S’abonner

Crèches : quand l’organisation du travail fragmente l’attention des pros

Dans un article précédent consacré à la technoférence, Lory Anthoine, psychologue et formatrice interrogeait ce que les interruptions liées aux usages numériques peuvent faire à la disponibilité relationnelle de l’adulte auprès du jeune enfant. Mais, dans cet article, elle explique que l’écran n’est pas la seule source de concurrence attentionnelle. Dans les structures de la petite enfance, une autre variable mérite d’être examinée : la charge de travail elle-même, lorsque plusieurs tâches légitimes doivent être accomplies immédiatement ou simultanément.

Accueillir un parent, répondre au téléphone, renseigner une transmission, préparer un soin, gérer un imprévu – tout en restant présent au groupe. Chacune de ces tâches peut être nécessaire. Le problème apparaît lorsqu’elles se disputent le même temps. Que produit cette simultanéité dans la présence auprès de l’enfant ? Des interruptions, bascules répétées d’une tâche à l’autre, charge cognitive et « micro-absences ». Il interroge aussi un levier concret : le temps hors présence des enfants (THPE), à la fois comme reconnaissance institutionnelle d’une part invisible et exigeante du métier, et comme ressource à organiser afin que certaines tâches quittent réellement le temps relationnel.

Quand l’interruption fait partie du travail

Une matinée en structure d’accueil peut demander au même professionnel d’accueillir un parent et sa transmission, préparer un biberon, accompagner un enfant aux toilettes, en aider un autre à s’habiller, intervenir dans un conflit ou vérifier la température d’un enfant qui semble fiévreux et prévenir sa famille. Dans le même temps s’ajoutent des tâches de fonctionnement : téléphone, porte, transmissions écrites, application destinée aux familles, documentation pédagogique, préparation et rangement du matériel ou d’une salle, dossiers, stocks, demandes organisationnelles ou administratives… tout en continuant à observer le groupe et à rester disponible pour celui qui, exactement à cet instant, cherche un regard, tend les bras, commence une phrase ou veut montrer quelque chose.
Cette accumulation traduit une densification des tâches et, plus largement, une intensification du travail. Non parce que ces exigences seraient inutiles : observations, protocoles, traçabilité, transmissions aux familles ou documentation pédagogique répondent souvent à des exigences légitimes de qualité, de sécurité et de professionnalisation. Mais leur multiplication, et surtout leur réalisation dans le même temps que la présence auprès des enfants, densifient l’activité : davantage de choses doivent être observées, réalisées, consignées, transmises et coordonnées dans un même temps professionnel.
Cette densification a au moins deux versants. Elle pèse d’abord sur les professionnels eux-mêmes et peut contribuer à la fatigue, au stress et à l’épuisement. Mais l’épuisement professionnel est multifactoriel : conditions de travail, effectifs, organisation, reconnaissance, charge émotionnelle, entre autres. Il mérite une analyse à part entière et ne sera pas développé ici. Le présent article se concentre sur l’autre versant : ce que la densité, la simultanéité des tâches et les interruptions peuvent faire à la qualité de présence auprès de l’enfant.
Aucune de ces tâches n’est absurde. Beaucoup sont indispensables. Elles font partie du métier.
Mais elles n’ont ni la même urgence, ni la même temporalité, ni nécessairement besoin de mobiliser la même personne au même moment.
Préparer le biberon d’un bébé qui attend n’a évidemment pas le même statut qu’un courriel non urgent qui peut être rédigé vingt minutes plus tard. Une donnée concernant un soin doit parfois être conservée immédiatement pour éviter une erreur, sans pour autant nécessiter la rédaction complète de la transmission dans l’instant. Une observation importante peut justifier quelques mots notés rapidement, puis être développée plus tard. Certaines tâches de fonctionnement peuvent aussi être regroupées ou déplacées dans le temps lorsque l’organisation le permet. Le problème n’est donc pas la transmission, l’observation, le téléphone, le repas ou la documentation. Le problème est la place qu’ils occupent dans le temps relationnel.

Micro-absences, micro-présences

Pris séparément, ces déplacements semblent presque insignifiants : quelques secondes pour répondre au téléphone, une minute pour saisir une donnée, deux minutes pour réchauffer un biberon ou répondre à un parent. Mais une journée peut être constituée de dizaines de ces décrochages et raccrochages attentionnels.
Ces bascules répétées ont aussi un coût pour les professionnels : elles peuvent accroître la charge cognitive, obliger à reconstruire sans cesse le fil de l’activité et augmenter la tension au cours de la journée. Pour l’enfant, leur effet se joue ailleurs : dans la continuité de la disponibilité relationnelle.
On pourrait les penser comme des micro-absences : non pas des absences physiques, mais ces très courts instants où l’attention du professionnel quitte l’interaction en cours pour répondre à une autre exigence.
À l’inverse, les micro-présences sont parfois tout aussi brèves : l’adulte saisit un regard, répond à une initiative, attend une réponse, accompagne un geste, entend réellement une tentative de parole, reprend le fil d’un échange.
Ces expressions ne constituent pas ici des catégories scientifiques établies ; elles permettent de décrire une réalité professionnelle très concrète. La qualité relationnelle ne suppose pas une présence adulte continue et fusionnelle. Le jeune enfant a aussi besoin d’explorer seul, de jouer, d’essayer et de ne pas être constamment sollicité. Mais il existe une différence entre un retrait choisi, attentif et disponible, et une succession de micro-absences imposées par la concurrence répétée des tâches.
Combien de micro-absences le fonctionnement quotidien produit-il, et combien pourrions-nous éviter, regrouper ou déplacer afin de rendre davantage de micro-présences possibles ?

Faire de ces interruptions un objet de travail collectif

Ces interruptions peuvent devenir un objet de réflexion collective avec les équipes et les directions. L’enjeu n’est pas de demander aux professionnels « d’être plus attentifs », mais d’interroger ce qui, dans l’organisation, concurrence inutilement le temps relationnel et ce qui pourrait être pensé autrement.
Il s’agit d’organiser le travail pour que l’attention puisse plus souvent être disponible là où l’institution affirme qu’elle doit être : auprès de l’enfant.
Cette organisation participe pleinement à la qualité de l’accueil. Car la qualité ne se mesure pas seulement à ce qui a été réalisé – le repas servi, la transmission renseignée, l’observation écrite, le matériel préparé – mais aussi à la manière dont l’enfant a été accompagné pendant que tout cela était fait.
Le choix de ce qui a le droit d’entrer dans le temps relationnel dit aussi quelque chose de ce que l’institution considère comme prioritaire.

Quand le temps hors présence devient une reconnaissance du métier

Déplacer certaines tâches hors du temps de présence des enfants n’est évidemment pas sans coût : cela suppose que ce temps professionnel soit reconnu, financé et inscrit dans l’organisation du travail. C’est précisément là que certains cadres cantonaux suisses deviennent particulièrement intéressants : ils ne se contentent pas d’en appeler à de bonnes pratiques, ils rendent ce temps visible en lui attribuant un pourcentage.
Dans le canton de Neuchâtel, le Règlement général sur l’accueil des enfants prévoit, pour les structures d’accueil extrafamilial subventionnées, un taux hors présence des enfants (THPE) de 5 % pour le personnel d’encadrement, à l’exception du personnel de remplacement. Son introduction peut être progressive à partir du 1er août 2025, à raison d’au moins 1,25 % par année, pour atteindre 5 % dès le 1er août 2028 (REGAE, art. 44 et dispositions transitoires).
Dans le canton de Vaud, le cadre de référence pour l’accueil collectif préscolaire prévoit au minimum 10 % de temps de travail hors présence des enfants dans le taux d’activité du personnel d’encadrement.
Cette reconnaissance réglementaire a une portée qui dépasse la seule organisation des horaires. Inscrire du THPE dans le taux de travail revient d’abord à reconnaître que le métier ne se résume pas au temps visible passé auprès des enfants et que ses exigences ne peuvent pas être entièrement absorbées dans ce même temps de présence. Observer, préparer, documenter, réfléchir, rencontrer les familles, coordonner : tout cela constitue du travail professionnel à part entière. Reconnaître ce temps, c’est donc aussi reconnaître une part de la difficulté et de la complexité du métier. Mais cette avancée ne produit un bénéfice pour la présence auprès des enfants que si le temps ainsi reconnu permet effectivement de déplacer certaines tâches concurrentes hors du temps relationnel.

Reconnaître le temps ne suffit pas : encore faut-il l’organiser

L’existence d’un pourcentage réglementaire constitue une reconnaissance externe importante. Mais elle ne répond pas encore à la question qui intéresse directement la qualité de l’accueil : comment ce temps est-il réellement utilisé par les institutions ?
C’est ici que le rôle des directions devient central. Le cadre réglementaire peut reconnaître et financer ce temps ; il appartient ensuite à l’institution de décider ce qu’elle choisit réellement d’en faire et quelles tâches elle veut soustraire au temps relationnel.

L’autorité reconnaît le temps ; la direction lui donne une fonction pédagogique

Le temps hors présence ne devrait donc pas être seulement comptabilisé. Il devrait être planifié.
Cela ne signifie pas nécessairement découper chaque semaine selon un modèle identique. Les réalités d’une nurserie, d’un groupe vertical, d’une petite structure ou d’un établissement multisite sont différentes. Mais ce temps devrait devenir suffisamment régulier, visible et anticipé pour produire un effet réel sur ce qui se passe pendant la présence.
À Neuchâtel, les structures d’accueil doivent déjà élaborer un concept institutionnel, validé par le service et réévalué périodiquement. La politique relative au temps hors présence pourrait y être explicitement inscrite : ce temps deviendrait alors un élément du projet pédagogique, et non seulement un élément de dotation.
Le véritable indicateur n’est peut-être pas : « avons-nous distribué le temps prévu ? » Il pourrait être : « qu’avons-nous réellement réussi à déplacer hors du temps de l’enfant grâce à ce temps reconnu ? »
Il ne s’agit pas de construire des journées sans interruptions. L’accueil collectif exige au contraire une attention mobile. Un autre enfant peut avoir besoin d’aide ; une question de sécurité est immédiatement prioritaire ; un soin ou un biberon n’attend pas parce qu’un échange intéressant était en cours.
L’objectif est plus réaliste : ne pas ajouter aux interruptions nécessaires toutes celles que l’organisation pourrait différer.
Et lorsqu’une interruption a eu lieu, il reste le retour. Revenir vers l’enfant, reprendre ce qu’il montrait, retrouver son regard ou simplement rétablir sa disponibilité compte également. La recherche récente rappelle que les réactions de l’enfant aux interruptions dépendent aussi des caractéristiques de la relation et de ce qui se produit lors de la reprise de l’interaction (Schneebeli et al., 2026).
La qualité relationnelle n’est donc pas une présence parfaite. Elle est faite de micro-présences, de micro-absences, de déplacements nécessaires et de retours.
Mais une institution peut agir sur leur équilibre.Observer la relation, la documenter, la transmettre, communiquer avec les familles et organiser le quotidien font partie du métier. Mais lorsqu’une tâche peut attendre, peut-être faut-il parfois préserver d’abord ce qu’elle devra ensuite raconter. À force de vouloir conserver la trace d’un moment, l’organisation ne devrait pas risquer de prendre à l’enfant le moment lui-même.

Références principales et liens
Chamam, S., Forcella, A., Musio, N., Quinodoz, F., & Dimitrova, N. (2024). Effects of digital and non-digital parental distraction on parent-child interaction and communication. Frontiers in Child and Adolescent Psychiatry, 3, 1330331.
Schneebeli, L., Braune-Krickau, K., Crameri, A., Joliat, A., & von Wyl, A. (2026). Moments of disconnection: An adapted still-face experiment with 20-month-old children, comparing digital and non-digital interruptions and exploring the role of parental behavior. Computers in Human Behavior Reports, 22, 101129.
République et Canton de Neuchâtel. (2025). Règlement général sur l’accueil des enfants (REGAE).
Canton de Vaud. Cadre de référence de l’accueil collectif préscolaire. 

Ce que les tâches concurrentes changent dans l’interaction

Des travaux menés en Suisse permettent d’observer expérimentalement ce qui se passe lorsqu’une tâche concurrente vient s’interposer dans une interaction adulte-enfant.

• En 2024, l’équipe de la HETSL/HES-SO et de l’Université de Lausanne a recruté 52 dyades parent-enfant, dont 50 ont pu être analysées. Les enfants avaient entre 12 et 36 mois. Après une période de jeu, certains parents devaient remplir un questionnaire sur tablette, d’autres exactement le même questionnaire sur papier, tandis qu’un troisième groupe poursuivait l’interaction sans tâche concurrente (Chamam et al., 2024).
Lorsque les parents devaient accomplir la tâche parallèle, qu’elle soit numérique ou sur papier, plusieurs dimensions de l’interaction se modifiaient : la sensibilité parentale diminuait, les enfants s’engageaient moins socialement, les échanges devenaient moins réciproques et plus négatifs, et les parents parlaient moins à leur enfant. Surtout, dans cette situation expérimentale, aucune différence significative n’apparaissait entre le questionnaire rempli sur tablette et le même questionnaire rempli sur papier.
Le résultat est important : dans l’instant d’une interaction, la concurrence attentionnelle n’est pas propre au numérique. Une tâche parallèle peut suffire à modifier plusieurs caractéristiques de l’échange.

• Une autre étude suisse, publiée en 2026 par Schneebeli et ses collègues auprès de 194 dyades parent-enfant avec des enfants âgés en moyenne d’un peu plus de 20 mois, va dans le même sens tout en ajoutant une nuance importante : interruptions numériques et non numériques suscitaient toutes deux des réactions chez l’enfant, mais ces réactions n’étaient pas identiques et variaient également avec le comportement habituel du parent. Toutes les interruptions ne se valent donc pas ; en revanche, l’écran n’en possède pas le monopole (Schneebeli et al., 2026).

A noter : ces recherches ont été menées auprès de parents et non auprès de professionnels de l’accueil collectif. Leur transposition doit donc rester prudente. Mais elles ouvrent une question particulièrement féconde pour les structures : si une tâche papier peut elle aussi concurrencer la relation, que faisons-nous de toutes les autres tâches qui viennent chercher l’attention du professionnel pendant que les enfants sont là ?

 

Lory Anthoine

PUBLIÉ LE 29 août 2026

Ajouter aux favoris

Laisser un commentaire