Abonnés
Accueil des 0-6 ans en Europe : un paysage contrasté, mais une recherche de qualité partagée
Cette troisième édition du « key data on Early childhood education and care in Europe » vient d’être publiée en janvier*. Le précédent rapport datait de 2019. Analyse et commentaires des premiers grands enseignements** de ces « données-clés » sur l’accueil des 0-6 ans en Europe avec Géraldine Libreau, coordinatrice du groupe de travail européen de la petite enfance.
Cette étude offre une analyse approfondie de l’état de l’éducation et des soins de la petite enfance (ECEC) en Europe. Elle concerne les politiques mises en place pour un accueil de qualité des enfants de 0 à 6 ans. Cette troisième édition met en lumière les progrès réalisés dans l’expansion de l’accès à l’ECEC, tout en soulignant les défis persistants en matière de qualité et d’universalité des services. Elle examine des indicateurs clés, tels que l’accès, la gouvernance, le financement, le personnel, les programmes éducatifs et le suivi, en intégrant de nouvelles perspectives sur l’inclusion, les conditions de travail du personnel et les salaires.
Le contexte de l’étude
En 2014, un cadre de qualité européen a été établi et tous les états membres en 2019 ont adopté la recommandation du conseil du 22 mai 2019 relative à des systèmes de qualité pour l’éducation et l’accueil de la petite enfance, qui en quelque sorte en faisait la synthèse. En signant ce texte, les états membres se sont engagés à améliorer la qualité de l’accueil de la petite enfance dans leurs pays respectifs. Ce cadre de qualité dépasse la notion de qualité d’accueil telle que nous pouvons l’entendre. Il est plus large et englobe la qualité de l’ensemble du système.
Les contours de cette étude
« Pour établir cette key data, souligne Géraldine Libreau, nous avons travaillé avec des indicateurs très précis concernant aussi bien les familles, les professionnels, les enfants que la société, que nous ont transmis des groupes de recherche installés dans chaque état ***».Le rapport est axé autour de 5 axes : accessibilité au sens large [places d’accueil en nombre suffisant, accessibles à tous et partout], gouvernance et financements, professionnels et curricula [sorte de boussoles-qualité des modes d’accueil. En France, il n’y a pas de curriculum proprement dit, mais la Charte nationale d’accueil du jeune enfant et le futur référentiel qualité.]
L’étude inclut les 27 pays membres de l’UE, mais aussi les pays candidats et les pays partenaires, tels l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Suisse, l’Islande, le Liechtenstein, le Monténégro, la Macédoine du Nord, la Norvège, la Serbie et la Turquie.
Ce qui donne un paysage assez contrasté. Et des comparaisons parfois difficiles à établir, puisque d’un point de vue européen, la petite enfance concerne les 0-6 ans. Or certains états ont des systèmes intégrés, d’autres comme la France des systèmes séparés avec deux ministères différents et d’autres encore, des systèmes mixtes.
La qualité : une prise de conscience de tous les pays étudiés
Un paysage contrasté… car certains pays investissent beaucoup dans la petite enfance, et d’autres beaucoup moins, voire peu [voir ci-dessous]. « Néanmoins tous les pays, note Géraldine Libreau, veulent plus de qualité pour la petite enfance. Il y a eu une véritable prise de conscience générale sur ce sujet ». Un point positif donc. Même si le chemin à parcourir reste important, car partout en Europe, la reconnaissance de la petite enfance est encore trop faible. « Malgré cette réelle prise de conscience, explique Géraldine Libreau, s’il y a un manque d’investissement dans le secteur, s’il n’y a pas assez de professionnels formés et qualifiés, si en plus l’offre d’accueil est insuffisante et non accessible, alors c’est qu’il y a un vrai déficit de qualité dans le système. ». Elle poursuit : « Au niveau européen, notre groupe de travail, essaie d’encourager les investissements. En finance même certains. Et plus globalement, nous essayons de travailler ensemble sur l’attractivité des métiers de la petite enfance. Car il ne suffit pas de créer des places, encore faut-il du personnel pour y travailler ! ».
Des difficultés identiques
Pour Géraldine Libreau, tous les pays à des degrés divers sont confrontés aux mêmes difficultés. « Tous les pays étudiés, explique-t-elle, manquent de places d’accueil et rencontrent donc un problème d’accessibilité. Ensuite, la pénurie de personnels, quels qu’ils soient et quel que soit leur niveau de formation initiale, se retrouve quasiment partout. D’une manière générale aussi les conditions de travail et le niveau des salaires restent un point faible du secteur », souligne-t-elle. Dans toute l’Europe les métiers de la petite enfance sont très féminisés… ceci explique peut-être cela ! Car aucun pays, pas même les pays nordiques pourtant plus avancés dans la mixité professionnelle, ne sont vraiment épargnés par cette pénurie de professionnels. D’ailleurs, en 2021 déjà, le groupe de travail sur l’éducation et l’accueil de la petite enfance [ECE] de la Commission européenne avait publié une note d’orientation sur la pénurie de personnel dans le secteur de l’éducation de la petite enfance. De l’Autriche, à la la Croatie, en passant par la Finlande, la France ou l’Irlande, le texte soulignait déjà les raisons de la pénurie de professionnels dans le secteur, notamment « les bas salaires ; les mauvaises conditions de travail ; les défis liés à la santé ; des opportunités de carrière limitées et des formations et opportunités limitées de développement professionnel continu ; un manque (perçu) de statut et un manque d’attrait de la profession ; la déréglementation de la profession et l’embauche de personnel non formé, ce qui conduit à une moins bonne qualité de l’offre ou à une charge de travail supplémentaire ; le taux de rotation élevé du personnel et le vieillissement du personnel ».
Des évolutions communes
Quelle que soit leur situation, tous les pays néanmoins accordent une place plus importante à l’inclusion : amélioration de l’accueil des enfants et surtout plus de mixité sociale. En effet, en 2023, on considérait que sur les 25 millions d’enfants de moins de 6 ans en Europe, plus de 23 % (5,6 millions) étaient en situation de pauvreté ou d’exclusion sociale. Soit prés d’un enfant sur 4 ! Mais ces dimensions dépendent beaucoup de leurs options politiques. Par exemple, en Belgique et Malte, les parents qui n’ont pas d’emploi sont exclus des modes d’accueil.
La plupart des pays européens tentent de se doter d’un curriculum, d’un cadre de qualité pédagogique, prenant conscience que les modes d’accueil des jeunes enfants ne sont pas seulement une affaire de garde pour que les parents puissent travailler mais bien un lieu de développement et d’épanouissement. Néanmoins, un quart des pays étudiés n’ont pas encore de cadre pédagogique national pour l’accueil des moins de 6 ans.
Certains pays investissent et d’autres moins
L’étude a pu comparer l’ampleur des investissements de chaque pays dans la petite enfance. Évidemment, ce sont les pays nordiques qui consacrent le plus grand pourcentage de leur PIB à la petite enfance. Environ 1,6 %. Premiers de la classe : l’Islande et la Suède. Mais les pays baltes sont en bonne position. La France se situe juste en dessous de la moyenne (0,67 % du PIB). En queue de peloton, on trouve l’Irlande, Chypre, la Grèce et la Turquie avec environ 0,2 % de leur PIB consacré à l’accueil du jeune enfant. Il s’agit pour ces pays soit de choix politique, soit de choix lié à des traditions culturelles.
Des bons et des mauvais élèves ?
Y a-t-il vraiment des pays premiers de la classe et des pays cancres ? Ce serait trop simple de se limiter à un podium et c’est là que la nuance s’impose. « Par exemple, explique Géraldine Libreau, un pays comme l’Irlande part de très loin et est en train de faire un travail remarquable. L’accueil du jeune enfant y est en pleine évolution : mise en place d’un cadre d’accueil de qualité très complet qui inclut la formation et les conditions de travail des professionnels. La Bulgarie fait beaucoup d’efforts pour établir un cadre de qualité se rapprochant du cadre européen et favorise la gratuité des enfants défavorisés ».
Finalement, chaque pays a ses points faibles et ses points forts. Et la France n’est pas toujours à la traîne comme on veut bien souvent le dire. Par exemple la formation de ses professionnels n’est ni la plus médiocre, ni la moins élevée ! Les pays nordiques, comme la Suède et le Danemark sont très en avance sur les droits des enfants, et les syndicats de professionnels travaillent main dans la main avec le gouvernement et les institutions. Les tensions privé/public sont l’apanage de la France et de la Belgique. En Hongrie, l’arrivée de Victor Orban au pouvoir a signé un tournant politique : les jeunes enfants restent à la maison. C’est en France que l’accueil individuel est le plus développé. En Tchéquie, où il y a très peu de crèches, les efforts portent sur l’accueil individuel. En revanche, de nombreux pays sont en train de le réduire, ou comme la Norvège et l’Irlande, de le réguler.
*Le rapport est publié et consultable en anglais. Il sera accessible en français d’ici, quelques mois.
**Ce key data comportant une mine d’informations, nous reviendrons sur des thèmes qui nous paraissent particulièrement d’actualité dans les semaines qui viennent.
***Le réseau Eurydice a pour objectif d’expliquer comment les systèmes éducatifs sont organisés en Europe et comment ils fonctionnent. Il est géré par EACEA, l’Agence Exécutive Européenne pour l’Éducation et la Culture
Catherine Lelièvre
PUBLIÉ LE 28 février 2025