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Cécile Boulaire, chercheuse en littérature jeunesse : « Il ne suffit pas d’écrire quatre lignes pour réaliser un album pour les bébés »

Cécile Boulaire, initialement professeure de français en collège et en lycée, s’intéresse à la littérature pour la jeunesse dès le début de sa carrière au point de soutenir une thèse sur le sujet. Son doctorat lui donne l’opportunité d’être recrutée en 2001 à un poste fléché littérature pour la jeunesse à la faculté de lettres de l’université de Tours. Depuis plus de vingt ans, ses recherches démontrent le caractère littéraire des livres pour enfants. Dans ses travaux récents, elle s’intéresse plus particulièrement aux albums pour les tout-petits à travers le prisme de la théorie littéraire.

Les Pros de la Petite Enfance : Pouvez-vous présenter vos recherches en littérature pour la jeunesse que vous menez à la faculté de lettres de l’université de Tours ?

Cécile Boulaire : Mes travaux ont d’abord porté sur l’histoire de l’édition jeunesse pendant plus d’une quinzaine d’années. Quelques années avant le Covid, j’ai eu le sentiment d’avoir perdu le contact avec le terrain et donc avec les enfants. Je me suis alors rapprochée de « Livre passerelle », une association d’éducation populaire. L’association organise des lectures d’albums dans des lieux fréquentés par de jeunes enfants avec leurs familles : salles d’attente de protection maternelle infantile (PMI) ; espaces interstitiels (un peu avant l’école le matin, entre l’école et les activités périscolaires en fin d’après-midi) ; dans les fêtes de quartier… Comme je voulais décoller mes recherches d’une dynamique centrée sur l’histoire de l’édition pour m’intéresser de manière plus pragmatique à ce qui se passe concrètement quand on lit avec un enfant, j’ai eu envie de travailler avec eux.

C’est donc grâce à l’association passerelle que vos recherches ciblent plus particulièrement les livres qui s’adressent aux moins de deux ans ?
C’est aussi grâce à la rencontre d’une orthophoniste qui travaille au service néonatologie du CHU de Tours. À l’époque, elle constatait que les parents d’enfants prématurés ne savaient pas comment parler avec leur bébé dans l’enceinte de l’hôpital. Avec l’association « Livre passerelle » nous avons monté un projet qui consistait à venir lire des livres avec les bébés en présence de leurs parents mais il a été stoppé net par le Covid. Quand les règles se sont un peu assouplies, l’association a été contactée par le service de psychiatrie périnatale qui accueille essentiellement des mères d’enfants âgés de 0 à 2 ans, fragilisées psychologiquement. Entre-temps, nous avons pu commencer nos lectures hebdomadaires dans le service de néonatologie. Nous venions avec des albums triés sur le volet pour remplir nos objectifs : donner envie aux parents de lire avec leurs bébés parce qu’ils les ont vus réagir aux histoires. C’est donc dans ce contexte de terrain que j’ai cherché à comprendre, sous l’angle littéraire, pourquoi des enfants âgés de 0 à 2 ans réagissent beaucoup à certains albums et moins à d’autres.

Au-delà de vos observations réalisées sur le terrain, comment avez-vous procédé pour réaliser vos recherches dans un domaine jusqu’alors peu exploré…
J’ai cherché des explications aussi bien dans la théorie littéraire que dans la psychologie du développement de l’enfant. Du point de vue littéraire, je me suis d’abord intéressée au rythme, c’est-à-dire à ce qui, dans la littérature, touche à notre oreille, en puisant dans les travaux des théoriciens de la poésie. Il existe une véritable parenté entre la poésie et la littérature pour la jeunesse. D’abord parce que la poésie est faite pour être lue à haute voix et parce que l’écriture poétique est davantage travaillée sur le plan des rythmes, des sonorités et de la musicalité. Je suis allée également regarder du côté des théoriciens du récit. Mais toutes ces théories, même si elles fonctionnaient, avaient été élaborées par des gens qui ne s’étaient jamais intéressés aux bébés.

D’où cette quête d’explications dans les travaux sur la psychologie du développement de l’enfant…
Tout à fait. C’est comme cela que je suis tombée sur ceux de Daniel Stern, pédopsychiatre et très grand chercheur. Dans son livre Journal d’un bébé, Daniel Stern montre que les expériences récurrentes du bébé sont structurées comme un récit. Par exemple, la faim a une courbe d’intensité reconnaissable par le bébé. Il ne sait pas que c’est la faim mais il reconnaît l’inconfort qui croît de façon identique jusqu’à un pic violent d’intensité auquel répond l’adulte en lui donnant à manger. Cette nourriture provoque une satisfaction immédiate qui fait redescendre brutalement l’inconfort et au fur et à mesure qu’il tète, l’apaisement s’installe jusqu’au bien être total du bébé qui s’endort. Cette variation d’intensité qui se reproduit huit à dix fois par jour, permet à l’enfant de construire son rapport à l’existence. Daniel Stern parle d’enveloppes pré-narratives. L’enfant vient à la conscience de soi par la récurrence de ces presque récits qui structurent ses journées et qui vont lui permettre de se repérer.

Comment les travaux de Daniel Stern, qui ne parlent pas de livres pour enfants, s’inscrivent dans les vos recherches ?
Sa théorie m’a intéressée car d’une part, Daniel Stern utilise un vocabulaire proche du domaine littéraire et parce que, d’autre part, il travaille sur la notion de variation d’intensité. Or, ce qui caractérise les albums qui plaisent aux bébés, c’est justement leur variation d’intensité. Qu’importe le sujet de l’histoire, les bébés ne font pas la différence entre un lapin ou un train, mais ils font la différence entre histoire apaisante, excitante ou encore surprenante.

Quelles sont vos suppositions à ce stade de vos travaux ?
Les albums qui plaisent aux bébés ne peuvent pas être qualifiés de récit tel que le définissent les spécialistes de la narratologie. Ils leur manquent un critère, à savoir une intention humaine déterminante ou un événement extraordinaire. Si l’on prend un grand classique comme Bonsoir Lune, ce critère est absent. Pourtant, ce livre captive le tout-petit avec autant d’intensité qu’un album avec des rebondissements lu avec un enfant plus grand… De la même façon que Daniel Stern parle d’enveloppes pré-narratives pour qualifier les expériences récurrentes de l’enfant, nous pouvons, à ce stade, qualifier les albums pour les tout-petits de pré-récits car ils installent des briques élémentaires qui sont les composants futurs du récit. Le travail qui me reste à effectuer maintenant est de rattacher cette supposition au maillon suivant : en allant étudier ce qui se passe au moment où les enfants rentrent véritablement dans des récits tels qu’ils sont définis par les spécialistes de la narratologie.

Vous avez également organisé une typologie d’albums pour les tout-petits autour de structures élémentaires. Quelles sont-elles ?
Ce qui est le plus déterminant dans l’expérience que les tout-petits font de leurs albums préférés, c’est la variation de rythme organisée selon une courbe d’intensité, pensée pour provoquer une émotion particulière. Trois structures se distinguent : la trajectoire, c’est-à-dire le passage d’un état à un autre état comme Bonsoir Lune ; les allers-retours, l’histoire se termine en revenant au point de départ comme La promenade de Flaubert ; et le refrain qui scande le texte et rythme la dynamique d’attention de l’enfant, en reprenant l’une des deux formes précédentes.

Derrière une apparence simplicité, vos travaux prouvent donc que les albums pour les tout-petits ont une profondeur littéraire…
Il ne suffit effectivement pas d’écrire quatre lignes de texte pour réaliser un album pour des enfants de moins de deux ans. Mais c’est précisément parce qu’il n’y a que quatre lignes pour faire ressentir une émotion et proposer une variation d’intensité que ces livres qui plaisent aux bébés sont du grand art. Cela nécessite une perfection dans la maîtrise du langage dans toutes ses dimensions. Peu d’auteurs et d’autrices y parviennent. Mais quand ils y parviennent, c’est absolument incroyable. Pomme, pomme, pomme de Corinne Dreyfus, structuré sur la trajectoire de l’aller-retour et du refrain, est l’album le plus lu en néonatologie. À chaque fois, les bébés prématurés manifestent une qualité d’écoute car ils sont sensibles au fait qu’il se passe quelque chose sur le plan langagier qui diffère du langage du quotidien. C’est absolument stupéfiant la manière dont ces bébés se mettent à l’unisson de cette histoire et « dressent l’oreille ».

L’édition pour les tout-petits est foisonnante… Comment s’y retrouver pour constituer une bibliothèque idéale pour les tout-petits ?
D’abord, en se fiant aux bibliographies élaborées par les médiateurs professionnels qui sélectionnent des titres maintes fois éprouvés avec les tout-petits. Mais ça ne suffit pas. Avant de lire un album avec un bébé, il me paraît indispensable de le tester à haute voix. Si l’adulte s’ennuie, inutile d’insister. Si, au contraire, l’histoire lui plaît et qu’il a envie de prêter sa voix pour le lire avec un tout-petit, alors c’est gagné. Dans la lecture avec les enfants, la question du plaisir du partage est essentielle. Quant au livre, c’est est un auxiliaire parfait pour construire le lien entre l’enfant et l’adulte qui prend soin de l’enfant. L’enfant a besoin de l’adulte pour oraliser le livre et, dans ce partage d’attention et d’émotions communes à travers une histoire proposée par un auteur ou une autrice, l’adulte voit l’enfant sous un autre jour. C’est un moment privilégié.

Qu’avez-vous envie de dire aux professionnelles de la petite enfance qui souhaitent instaurer dans leur pratique une lecture régulière avec les bébés ?
J’incite tous les professionnels à proposer des lectures individuelles aux tout-petits surtout à ceux qui ne lisent pas d’histoires à la maison. Certes, c’est compliqué en collectivité d’instaurer un espace bref de partage avec un livre particulier et un enfant particulier, mais c’est possible dans la pratique. La lecture d’un album avec un tout-petit dure rarement plus de trois minutes. C’est peu, mais pendant ce moment singulier, le bébé se sent concerné par l’attention privilégiée que lui accorde l’adulte. C’est très structurant pour lui. Et ce n’est pas parce que l’adulte s’adresse à un seul enfant que les autres enfants n’entendent pas l’histoire et ne voient pas le livre. Ils sont même touchés par cette attention portée à l’un d’entre eux… et l’apprécieront quand viendra leur tour.

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Propos recueillis par Anne-Flore Hervé

PUBLIÉ LE 24 octobre 2024

MIS À JOUR LE 04 novembre 2024

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