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Annick Bouquet et Véronique Luypaert au chevet des crèches familiales
Annick Bouquet, adjointe au maire de Versailles chargée de la petite enfance, également co-présidente de la commission « Education, jeunesse et petite-enfance » de France urbaine et Véronique Luypaert, cofondatrice du Collectif National des Assistantes Maternelles en Crèche Familiale (CNAMCF) en sont convaincues : les crèches familiales, qui combinent accueil collectif et accueil individuel, ont toute leur place dans le service public de la petite enfance. Oui, mais à l’heure actuelle, elles sont en grande souffrance et leur nombre ne cesse de diminuer. Déterminées à changer la donne ou du moins à tout mettre en œuvre pour les préserver les deux femmes ont mis en place un groupe de travail afin de se saisir de la question. Rencontre.
Un groupe de travail au secours des crèches familiales
Les chiffres ne sont guère réjouissants. En 2021, on ne comptait plus que 542 crèches familiales en France proposant 35 694 places d’accueil. En comparaison, en 1998, le nombre total de places d’accueil en crèche familiale était de 66 280, soit plus de 30 000 places en moins sur cette période (selon des données publiées par la Drees fin 2023). Et l’hémorragie se poursuit. La presse se fait en effet régulièrement écho de fermetures de crèches familiales. Les raisons : un mode d’accueil jugé souvent coûteux pour les communes, lesquelles peinent en outre à recruter. Pourtant nombreux sont ceux (élus, directeurs petite enfance, assistantes maternelles…) à croire en ce mode d’accueil. A l’instar d’Annick Bouquet, laquelle a donc lancé avec Véronique Luypaert un groupe de travail sur ce mode d’accueil. Pourquoi ? « Parce qu’il faut sauver les crèches familiales, s’exclame l’élue petite enfance. Nous sommes tous convaincus que ce modèle ne doit surtout pas disparaître, qu’il correspond parfaitement à certains enfants, certaines familles. Ce modèle a plein de qualités donc nous essayons de comprendre pourquoi les villes se désaisissent de ce mode d’accueil alors même qu’elles l’apprécient et de trouver les moyens pour les perpétuer. » En accord avec les propos d’Annick Bouquet, Véronique Luypaert ajoute : « mon leitmotiv c’est que les crèches familiales ont leur place dans le service public de la petite enfance de 2025 parce que c’est un modèle unique en son genre. Il est digne d’être préservé. »
Le bon timing pour se pencher sur les crèches familiales ?
Pour rappel, le 27 octobre 2023, lors de la présentation du plan d’urgence pour l’accueil individuel, Aurore Bergé, alors ministre des Solidarités et des Familles, avait annoncé que 60 millions d’euros seraient consacrés au soutien des crèches familiales et « autres initiatives inspirantes de rénovation de l’accueil individuel ». D’où la volonté affichée de ne pas les laisser mourir. Y aurait-il une conscience collective de l’urgence de la situation et de la nécessité d’agir rapidement ? Pour Annick Bouquet, c’est certainement « le bon moment » pour s’intéresser aux crèches familiales « parce qu’en janvier 2025, les villes vont devenir autorités organisatrices, que tout le monde est sensibilisé sur le fait que la population des assistantes maternelles est vieillissante et qu’il faut sauver ce modèle. Jusqu’à maintenant ce n’était peut-être pas si bien entendu. » Elle ajoute : « Et puis, la Psu sera peut-être être modifiée, il y aura peut-être une réflexion portant sur un mode de financement qui s’adapterait à chaque mode d’accueil. Nous tombons dans le bon créneau, je pense. Nous allons essayer de mettre en avant le meilleur des modèles pour les communes, les parents et les professionnels. »
Mettre tout à plat pour mieux comprendre le déclin des crèches familiales
Echanger, réfléchir, comparer, trouver des solutions… un vrai défi attend ce groupe de travail car la situation des crèches familiales n’est pas simple. « Il existe une grande diversité de crèches familiales : il y a celles des communes, celles associatives, même si elles sont très peu nombreuses, et au sein même de ces crèches familiales, les assistantes maternelles n’ont pas toutes le même statut. Nous allons donc déjà essayer de comprendre cette diversité de notre territoire avec pour objectif d’uniformiser tout cela. Et puis mettre en mots toutes les raisons pour lesquelles nous voulons qu’elles continuent à exister et ne plus être sur cette phase de déclin », explique Annick Bouquet.
La première réunion s’est tenue le jeudi 2 mai avec une quinzaine de participants de villes différentes (Toulouse, Lyon, Rennes, Manosque, Pau, Boulogne, Roquebrune-Cap-Martin…) : des élus, des crèches familiales associatives, des directrices de service petite enfance, des directrices de crèches familiales ou encore des assistantes maternelles exerçant en crèche familiale. « Ce sont des personnes très motivées à l’idée d’essayer de trouver ensemble des solutions. Il y a un vrai mixte dans ce groupe de travail, mais je pense qu’il manque tout de même la Cnaf et la Pmi », regrette Véronique Luypaert. Et Annick Bouquet de rebondir : « J’ai interpelé la Cnaf et la Dgcs. Pour l’instant, on sent qu’ils ne veulent pas s’impliquer. Toutefois, ils sont très intéressés d’avoir ce qui va ressortir de ce groupe de travail. Ils sont donc dans la boucle. Ils auront toutes les informations car nous n’avons rien à cacher. Je leur ai dit qu’à tout moment sur, certaines thématiques (pmi, coût…), ils pouvaient participer aux réunions ou nous donner leur avis lorsqu’ils auront les comptes-rendus des échanges. Je sais qu’ils sont en train de travailler sur une FAQ sur les crèches familiales. Je leur ai demandé de nous la transmettre avant de la publier afin que nous puissions leur donner notre avis. J’espère qu’ils le feront. »
5 thématiques de travail dégagées
Plusieurs thèmes de travail ont d’ores et déjà émergé. « Une thématique portera sur les projets innovants. A titre d’exemple certaines crèches familiales n’ont pas opté pour la Psu mais pour le Cmg-structures, d’autres ont choisi de mixer crèche familiale et crèche collective… Ce sera l’objet de la prochaine réunion. Nous espérons avoir un maximum de villes avec des projets innovants. Nous verrons en quoi ils sont innovants, s’ils tiennent la route et si nous pouvons nous en inspirer. Autres points qui seront par la suite abordés : les normes de la Pmi, ce qu’elles imposent ; le coût à la fois pour les villes mais aussi le salaire des assistantes maternelles de crèches familiales ; le statut et enfin la communication à destination des parents et des professionnelles pour faire connaitre ce mode d’accueil », détaille Annick Bouquet. Des problématiques dont certaines ont été soulevées il y a quelques années déjà, comme le souligne Véronique Luypaert : « En 2017, dans un rapport, la Dgcs avait déjà mis le doigt sur le statut illisible, la diversité des pratiques, les problèmes de gestion et de coût, la méconnaissance de ce mode d’accueil ». Et d’insister : « c’est vraiment dommage que la dgcs ne participe pas à notre groupe de travail. » Concernant les projets innovants, elle complète : « Lors des premiers échanges, nous nous sommes aperçus que beaucoup étaient ouverts à ces projets innovants dans l’espoir que ça sauve les crèches familiales ».
La question de l’hétérogénéité du statut des assistantes maternelles en crèche familiale
L’un des freins au développement des crèches familiales est clairement lié au statut, lequel est très variable d’une ville à l’autre. Une hétérogénéité qui complique grandement les choses. Ainsi, dans certaines crèches familiales le salaire des assistantes maternelles n’est pas sécurisé et peut baisser, « car il est adapté au choix de l’usager c’est-à-dire des familles », explique Véronique Luypaert. « C’est compréhensible lorsque l’on est assistante maternelle du particulier employeur mais ça ne l’est pas lorsque l’on a un seul employeur (une commune) », poursuit-elle. Et suggère donc : « Il faut uniformiser le statut et reconnaître l’assistante maternelle en crèche familiale comme une salariée avec une mission de service public et donc lui garantir un salaire convenable à hauteur d’un agent public ». Annick Bouquet, elle aussi estime nécessaire d’aller vers une uniformisation du statut, une des clés de leur survie.
La Psu, un mode de financement inadéquat
Sans conteste, si nombre de crèches familiales ont périclité, c’est en raison de leur coût non négligeable pour les communes. « Nous pensons que la Psu n’est pas du tout adaptée aux crèches familiales (…) Ce n’est pas normal que nous ne soyons pas suffisamment accompagnés par la Cnaf. Comment les Caf peuvent-elles nous accompagner pour que nous ne lâchions pas ce modèle d’accueil que nous souhaitons vraiment préserver », souligne Annick Bouquet. Dans le même sens, Véronique Luypaert indique : « Il n’y a aucune raison qu’une commune doive financer une crèche familiale à hauteur de 40% alors que pour une crèche collective, c’est à hauteur de 30% et ce pour un berceau qui coûte la même chose en fait. Avec la Psu à l’heure, la Caf finance moins bien la crèche familiale que la crèche collective. A savoir aussi que pour une crèche familiale, la participation financière des familles est moindre que pour une crèche collective. (…) Ce qu’il faudrait, c’est un système de subvention Caf qui prendrait en charge les caractéristiques de la crèche familiale. On ne peut pas remplir une crèche familiale comme on remplit une crèche collective. Pour l’heure, on sait que la tarification à l’heure s’appliquera au moins jusqu’à 2027, mais il y a un espoir avec la prochaine Cog. » Pleine d’idées, Véronique Luypaert se dit que pour diminuer les coûts, une solution consisterait à associer les crèches familiales à des crèches collectives : « Les crèches familiales pures, peut-être vont-elles disparaître, mais si elles sont associées à une crèche collective avec une mutualisation des locaux, des directrices pourquoi pas… le tout est de conserver les caractéristiques de la crèche familiale, modèle unique en son genre. Par contre, si le modèle économique doit évoluer, je souhaite que l’on trouve des solutions en adéquation avec un système qui tiendra la route à la fois pour les élus, les assistantes maternelles, les familles et la Caf ».
Les deux femmes attendent beaucoup de ce groupe de travail. Mais Annick Bouquet prévient : « Nous allons faire des propositions et nous espérons que nous serons suffisamment entendus pour sauver ce modèle. Mais nous ne pourrons pas faire cela tout seul. Nous aurons besoin de la Caf ». A bon entendeur…
Caroline Feufeu
PUBLIÉ LE 10 mai 2024
MIS À JOUR LE 03 juin 2024