Abonnés
Crèches : les changements de section, toute une organisation !
À la crèche, le changement de section est un rituel de fin d’année. Les enfants rejoignent le groupe des plus grands ou quittent la crèche pour l’école. Mais de plus en plus souvent, les équipes doivent accueillir de nouveaux enfants en cours de route. Les changements de section se font donc toute l’année ! Une sacrée organisation qui doit assurer l’équilibre de la crèche et veiller au bien-être des enfants, en assurant avec souplesse une familiarisation au cas par cas…
L’été s’annonce déjà et avec lui les grandes vacances. A la crèche, il est temps de préparer la rentrée prochaine en questionnant les choix d’organisation qui seront faits. Quels groupes, dans quels lieux de vie, avec quelles équipes ? Qu’est-ce qui aura du sens pour la rentrée prochaine ? Au multi-accueil Des premiers pas, à Nantes, c’est une étape importante que l’on prépare dès le mois de mars. « Sur certains temps de la journée, on ouvre grand les portes des sections, et les plus petits vont découvrir les lieux de vie des plus grands », raconte Rodina Noël Sar, responsable de la structure. Mais en tant que directrice, elle y réfléchit dès le mois de février, afin de se tenir prête pour les commissions d’attribution des places. « Je dois pouvoir me positionner pour savoir combien d’enfants nous allons pouvoir accueillir. Alors dès les entretiens annuels, j’encourage mon équipe à se projeter, car plus on anticipe, plus on réussit à lever des freins… ». Elle explique que c’est un vrai « travail de tissage » pour réussir à équilibrer les groupes, tant pour le bien-être des enfants que celui des professionnelles, en tenant compte de leurs préférences et affinités.
De plus en plus de changements en cours d’année
Dans de nombreuses crèches, ces changements de section ne sont plus un rituel de fin d’année. Ils se font presque toute l’année, par vagues, selon les besoins, pour tenter de trouver un certain équilibre dans les effectifs des sections, l’encadrement par les équipes… et les finances de la crèche. « C’est une réalité sociétale, il y a de moins en moins d’enfants sur les listes d’attente. Pour assurer la pérennité de la crèche sans être déficitaire, il faut que j’arrive à être la plus efficace possible pour « remplir » ma crèche tout en restant bientraitante avec les enfants, les parents et les professionnels », reconnait Isabelle Broutin, responsable du multi-accueil Reuilly à Paris. Les équipes sont donc amenées à accueillir de nouveaux enfants très régulièrement en fonction des places disponibles, à rééquilibrer les sections en fonction des besoins de chaque enfant et bien sûr, des taux d’encadrement nécessaires et professionnels disponibles. « On ressent une vraie fatigue des professionnels car on est en perpétuelle familiarisation, en perpétuel mouvement. Mais c’est une dynamique qui s’accompagne et se travaille en équipe », rassure-t-elle.
Décider de la place de chaque enfant, au cas par cas
Qu’il concerne toute une section ou seulement quelques enfants, tout changement est décidé en équipe, discuté avec la responsable d’établissement à partir des observations attentives des professionnelles au quotidien. Il y a des signes qui ne trompent pas : un enfant qui reste toujours près de la porte, montre des signes d’ennui, des envies d’ailleurs, délaisse les jeux de sa section et passe son temps à observer les plus grands semble prêt à passer dans la section du dessus !
Les changements sont décidés en fonction de chaque enfant, pas seulement selon son âge ou son développement moteur, mais en tenant compte de ses aptitudes et de son comportement… « L’équipe et les référentes essaient de se projeter sur les mois à venir. Pour la rentrée 2026, deux bébés resteront dans le groupe des plus petits car leurs besoins sont plus proches de ceux du groupe des bébés que du groupe des moyens », explique Rodina Noël Sar. Les professionnelles tiennent aussi compte des affinités des enfants et des liens qui se sont tissés entre eux. « Il peut y avoir des duos qui peuvent être électriques ! »
Certains cas particuliers, comme les enfants en situation de handicap, nécessitent une réflexion approfondie : « Est-il souhaitable de laisser cet enfant chez les tout-petits car il ne marche pas, alors qu’au niveau de son développement cet enfant a déjà plus de 2 ans ? questionne Catherine Lefèvre, responsable pédagogique chez Crescendo. Dans ce type de situation, les équipes ont souvent besoin d’être soutenues et accompagnées », reconnait-elle. C’est là le rôle du psychologue ou du psychomotricien. Au multi-accueil Reuilly, la psychologue qui accompagne les équipes 8h par mois passe bien plus de temps sur le terrain à observer les enfants qu’en réunion avec les équipes, et son avis est précieux. « Elle connait très bien les enfants et les parents car elle est reste jusqu’en fin de journée. Pour les changements de section, lorsque nous avons un doute, son regard et ses observations sont précieux », confirme la responsable.
Aider les enfants à retrouver leurs repères
Les équipes l’observent, à la crèche tout particulièrement, tout changement entraine le besoin pour l’enfant de construire de nouveaux repères pour se sentir en sécurité. Des repères non seulement humains mais aussi spatiaux, temporels, sensoriels : l’espace, les odeurs, l’ambiance… « On a tendance à penser que seule la référence compte, regrette Catherine Lefèvre. L’enfant peut passer d’une section un peu sombre à une section très lumineuse, on ne se pose pas la question de si cela aura un impact… Or l’enfant est un être sensoriel ! ». Pour certains, une vraie fragilité peut apparaitre lorsque l’enfant quitte ses camarades, son lieu de vie et les profesisonnels qu’il connait. Il faut alors l’aider à retrouver une sécurité affective et un bien-être, essentiels.
Une nouvelle familiarisation en douceur
Chaque transition, d’une section à une autre, doit donc être abordée comme une nouvelle familiarisation, en douceur. Cela peut aller très vite avec un moyen qui bascule chez les grands, mais être plus long avec un bébé qui arrive chez les moyens. Pour Catherine Lefèvre, la clé d’une familiarisation réussie est de s’adapter à chacun et de prendre son temps ! « Et elles le font bien, reconnait-elle. Les professionnelles ont une grande capacité à montrer qu’elles connaissent bien les enfants et qu’elles savent pertinemment ce dont ils ont besoin. (…) Elles savent sur quoi elles peuvent jouer et ça se fait progressivement sur des temps différents ».
A chaque crèche ses rituels et ses pratiques pour accompagner cette nouvelle familiarisation. La plupart proposent des temps de mutualisation des accueils du matin et du soir. Cela permet aux enfants de se familiariser avec le groupe d’enfants plus grands et avec les professionnels qui les accompagnent et qu’ils ne connaissent pas encore.
Dans certaines sections, on propose à l’enfant d’aller partager un temps de jeu en petit groupe dans sa future section, avec sa référente. Temps qui pourra s’étendre au temps du repas. Et pendant la bascule, si on sent l’enfant encore un peu fragile, le temps de sieste continuera à être fait dans la chambre d’origine. Enfin, certaines professionnelles utilisent les objets de la crèche comme objets transitionnels. Un enfant qui adore les livres pourra être introduit dans sa nouvelle section par l’espace regroupement lecture et emporter quelques livres qu’il aime bien !
La référence, pas toujours nécessaire dans les transitions
L’accompagnement par la référente peut être un précieux atout pour assurer la sécurité affective des enfants dans les changements de sections, mais selon les pratiques professionnelles, elle ne semble pas non plus indispensable. Dans cette crèche nantaise, si tout un groupe passe dans une autre section, soit seule la moitié de l’équipe les suit, l’autre moitié restant dans la section pour accueillir les nouveaux ; soit l’équipe entière les accompagne. « Dans notre crèche, on applique la référence pour la confiance qu’elle tisse entre les enfants et les pros, confirme Rodina Noël Sar. Dans l’idéal ce sont deux professionnelles qui accompagnent le groupe dans son nouveau lieu de vie (…) c’est une vraie gymnastique à mettre en place mais ça se fait ! ». En si ce n’est pas le cas, une professionnelle de l’année précédente vient voir les enfants de temps en temps pour les rassurer : « Je fais confiance à untel pour s’occuper de toi ! ».
Il y a quelques années, cette crèche avait conservé la même équipe de professionnelles pour un même groupe d’enfants pendant trois années consécutives. Une expérience riche mais excessive : il en avait résulté un attachement très fort, trop fort pour certains enfants qui avaient eu beaucoup de mal à se détacher des professionnelles. Le départ avait été compliqué et cette situation avait mis les parents en difficulté.
A la crèche Reuilly, la « référence ouverte » est la règle pour générer moins de dépendance, l’équipe travaille en binôme de référence le temps de la première familiarisation. Mais au moment d’un changement de section, la référente ne part pas avec les enfants, « je pense que les enfants n’en ont pas besoin », estime la responsable. La référente peut néanmoins assurer des temps de présence auprès des enfants les premiers jours, dans leur nouveau lieu de vie, en fonction de leurs besoins.
Des équipes soudées, créatives et souples
Pour pouvoir s’adapter à chaque situation, les équipes doivent donc être tout particulièrement bien formées à l’observation, faisant preuve d’une grande souplesse : être capable de faire marche arrière si un enfant ne se sent pas bien dans sa nouvelle section, d’ajuster le fonctionnement si un enfant ne peut pas passer dans la section du dessus faute de place ou d’encadrement suffisant. Et pour cela, il est absolument essentiel de travailler cela « en équipe entière dans les locaux entiers » plutôt que chaque équipe soit repliée sur la petite vie de sa section, assure Isabelle Broutin. « Aujourd’hui on est obligées de s’adapter à ces contraintes. Il vaut mieux Il vaut mieux être créatif et bien le vivre plutôt que de les subir au quotidien… »
Si un enfant doit rester dans sa section, faute de place ou de personnel suffisant, l’équipe doit être bien consciente de ses besoins et être en mesure de complexifier les propositions qui lui sont faites au fur et à mesure, pour le tirer vers le haut sans faire de sur-stimulation. Mais reconnaissons que toutes les professionnelles ne sont pas toujours en capacité de le faire… « Ce n’est pas une question de diplôme mais une manière de regarder son métier, de renouveler la proposition, de garder ce regard éclairé et émerveillé sur les possibles », admet Catherine Lefèvre. Ce cas de figure arrive presque chaque année à la crèche de Reuilly. Les moyens qui n’ont pu changer de section s’ennuient et embêtent les plus petits. Dans ces cas, une professionnelle désignée vient chercher ces enfants chaque joue pour partager un bon moment chez les grand, le temps d’un atelier, matin et après-midi. « A ce moment-là, on arrive à jongler avec les taux d’encadrement tout en restant dans les règles, précise Isabelle Broutin.
Les professionnelles reconnaissent cependant que ce type de situation est souvent mal perçue par les parents. A contrario, si un enfant devait rejoindre pus tôt que prévu le groupe des plus grands, ce changement serait ressenti de manière bien plus positive par les parents dont la vision reste souvent « très scolaire ».
En toute transparence avec les parents
Quelle que soit la situation, les parents doivent être systématiquement prévenus du changement de section de leur enfant, afin qu’ils puissent exprimer les craintes ou les freins qu’ils peuvent avoir à cette idée. A la crèche Reuilly, la famille est sollicitée dès le début, pour aider l’équipe à discerner si l’enfant est prêt à rejoindre le groupe du dessus. Les parents peuvent même visiter le nouveau lieu de vie. Isabelle Broutin en est convaincue, il est essentiel de cultiver dès les premiers signes, une grande transparence avec les parents. « Si on sent que les parents ne sont pas prêts, on ne fait pas de forcing, on les accompagne, on partage avec eux premières étapes… On reste sur « vous nous dites on s’adapte » comme pour les premières familiarisations, ce qui contribue à les rassurer ».
Mais généralement, les parents ne se montrent pas inquiets de cette nouvelle transition. Certains ont même tendance à pousser en ce sens ! Ils estiment que ce n’est « que passer d’un groupe à l’autre », que les professionnels ont des pratiques homogènes, pour eux ce n’est donc pas un sujet. « Mais ils ne prennent pas non plus la mesure de l’effort que ce changement peut demander à l’enfant note Catherine Lefèvre. Elle estime qu’il est donc tout de même important de leur faire prendre conscience de cette transition, de leur faire remarquer – par exemple – que malgré plus de fatigue leur enfant s’adapte bien…
Laurence Yème
PUBLIÉ LE 19 juin 2026