S’abonner

Accidents graves et maltraitance : les crèches du Grand Chalon se forment par simulation

La communauté d’agglomération de Chalon-sur-Saône a mis en place, en partenariat avec le Cesitech Santé, un large plan de formation par simulation à la prise en charge de l’enfant en cas d’accident grave et à la gestion des situations de malveillance dans l’ensemble de ses crèches. Chaque professionnel a ainsi pu être formé sur son lieu d’accueil. Une expérience riche et intense, partagée en équipes entières, qui ont ainsi gagné en confiance, en compétences et en cohésion.

Depuis une dizaine d’années, le Grand Chalon Agglomération détient la compétence petite enfance sur son territoire : la Direction de la Petite enfance gère les 18 crèches publiques, 12 RPE et 4 LAPE de l’agglomération de Chalon-sur-Saône, et a le souci de la qualité de l’accueil proposée aux familles. En 2018, une rencontre entre le président de la communauté d’agglomération et les professionnels du Centre Hospitalier William Morey – voisin de l’Hôtel de région – a permis de tisser un partenariat audacieux avec le Cesitech Santé, pour la formation des professionnels de la petite enfance à la prise en charge de l’enfant en cas d’accident grave et à la gestion des situations de malveillance dans les crèches. Un projet entièrement financé par le Grand Chalon Agglomération et mené sur le long terme puisque freiné par les années Covid : les agents de la dernière crèche seront enfin formés à la fin de ce mois de septembre 2024.

Une technologie de pointe au service de la formation professionnelle

A Chalon-sur-Saône, le Centre Hospitalier accueille un service très particulier : le Cesitech Santé, Centre d’Enseignement et de Simulation du Territoire Chalonnais, est une entité formatrice à visée pédagogique. Elle dispense des formations en interne et in situ sur toutes les thématiques santé, par la mise en place de scenarii ultra-réalistes. Les formateurs, spécialisés en simulation en santé, utilisent pour ce faire cinq mannequins haute-fidélité (de taille adulte, femme enceinte, enfant ou nouveau-né, pilotés par PC portable) et un dispositif audio et vidéo. Ces mannequins peuvent reproduire sur commande toutes les réactions physiologiques de l’être humain : pleurer, transpirer, saigner, faire une crise d’épilepsie, convulser, manifester une cyanose, uriner, faire une hémorragie… permettant de recréer les situations exceptionnelles que la Haute Autorité de Santé recommande d’être capable d’anticiper. Un dispositif également mobilisable pour former les professionnels en dehors du centre hospitalier, sur leur lieu de travail.

Un partenariat co-construit sur le long terme

Dès 2018, le Grand Chalon Agglomération a donc mobilisé le Cesitech Santé pour former, une à une, toutes les équipes des lieux d’accueil de l’agglomération, soit plus de 180 professionnels de la petite enfance. Une formation sur mesure à « la reconnaissance et prise en charge de l’urgence de l’enfant en cas d’accident grave », et à « la gestion des attitudes de malveillance » co-construite par la Direction de la Petite enfance elle-même et le Cesitech Santé. Pour Violaine Commeau-Deplaude, directrice de la Petite enfance du Grand Chalon Agglomération, ce projet a permis de répondre aux besoins des trois partenaires engagés : « Le Cesitech était intéressé pour développer ce type d’approche dans des lieux différents qui ne soient pas des lieux de soin, la Direction de la Petite enfance souhaitait travailler sur la question de la maltraitance et les dérives des professionnels de la petite enfance, et les élus de l’agglo ont saisi l’opportunité de pouvoir former la totalité des agents avec un dispositif innovant », précise-t-elle.

Expérimenter les situations critiques avant d’y être confronté

« En petite enfance, les professionnels ont une formation de base qui comprend les gestes de premiers secours mais derrière il n’y a pas forcément de formation ciblée sur le jeune enfant », souligne Violaine Commeau-Deplaude. Cette formation est donc venue répondre à une anxiété et une demande exprimée par de nombreux agents, d’aller au-delà des compétences de la formation PSC1 : « Nous sommes responsables de ces enfants infiniment vulnérables, sommes-nous vraiment prêts ? Serai-je capable de réagir ? ». Les convulsions notamment, pouvaient être une source de stress importante pour ces professionnels et « sur 18 crèches, cela peut arriver plusieurs fois dans l’année », note la Direction de la petite enfance.

La formation d’une journée, proposée aux agents des lieux d’accueil, a donc eu pour objectif d’expérimenter ces situations critiques avant qu’elles n’arrivent peut-être un jour, bien que la plupart soient des cas rares et isolés. « Dans ces situations, on est vite pris par le stress. Le fait de l’avoir vécu une fois, en simulation avec droit à l’erreur, bienveillance et sans jugement permet de travailler sur ses erreurs pour avancer et dédramatiser. Ainsi, ce ne sera pas la première fois, les professionnels auront le souvenir d’avoir déjà vécu cette situation, et les premiers gestes reviendront dans le calme et la maîtrise de soi », explique Isabelle Charles, référente opérationnelle et référente qualité du Cesitech Santé. 

3 à 4 scénarii expérimentés dans une journée

Rentrons dans le détail. Une journée de formation commence par quelques rappels théoriques préalables, avec des ateliers sur des mannequins procéduraux afin de revoir certaines notions et gestes techniques de base pour se remettre en confiance. Car l’objectif de la formation n’est pas tant d’acquérir ces gestes techniques que de faire preuve d’un comportement adapté à la situation pour protéger, alerter, secourir.

Après le briefing d’un premier scénario, (trois à quatre scenarii seront joués dans la journée), des professionnels entrent pour quelques minutes dans le simulateur, une pièce mise en situation avec un mannequin et un équipement audio et vidéo, dans laquelle va être vécue la suite du scénario. La scène est retransmise sur écran dans la pièce voisine, pour le reste de l’équipe qui suit avec attention, dans une tension palpable. En oubliant les caméras, les professionnels rentrent tout de suite dans leur rôle, allant jusqu’à réellement téléphoner au 15 (dont l’appel arrive sur le téléphone d’un médecin urgentiste formateur faisant partie du dispositif). Peggy Landré, coordinatrice des projets transversaux à la Direction de la Petite enfance a été marquée : « C’est tellement réaliste qu’on a vraiment l’impression que nos collègues, dans la pièce d’à côté sont vraiment en train de masser un bébé qui a fait un arrêt cardiaque. Avec l’émotion, on se surprend à espérer qu’elles y arrivent ! Il n’y a pas de jugement sur leurs réactions, plutôt de l’encouragement et de la compassion pour les autres ».

Un débriefing approfondi mené par un professionnel

Toute l’équipe est ensuite rassemblée pour un débriefing approfondi d’environ 45 minutes afin de décrypter, d’analyser et d’expliquer le comportement qu’il aurait fallu avoir, pour gérer la situation dans le respect des protocoles établis. Ce débriefing, c’est l’étape essentielle de la formation, assurée par des professionnels rompus à cet exercice, avec une double compétence et une expertise métier : formateur et infirmier afin d’être capable à la fois de mener le débriefing et d’apporter les compétences nécessaires sur la prise en charge de l’enfant.

Une formation in situ et en équipe entière

Bien que le matériel mobilisé soit conséquent, les formations du Cesitech Santé se sont toujours déroulées dans les lieux d’accueil, pour permettre aux équipes d’évoluer dans leur milieu naturel, avec le matériel utilisé habituellement, en équipe constituée comme au quotidien, pour jouer les scenarii dans les conditions de la vie réelle. Les formations ont eu lieu un samedi (récupéré ultérieurement), afin de pouvoir réunir l’équipe entière sur son lieu de travail sans avoir à fermer la structure. Une réunion a permis d’expliquer en amont le déroulé de la journée afin de poser un cadre sécurisant, de rassurer les professionnels et éviter l’effet de surprise, notamment concernant le matériel de captation vidéo…

Des mises en situation adaptées aux besoins des équipes

Des temps de travail, réunissant la Direction de la Petite enfance, le Cesitech Santé, les RSAI de chaque structure et les coordinatrices petite enfance ont permis de construire les scenarii proposés, en accord avec les protocoles établis en crèche et de définir leurs objectifs pédagogiques. Un scenario d’arrêt cardiaque et un autre autour de la malveillance en crèche, et puis en fonction des besoins ou du vécu du lieu d’accueil (une crèche avait connu par le passé la mort inattendue d’un nourrisson accueilli) une situation de choc anaphylactique ou d’étouffement par un corps étranger… « Nous n’avions pas forcément les mêmes protocoles qu’à l’hôpital, il a donc fallu s’accorder avec le Cesitech Santé pour que les agents acquièrent, par cette formation, des réflexes en accord avec les protocoles règlementaires. Tout un travail a été fait pour que l’on parte sur des bases communes », précise Peggy Landré.

Oser un scenario « maltraitance »

La Direction de la Petite enfance tenait à ce que soit abordé le thème de la maltraitance et de la gestion des attitudes déviantes ou malveillantes. « De la dérive a la maltraitance il y a encore un pas, mais ça peut arriver partout, y compris chez nous, reconnait Peggy Landré. Il était intéressant de travailler ce sujet sans tabou ni jugement : tout ne repose pas sur une personne mais aussi sur un environnement, des circonstances particulières. Une dérive peut arriver mais les collègues qui sont autour doivent être en mesure de réagir et de l’arrêter. C’est tout une culture professionnelle à avoir », explique-t-elle.

Ce nouveau scenario a donc été travaillé avec par la Direction de la Petite enfance avec l’aide d’une psychologue. Le Cesitech Santé a dû faire appel à des comédiens pour jouer le rôle de l’agent malveillant : une équipe prend en charge un enfant qui refuse d’aller déjeuner ou de faire la sieste. Un agent commence à perdre patience et à s’énerver, à avoir un comportement inapproprié. À quel moment lui dit-on qu’il va trop loin ? Comment l’arrêter ? Comment intervenir pour préserver l’enfant ? En formation, la psychologue a proposé en amont quelques éléments théoriques sur la communication non verbale, les gestes, les niveaux d’émotivité de l’enfant, l’intensité des pleurs et les manières de réagir vis-à-vis de l’enfant. « Les professionnels ont souvent été surpris qu’on ose aller sur ce terrain d’un début de maltraitance dans les lieux d’accueil. Ils s’attendaient davantage à ce que l’on parle de la reconnaissance de maltraitance familiale », note Isabelle Charles. Cependant il semble que ce scénario ait toujours été accueilli avec recul et bienveillance, levant un tabou et donnant de précieux repères aux professionnels de la petite enfance.

Une soutien psychologique essentiel

Dans chaque crèche, il faut reconnaitre que cette formation a été une journée émotionnellement très forte. La présence d’un psychologue, tout au long de la journée a permis un accompagnement de proximité, d’apporter un véritable soutien par les notions de communication non verbale et de gestion de crise qu’il a pu transmettre aux équipes. On a beau traiter de problématiques de santé, il n’y a pas que des compétences techniques à acquérir ! Un mois après la formation, une réunion permettait cependant de faire le point avec chaque équipe. De s’assurer que chaque professionnel avait bien vécu cette journée de formation, qu’il ne restait pas de blessures ou d’incompréhensions. En quel cas, le psychologue pouvait être sollicité à nouveau.

Des bénéfices inespérés sur les équipes

Alors que la quasi-totalité des professionnels a maintenant pu être formée, la Direction de la Petite enfance du Grand Chalon Agglomération se réjouit des bénéfices qu’elle a pu observer sur ses équipes. « On n’avait pas imaginé vivre une émotion si forte en équipe et évalué l’impact de cette journée sur la cohésion d’équipe. Cette formation a eu un effet très positif, il y a eu un avant et un après », retient Violaine Commeau-Deplaude. Elle explique que les liens s’en sont trouvés renforcés, les mises en situation ont permis à chacun de mieux trouver sa place dans l’équipe, de comprendre que « le leader a un rôle à jouer mais que tout le monde est important ». Dans chaque crèche, cette journée de formation a également été l’occasion de réviser des protocoles et process souvent méconnus, de donner aux équipes davantage confiance en elles, en leurs compétences et leur professionnalisme. Pour Peggy Landré, l’exercice aura également ramené une certaine confiance en l’hôpital. « Maintenant, l’appel au 15 est désacralisé, elles oseront davantage en faire usage ! ».

L’adaptation vue par trois assistantes maternelles

Soutien à la parentalité : une étude souligne les effets positifs d’un programme pour les parents… et les pros

Pré-référentiel qualité d’accueil du jeune enfant : cherchez le jeu !

Laurence Yème

PUBLIÉ LE 12 septembre 2024

MIS À JOUR LE 03 octobre 2024

Ajouter aux favoris