle. « Il pourrait y avoir plusieurs axes de développement possible, explique-t-il. Sur d’autres territoires, dans un autre QPV ou ailleurs dans le département, notamment en secteur rural. Le même dispositif pourrait également être intéressant sur d’autres créneaux en particulier l’accueil de nuit. Nous n’avons pas abandonné l’idée d’origine… », admet-il dans un sourire.

En quelques années, il faut reconnaitre que la notion de répit parental a fait du chemin dans les esprits. L’Unaf l’a désormais inscrite dans les projets de soutien qu’elle peut avoir pour ses Udaf. Et en 2025, la Caf et l’Ars ont encore lancé des appels à projets innovants en matière de répit parental… Car il reste encore beaucoup à faire !

Elles témoignent

La maman de Nina, 6 mois, la première enfant accueillie.

« Quand elle a été accueillie à la P’tite pause, Nina avait 3 mois. Elle n’avait encore jamais été accueillie en crèche. Pour les samedis ça m’aide beaucoup, je peux me reposer, m’occuper de moi, et faire les courses. C’est difficile de faire les courses avec la poussette, les packs d’eau, les sacs… Nina elle est toujours collée à moi, la P’tite pause le samedi ça la prépare à entrer en crèche. J’aimerai bien qu’elle rentre à la crèche des P’tites pousses du lac, là où se fait la P’tite pause les samedis. Ce serait bien pour Nina, elle est habituée, elle connait le lieu ».

La maman de Léa, 2 ans, orientée par la halte-garderie itinérante TUII

« La P’tite pause, c’est une très bonne solution pour les mamans qui élèvent leurs enfants seules. Pour moi ça a été un joli cadeau, une surprise, une solution. Comme je ne travaille pas je n’ai pas de place en crèche, je vais par contre à la halte-garderie les mardis. Les samedis, je suis fatiguée, je conduis mon fils à des compétitions et pour Léa c’était compliqué de suivre. La P’tite pause, c’est bien pour les enfants et les parents, moi ça m’a soulagé et Léa aime venir. A la maison Léa parle de Vera. Je suis contente du lieu qui est adapté aux enfants, de l’équipe ».

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Laurence Yème

PUBLIÉ LE 26 mai 2025

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