Claudia, ex-EJE en crèche municipale : « Lors d’une journée chaotique, un enfant de 14 mois a gardé la même couche du matin au soir »
Claudia Atzori était EJE dans une crèche municipale où elle a été maintes fois témoin de faits de maltraitances et de « douces violences » envers les enfants. Écœurée, elle envisage aujourd’hui une reconversion, mais souhaite avant cela alerter les parents et les professionnels sur ces dérives qui ne sont pas l’apanage de certaines crèches privées.
J’ai envie témoigner des conditions de travail que j’ai connues en crèche municipale. Pendant trois ans j’ai été éducatrice de jeunes enfants (EJE) et j’ai malheureusement été témoin d’un manque total de respect et de dignité humaine. Je ne me suis pas sentie écoutée, épaulée, soutenue. Et bien que ma hiérarchie ait été au courant de ces conditions de travail déplorables dans lesquelles nous accueillions les enfants, rien n’a été fait…
Une course au recrutement nivelé par le bas
Il faut dire que dans le service public, titulariser les fonctionnaires, n’est apparemment pas dans l’air du temps. Les mairies proposent des contrats à durée déterminée d’un an ou de trois ans, renouvelables. Elles recrutent des professionnelles titulaires d’un CAP Accompagnant éducatif petite enfance (AEPE), une formation de base d’un an, assez succincte. Les auxiliaires de puériculture sont, à mon sens, les seules vraies professionnelles légitimes à travailler en crèche : après une formation d’un an, avec des périodes de stage en crèche, PMI et service de maternité en hôpital, elles ont un diplôme d’État et un bagage de connaissances médicales et paramédicales qui se rapproche de celui de l’infirmière puéricultrice. La figure de l’auxiliaire de puériculture et de l’infirmière puéricultrice sont indispensables dans une crèche, au vu de l’âge des enfants accueillis. Mais comme la loi le permet, compte tenu de la pénurie de professionnels de la petite enfance, les gestionnaires recrutent également 40% de personnel non diplômé : une professionnelle diplômée et avec une expérience de plusieurs années n’accepte pas d’être payée au SMIC !
Le téléphone portable toujours à la main
J’ai travaillé dans une section « multi-âge », où des enfants de 12 à 30 mois partagent un même espace de vie. Aurélie, une collègue sans formation recrutée en tant qu’AEPE sans être titulaire du dit CAP, gardait son téléphone portable à la main, même dans la salle de bain avec un enfant sur le plan de change. Ce jour-là, l’enfant a 12 mois et ne marche pas encore. Sous mes yeux, il roule sur le plan de change jusqu’à tomber dans le lavabo. J’ai crié sur Aurélie, qui regardait l’enfant avec les bras en l’air, toujours le portable à la main. Jusqu’à la fin de son contrat, elle a gardé son téléphone dans sa poche et écrit ses messages devant les enfants. Parfois, elle était tellement concentrée à jouer sur son portable qu’elle ne regardait même pas les enfants…
Relais de direction mais… sans responsabilités
J’ai souvent dû remplacer mes collègues absentes. J’étais tout le temps en section pour m’occuper des enfants en proposant des activités, mais aussi à changer les couches, donner les repas… Mon rôle d’éducatrice de jeunes enfants était complètement absorbé par la directrice. Dans cette crèche, il n’y avait pas d’adjointe : l’ancienne adjointe était en arrêt maladie, mais à la fin de son contrat le poste a été supprimé. Elle non plus n’était pas titulaire mais contractuelle. J’étais donc en relais de direction mais pas adjointe, je n’avais en fait aucune responsabilité ! Pour toute décision à prendre je devais appeler la crèche de garde : la directrice d’une autre crèche prenait les décisions pour moi et la responsabilité qui en découle. Une situation très infantilisante. Quel est mon rôle à ce poste si à chaque fois qu’il faut donner un médicament à un enfant ou appeler ses parents, je suis obligée de contacter la crèche de garde ?
Le non-respect du rythme des tout-petits
J’ai observé que le stress des professionnelles (déroulement de la journée frénétique, manque d’espace, nombre d’enfants) était clairement la cause des problèmes typiques des enfants en collectivité : la colère, l’excitation, l’énervement, les morsures et les disputes. Dix-huit enfants d’âges mélangés, obligés de se partager un espace de vie de 40 m2 et un dortoir de 10m2. Ils n’ont pas les mêmes rythmes, ils n’ont pas les mêmes besoins, ils ne ressentent pas les mêmes exigences. Alors quand on propose une activité, il faut choisir un groupe de quatre enfants pour que ce soit plus simple pour la professionnelle et pour que l’activité se déroule dans le calme. Mais si un cinquième enfant veut se rajouter au groupe ? On lui demande de patienter ! Alors qu’à son âge, il vit dans l’instant présent et n’a aucune notion du temps et capacité à patienter.
Les enfants étant nombreux et le taux d’encadrement n’étant pas toujours respecté, nous devions mettre en place une organisation stricte avec un moment précis pour les activités, pour les changes, pour les repas, pour la sieste et le goûter. Si j’ai 18 enfants à qui je propose l’activité peinture à 9h30 et qu’une professionnelle commence à changer les couches à 10h45, croyez-vous que tous les 18 pourront profiter de l’activité mise en place ? Ou bien faudra-t-il dire « non » à plusieurs petits pour qu’un petit groupe puisse faire de la peinture dans le calme ? Et l’enfant auquel on a dit de patienter ? Il a écouté une histoire, ou il s’est occupé, en attendant le moment de la peinture…
Des situations ubuesques
Un jour, la directrice a demandé à l’équipe d’aérer toutes les heures, au moins dix minutes. Mais il y avait un petit problème : les fenêtres de la salle de vie étaient cassées, il était impossible d’ouvrir les fenêtres. Devinez la réponse de la directrice : « Vous ouvrez la porte ! ». Mais les enfants risquent de sortir ? « Vous mettez un meuble devant la porte ». Mais les meubles qui se trouvent en section ne sont pas lourds, les enfants peuvent les pousser… « Vous mettez une professionnelle devant le meuble ! ». Et une professionnelle doit être bloquée toutes les 10 minutes devant un meuble, mis devant la porte ouverte pour empêcher les enfants de sortir sans surveillance, parce que les fenêtres sont cassées ? Demandons à la mairie de faire réparer les fenêtres ! » Réponse de la directrice : « C’est prévu, mais on ne sait pas pour quand ! »
Impossible de s’assoir dans les dortoirs
Dans les dortoirs, les lits sont collés les uns aux autres. Les professionnelles ne pouvaient donc pas s’asseoir à côté d’un enfant qui a besoin d’être accompagné pour dormir. Les enfants n’ont pas tous le même rythme et les habitudes de la maison ne sont pas toujours les mêmes qu’à la crèche. Alors quand les enfants arrivent dans une structure collective, ils sont obligés de s’adapter à la collectivité. Parfois les tout-petits ne veulent pas faire la sieste, mais pour leur bien-être, parce qu’ils se lèvent très tôt le matin, ils ont besoin de dormir. Les professionnelles les accompagnent dans le dortoir, elles sont assises à côté d’eux, en chantant une chanson douce à voix basse, posant la main sur leur dos. En théorie. En pratique, dans cet espace exigu où les lits sont collés les aux autres, disposés en cercle pour optimiser l’espace, les professionnelles n’arrivent pas à s’asseoir à côté des enfants. Elles devaient donc se mettre au milieu de la salle, et poser, au mieux, une main sur l’enfant qui avait besoin d’être accompagné, pour manifester leur présence. De plus avec les portes mal isolées, en hiver il y avait un courant d’air froid. L’une d’entre nous avait remarqué que les enfants avaient la tête ou les pieds gelés et leur ajoutait des couvertures. Malgré tout, les enfants étaient souvent malades.
Des nuisances sonores permanentes
Dans la pièce, le bruit était insupportable. Imaginez 18 enfants qui crient, pleurent, courent partout, dans une salle de vie de 40 m2… La nuisance sonore est une vraie source de stress pour les enfants et comme pour les adultes. C’est presque une agression. Ce cadre confus, agité et agitant est un élément déclencheur d’angoisse, de tension, voire de folie. Et quand les professionnelles sont à bout, elles s’arrêtent, victimes de burn out. Dans la section des bébés ce n’était pas mieux : une salle de 30 m2 pour 10 enfants de 3 à 12 mois. Deux professionnelles y travaillaient, l’une du matin (8h/16h) et l’autre du soir (10h/18h30). Cela signifie que celle du matin était toute seule jusqu’à 10h et celle du soir idem à partir de 16h, jusqu’à 18h30…
Un taux d’encadrement inadapté
Je me souviens d’un jour où j’étais de fermeture jusqu’à 18h30. J’étais seule, les parents arrivaient les uns après les autres. Il était 18h et restaient 3 enfants. J’ai ressenti une envie pressante d’aller aux toilettes. J’ai ouvert la porte de la section et aucune professionnelle ne sortait de la section multi-âge, la cuisinière et l’agent technique étaient parties, je ne pouvais pas appeler mes collègues parce que les téléphones pour communiquer d’une section à l’autre ne fonctionnaient pas. Que faire ? Mon regard s’est posé sur les couches. La seule solution ? En utiliser une ! Cachée dans la salle de bain, j’ai ajusté une couche et fait mes besoins. Heureusement aucun parent n’est arrivé au même moment. J’étais choquée par mon propre geste. Quel est ce travail où un être humain est obligé d’uriner dans une couche pour enfant faute de pouvoir se rendre aux toilettes ? Cela peut-il vraiment arriver aujourd’hui en France ? C’est bien arrivé dans une crèche municipale française, où selon le décret du 30 août 2021 qui définit les taux d’encadrement, il est jugé suffisant d’avoir un encadrant pour 5 enfants qui ne marchent pas et un encadrant pour 8 enfants qui marchent. Le législateur n’a pas pris en compte les dangers auxquels une professionnelle s’expose en étant seule avec 5 bébés. Elle peut avoir un malaise et s’évanouir, et si les parents ne sont pas présents et s’ils tardent à arriver, les cinq bébés sont aussi exposés au danger, parce qu’ils sont sans surveillance.
Travail à la chaîne et course contre la montre
Au quotidien, j’ai constaté que les besoins des enfants n’étaient pas pris en compte, que leur sécurité n’était pas assurée. Nous travaillions à la chaîne, comme à l’usine : il n’y avait pas assez de temps pour faire des activités, nous manquions encore de temps pour l’observation, pour la réflexion, et faire des réunions. L’équipe était fatiguée physiquement et psychologiquement. Car il y a toujours une tâche à faire, les professionnelles ne se posent jamais, elles ne s’arrêtent jamais. C’est une course contre la montre. Pour accueillir les émotions des enfants, leur mal-être, combler leur réservoir affectif qui n’est pas suffisamment rempli parce qu’ils passent toute la journée en crèche et voient très peu leurs parents, il faut avoir les nerfs solides, et ce n’est pas le cas de l’équipe. Lors d’une journée très chaotique, trois professionnelles fatiguées, chargées d’encadrer 18 enfants qui débordent d’énergie ont oublié de changer un enfant. Ce bébé de 14 mois gardera sur lui la même couche enfilée à la maison, du matin jusqu’au soir. Sa mère enverra par la suite une photo à la directrice et écrira son mécontentement.
« C’est la réalité, il faut faire avec ! »
J’ai signalé les nuisances sonores, les courants d’air dans le dortoir, le manque d’espace qui génère les conflits entre les enfants, l’inconfort, les cris, la frustration et le taux d’encadrement qui n’est pas toujours respecté. J’ai alerté ma directrice, décrivant ce quotidien invivable pour tous, réclamant moins d’enfants accueillis et plus de professionnelles pour que le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant soit vraiment respecté et pris en compte. La directrice m’a alors répondu en souriant : « C’est la réalité, il faut faire avec ! C’est comme ça dans toutes les crèches ! Vous ne gagnerez pas la révolution aujourd’hui ! ». Et encore : « Je dois remplir la crèche d’enfants, la mairie m’a dit qu’ici il y a la place pour 21 enfants. Je ne suis pas là pour donner mon avis, mais pour faire ce que la hiérarchie me demande de faire. » Sous Vichy les fonctionnaires publics disaient la même chose… Arrivez-vous seulement à imaginer ce que vos enfants vivent en crèche ? Voilà la réalité que l’on doit supporter en tant que professionnelles, alors imaginez pour les enfants… Si nous, nous pouvons nous défendre, écrire, parler, changer de travail, les enfants, eux sont vulnérables et sont obligés de subir.
Propos recueillis par Candice Satara et Laurence Yème
PUBLIÉ LE 18 février 2025
Une réponse à “Claudia, ex-EJE en crèche municipale : « Lors d’une journée chaotique, un enfant de 14 mois a gardé la même couche du matin au soir »”
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Enfin ! Le sujet de maltraitance institutionnel est abordé dans le secteur publique ! Le secteur privé n’est pas le seul « bourreau » et responsable de la maltraitance envers les enfants dans l’accueil collectif. Il faudrait également se pencher sur le milieu associatif à but non lucratif où tout est loin d’être parfait ! Pourtant, on n’en parle jamais car « certains » sont bien heureux d’avoir trouvé en ces crèches privées un bouc émissaire. Mon propos n’est pas de soutenir ou justifier les crèches privées mais d’ouvrir les yeux sur l’accueil de la petite enfance en général, le manque d’encadrement, de moyens, de formation, le mal-être des professionnels, le manque de soutien des hiérarchies, etc… Les politiques et la PMI devraient arrêter de se voiler la face et mettre leur nez dans toutes les institutions afin de préserver l’enfant de toutes ces maltraitances, douces violences vécues au quotidien par l’enfant dans l’accueil collectif. l’enfant est l’avenir de notre société, quand sera-t-il considéré comme un être à part entière ? En tant qu’adulte, nous ne supporterions pas le quart de ce que l’enfant vit au quotidien.
Une EJE écœurée par le travail en collectivité