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Comment parler encore de qualité d’accueil à une équipe épuisée ?

Par Marie Defrance

EJE, formatrice, experte en management

« Depuis plusieurs mois, je sens mon équipe très fatiguée. Nous fonctionnons régulièrement en sous-effectif avec des absences difficiles à remplacer. J’ai l’impression que tout le monde fait ce qu’il peut pour « tenir », mais je remarque aussi que certains temps du quotidien deviennent de plus en plus rapides et mécaniques : les repas sont expédiés, les professionnelles parlent beaucoup entre elles pendant les soins, les pleurs sont parfois moins contenus qu’avant et les transmissions aux familles deviennent très succinctes. Je culpabilise énormément parce que je continue à parler de qualité d’accueil et de projet pédagogique alors que les professionnelles me répondent qu’elles sont déjà en train de survivre au quotidien. »

Camille, directrice d’une crèche de 15 berceaux.

La réponse de Marie Defrance

Camille, je crois déjà que le fait même que cette situation vous interpelle, montre précisément que vous n’êtes pas déconnectée du terrain. Une direction déconnectée ne se demanderait pas comment protéger à la fois les enfants et les professionnelles. Elle basculerait soit dans l’exigence rigide, soit dans la gestion purement logistique.
Or ce que vous décrivez aujourd’hui, c’est ce que vivent beaucoup de directions en petite enfance : l’impression de faire un numéro d’équilibriste permanent pour gérer les absences, soutenir les équipes, rassurer les familles, absorber les imprévus… tout en essayant malgré tout de maintenir un cap pédagogique.

Et dans ces périodes-là, beaucoup de responsables n’osent même plus prononcer le mot « qualité ». Parce qu’entre deux appels pour obtenir un remplacement qui ne vient pas et une équipe encore « en mode dégradé aujourd’hui », ce mot peut finir par ressembler à un luxe inaccessible.
Pourtant, le danger, lorsque tout fonctionne durablement sous tension, n’est pas uniquement organisationnel. Il devient pédagogique.

Vous le décrivez très bien vous-même : les repas deviennent plus mécaniques, les soins plus rapides, les transmissions plus pauvres, les professionnelles parlent davantage entre elles qu’aux enfants. Petit à petit, sans que personne le décide réellement, l’urgence commence à remplir tout l’espace.

Les questions de sous-effectifs et d’épuisement sont des problèmes d’adultes… pas d’enfants. Eux, en revanche ressentent sans filtre toutes les tensions. Leur cerveau immature reçoit des informations relationnelles en permanence : le ton des voix, les regards, la disponibilité émotionnelle des adultes, les tensions corporelles, les gestes, le rythme des interactions. Tout cela participe directement à son développement.

Mais attention, cela ne signifie pas que vous devez demander la « perfection » à votre équipe.
Dans certaines périodes, la qualité éducative ne consiste pas à tout faire parfaitement. Elle consiste déjà à empêcher certaines dérives de devenir normales.
Ce qu’il faut absolument préserver ce sont des gestes et attitudes qui semblent minuscules dans le tumulte du quotidien et qui pour le jeune enfant changent profondément l’expérience vécue. A savoir :
— Continuer à parler aux enfants pendant les soins.
— Préserver une parole respectueuse malgré la fatigue.
— Répondre aux pleurs sans brusquerie.
— Maintenir des repas relationnels.
— Prévenir un enfant avant de le porter au lieu de le déplacer rapidement “pour gagner du temps”.

Et c’est précisément là que votre rôle de direction devient essentiel.
Il ne s’agit pas de demander toujours plus à des équipes déjà épuisées, mais de continuer à protéger ce qui reste non négociable pour les enfants.
Car la vraie bascule dangereuse commence lorsque les adultes ne pensent plus leurs gestes et fonctionnent uniquement en pilotage automatique pour réussir à finir la journée.
Et au fond, maintenir un cap pédagogique dans la tempête, ce n’est pas nier les difficultés du terrain. C’est refuser que l’urgence fasse totalement disparaître le sens du travail.

Marie Defrance

PUBLIÉ LE 02 juin 2026

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