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« Comprendre son bébé : le langage secret des pleurs »

Nicolas Mathevon

18,90€

Les pleurs des bébés font partie des sujets récurrents dans l’accueil de la petite enfance. Non seulement parce qu’il n’est pas toujours simple de les interpréter, mais aussi parce qu’ils peuvent mettre les nerfs des professionnels à rude épreuve. Pourquoi pleure-t-il ? Que cherche-t-il à dire ? Que dois-je faire ? Même si les professionnels connaissent les enfants qu’ils accueillent et développent une sensibilité aux différents types de pleurs, il arrive parfois de se retrouver démuni face aux cris incessants d’un tout-petit.

À la lumière des connaissances et des recherches scientifiques récentes, Nicolas Mathevon dévoile dans son livre « Comprendre son bébé : le langage secret des pleurs » (Tana éditions), plusieurs découvertes passionnantes sur le sujet. Nous en avons retenu six.

Les pleurs ne portent pas d’information quant à leur cause

Un bébé qui pleure cherche à communiquer, solliciter de l’aide, cela est unanimement reconnu. En revanche, il n’est pas possible d’identifier pourquoi un bébé pleure en se contentant simplement de l’écouter. Le chercheur a mené une étude d’envergure sur la question dans son laboratoire. Avec son équipe, il s’est appuyé sur 3 600 heures d’enregistrement, d’où il a extrait environ 40 000 syllabes de pleurs. La suite ? « Nous avons alors entraîné une intelligence artificielle utilisant des algorithmes de machine learning avec une partie de ces pleurs. Autrement dit, l’intelligence artificielle, experte pour ce travail, avait les moyens d’associer les caractéristiques acoustiques des pleurs avec leur cause, écrit l’auteur. On demandait ensuite à cette intelligence artificielle ainsi entraînée de deviner la cause des autres pleurs, ceux qui n’avaient pas servi à l’entraîner. »

Résultat : l’IA a réussi à trouver la cause des pleurs dans seulement 36 % des cas. « Comme le hasard pur aurait donné un score de 33 % (il y avait trois causes de pleurs possibles), on ne peut pas dire qu’elle ait vraiment brillé. » Le même exercice a été répété avec le cerveau humain : là encore, 35 % de réussite. Clairement, les pleurs ne peuvent être comparés à un langage, dont chaque mot aurait un sens précis.

L’auteur émet cependant une réserve : ce n’est pas parce qu’on ne parvient pas à deviner la cause d’un pleur rien qu’en l’entendant qu’il n’est pas possible de le comprendre. « La plupart du temps, la personne qui s’occupe du bébé possède bien d’autres informations qui vont l’aider, à son insu parfois, à décoder les pleurs », souligne-t-il. Il le répètera à plusieurs reprises dans l’ouvrage : la compréhension des pleurs du bébé n’est pas une question d’instinct, mais avant tout une affaire d’expérience, c’est-à-dire le temps passé avec lui, la connaissance de ses habitudes. Dans tous les cas, mieux vaut oublier les décodeurs de pleurs de bébé que l’on trouve dans le commerce.

Les bébés garçons n’ont pas des pleurs plus graves que les bébés filles

Les pleurs peuvent être indifféremment aigus ou graves. Il y a une signature vocale individuelle, mais pas de signature de sexe. Cette affirmation peut sembler évidente, pourtant le scientifique a mené une expérience où il soumettait des pleurs d’enfants inconnus à des adultes : toutes les personnes « furent unanimes à attribuer les aigus aux filles et les graves aux garçons. » Le chercheur poursuit : « Les conséquences de ce biais de jugement n’ont pas été évaluées, mais on peut supposer que l’on attribue des caractéristiques plus ou moins féminines ou masculines au bébé sur la base de ce que l’on pense de ses pleurs, et certaines études montrent que l’on se comporte différemment dans notre manière de lui parler ou de le porter, avec un bébé garçon, que l’on croît plus costaud, ou avec un bébé fille que l’on s’évertue à trouver mignonne et plus fragile. »  Les chercheurs ont aussi demandé aux parents de noter les pleurs sur une échelle de la douleur. Là aussi, surprise. « Les hommes notaient différemment les pleurs selon que l’on leur disait qu’ils provenaient d’une fille ou d’un garçon. Un pleur aigu était jugé comme exprimant moins de douleur si on leur faisait croire qu’il s’agissait d’un pleur de fille, écrit Nicolas Mathevon. Les filles sont apparemment censées être plus douillettes que les garçons, au moins dans l’imaginaire des hommes.»

Le niveau de rugosité du pleur code le niveau de détresse

L’auteur rappelle la distinction pleurs de détresse/ pleurs d’inconfort. « Chez la plupart des bébés, les pleurs émis dans une situation de simple inconfort sont des sons relativement harmonieux, et plutôt mélodieux. Les cordes vocales vibrent pour ainsi dire tranquillement, au cours du temps, en formant de jolies vagues régulières. Mais si le bébé exprime une vraie douleur ou une détresse, le pleur change. Il devient difficile de repérer la fréquence fondamentale et les harmoniques sont brouillés. »

Quand le bébé a mal, le pleur devient rugueux (c’est-à-dire pas harmonieux et encore moins mélodieux). La rugosité est la meilleure manière de détecter la détresse exprimée par le tout-petit. Le chercheur a mené une expérience sur des bébés qui ont subi deux vaccinations, des injections douloureuses. Lorsque le vaccin le plus douloureux est injecté en premier, les pleurs sont très rugueux et expriment une forte douleur. Une fois l’injection terminée, les pleurs baissent en rugosité, la douleur s’estompe. Ils reprennent de plus belle à la deuxième injection du vaccin, moins douloureux. Lorsque c’est le vaccin le moins douloureux qui est injecté en premier, les pleurs « sont tout de suite moins rugueux et signalent moins de douleur ». L’injection du vaccin le plus douloureux survient, « les pleurs redeviennent stridents mais acoustiquement, ils se rapprochent des pleurs de bain : la douleur ressentie est moindre. » Moralité : mieux vaut injecter le vaccin le moins douloureux en premier.

Les pleurs de douleur sont plus difficilement reconnaissables

Plusieurs études ont montré qu’il est possible d’identifier un bébé donné à partir de ses pleurs d’inconfort. Chaque enfant pleure à sa manière lorsqu’il se trouve dans une situation désagréable. Dans une étude incluant vingt-deux bébés âgés d’environ deux mois, Nicolas Mathevon et son équipe ont cependant constaté que les pleurs de douleur présentent plus de similitudes que les pleurs d’inconfort, comme si la douleur uniformisait les pleurs. « On peut réfléchir à l’intérêt pour un bébé d’être moins facilement reconnu lorsqu’il est en détresse et a besoin d’aide immédiatement, explique le chercheur dans son livre. Sa capacité à mobiliser toute personne à proximité, même inconnue, devient peut-être plus grande, ce qui représente un atout pour sa survie. »

Nous sommes plus sensibles aux pleurs de douleur

Le chercheur a fait écouter des pleurs à des adultes dans une chambre acoustique du laboratoire, tout en filmant leur visage avec une caméra thermique. Lorsque nous ressentons des émotions, nous avons un afflux de sang dans les vaisseaux sanguins irriguant la peau du visage, en particulier au niveau des pommettes : le fameux rougissement. « Les résultats ont montré que les variations de température du visage provoquées par les pleurs sont plus prédictibles lorsque le pleur présente davantage de rugosité. »  Un pleur douloureux « entraîne des variations de température cutanée qui suivent bien la dynamique du pleur : la température augmente quand le pleur devient plus fort et baisse lorsque le pleur diminue en intensité.» Le simple pleur d’inconfort entraîne une réaction du corps beaucoup plus constante, non liée à la variation du pleur.

Certains pleurs peuvent indiquer une maladie

Peut-on reconnaître un problème pathologique simplement en écoutant les pleurs d’un bébé ? Certaines maladies se traduiraient-elles par des pleurs différents de ceux émis lorsque le bébé est en bonne santé ? L’auteur rappelle que tout changement brutal dans la manière dont le bébé pleure doit alerter. « Certaines maladies sont corrélées avec des pleurs dont les caractéristiques semblent particulières », souligne-t-il.

Il cite plusieurs pathologies : « encéphalopathie anoxique ou asphyxie néonatale (lorsque le nouveau-né a des problèmes pour maintenir une ventilation respiratoire spontanée efficace), déficience auditive congénitale (quand le bébé a du mal à entendre suite à un problème génétique, malformatif, ou dû à un médicament), hypothyroïdie, ictère néonatal avec encéphalopathie hyperbilirubinémique, fente alvéolo-labio-palatine, syndrome de détresse respiratoire, certaines anomalies génétiques (comme le syndrome du cri du chat qui affecte le cinquième chromosome), etc. »

Il évoque également des recherches intéressantes portant sur l’autisme. Les premiers résultats indiquent que les pleurs de bébés ayant développé des troubles autistiques seraient atypiques : « plus courts que la normale, avec des variations de hauteur différentes (ils sont souvent plus aigus et variables), peu harmonieux, et évoluent différemment avec l’âge de l’enfant. ». L’auteur avance une interprétation : « les bébés à risque autistique auraient plus de mal à contrôler leurs pleurs et à y coder une information pertinente. Leur difficulté à communiquer serait déjà présente. Cependant, il faut rester prudent, il n’y a encore aucun lien précisément établi entre les pleurs et l’autisme. ».  

Candice Satara

PUBLIÉ LE 14 mai 2025

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