Crèches : malgré des ratios d’encadrement presque inchangés, pourquoi les équipes sont-elles épuisées ?
Les équipes sont fatiguées – elles le disent, les directions le constatent, la presse s’en fait largement l’écho. L’explication semble toute trouvée : trop d’enfants, trop de tâches, pas assez de personnel. Pourtant, les ratios n’ont presque pas bougé et les missions restent comparables. Et si cette fatigue venait d’ailleurs, de la manière même dont notre attention se pose, ou ne se pose plus, sur l’enfant ? C’est le constat de Lory Anthoine, psychologue clinicienne, formatrice en psychologie du développement. Un constat qui ne désigne aucun coupable, mais qui appelle des réponses concrètes, à portée des directions.
Fin de matinée, salle de vie. Une éducatrice est assise au sol, à bonne hauteur, à bonne distance. Tout est conforme : elle est là, le groupe est calme, rien à signaler. Un enfant de deux ans traverse la pièce avec un encastrement qu’il vient de réussir pour la première fois. Il le tend vers elle, cherche son regard. La réponse vient- un « bravo » machinal- mais le regard, lui, est encore ailleurs ; le temps qu’il se pose sur l’enfant, celui-ci a déjà reposé l’encastrement et repris son chemin. L’échange a eu lieu, et pourtant ils ne se sont pas rencontrés.
Rien de grave, dira-t-on. Aucune règle n’a été enfreinte, aucune sécurité compromise. Et pourtant, quelque chose ne s’est pas passé. Ce quelque chose, la rencontre, est précisément ce que le jeune enfant est venu chercher, et ce dont son développement se nourrit. Multipliée par des dizaines d’occasions par jour, cette non-rencontre discrète dessine une expérience d’accueil très différente – pour l’enfant, et pour le professionnel lui-même-qui rentre chez lui avec cette fatigue diffuse que tant d’équipes décrivent aujourd’hui.
Une fatigue que les chiffres n’expliquent pas
Le métier est exigeant, il l’a toujours été. Depuis que les connaissances sur le développement du jeune enfant ont fait de l’accueil un véritable travail pédagogique et relationnel, on sait qu’être auprès des tout-petits ne consiste pas à les garder, mais à les accompagner : observer, ajuster, répondre, soutenir. Cette exigence-là ne date pas des dix dernières années. Ce qui est nouveau, c’est autre chose : ce métier exigeant épuise aujourd’hui celles et ceux qui l’exercent- et l’inquiétude a gagné tous les étages du secteur. Ces derniers mois, la presse s’en fait largement l’écho : en Suisse, Le Temps vient de consacrer une série entière aux crèches et à leur personnel sous tension ; en France, les dossiers sur la pénurie se succèdent et les professionnels multiplient les journées de mobilisation à l’appel de leurs collectifs, comme « Pas de bébés à la consigne » ; en Belgique francophone, les enquêtes décrivent des crèches « à bout de souffle » et les travailleuses du secteur sont descendues plusieurs fois dans la rue. Les équipes disent leur fatigue, les directions la constatent, les associations et les fédérations en font le thème de leurs rencontres. L’explication spontanée convoque les conditions de travail : trop d’enfants par adulte, trop de tâches, pas assez de personnel.
Or, si l’on examine les textes, le tableau est plus surprenant.
En France, les taux d’encadrement fixés en 2000 – un professionnel pour cinq enfants qui ne marchent pas, un pour huit qui marchent – sont restés inchangés pendant vingt ans. La réforme de 2021 a introduit la possibilité d’un taux unique d’un professionnel pour six enfants, option discutée pour les bébés mais plus favorable pour les plus grands. En Suisse romande, les normes relèvent des cantons et varient de l’un à l’autre – Neuchâtel, Vaud, Genève, le Valais, Fribourg ou le Jura n’appliquent pas exactement les mêmes taux -, mais l’ordre de grandeur est comparable : en moyenne, un adulte pour quatre à cinq nourrissons, puis un pour six à dix enfants selon l’âge. La Belgique francophone raconte la même histoire : la norme d’un professionnel pour sept enfants, fixée de longue date par l’Office de la Naissance et de l’Enfance, y a traversé les réformes sans s’alourdir. Et quand ces normes évoluent – c’est rare, c’est vers un renforcement : moins d’enfants par adulte chez les plus petits, du temps de travail reconnu hors de la présence des enfants. L’histoire récente offre même une contre-épreuve : lorsqu’un véritable assouplissement des taux a été soumis au vote – à Genève, en 2013 -, la population l’a refusé. Rien, dans les textes, ne raconte l’histoire d’une dégradation générale des conditions d’accueil. L’épuisement, lui, est bien là. Cherchez l’erreur.
Le poids de l’absentéisme et de la pénurie de pros
Une part de l’alourdissement est pourtant bien réelle, et il faut la nommer : l’absentéisme et les postes vacants. En France, la dernière enquête de la CNAF recense près de 13 500 postes équivalents plein temps non pourvus dans les établissements d’accueil du jeune enfant – soit 8,2 % des emplois du secteur – ; en Suisse romande, les enquêtes évoquent un taux de rotation du personnel avoisinant les 30 % par an et des équipes travaillant en flux tendu. À norme constante, le sous-effectif de fait alourdit la charge de celles et ceux qui restent. Mais cette explication ne suffit pas. D’une part, l’absentéisme n’est pas seulement une cause de la fatigue : il en est aussi une conséquence. Quand être présent aux enfants demande plus d’effort qu’avant, on s’épuise plus vite – et cet épuisement finit par nourrir les absences et les départs. Le cercle se referme sur lui-même, sans dire ce qui l’a mis en mouvement. D’autre part -et surtout -, il faut nommer la difficulté dont on parle : rester durablement présent à l’enfant. Soutenir son regard, suivre ce qu’il montre, répondre au moment où il en a besoin – cela demande aujourd’hui un effort réel, qui fatigue. Et cette difficulté-là s’observe aussi dans des situations où il n’y a ni sous-effectif, ni remplacements, ni surcharge professionnelle : au sein même des familles.
Des parents seuls avec leur unique enfant, dans un contexte d’affection évidente, peuvent éprouver cette même peine à rester durablement présents à ce que l’enfant montre, raconte ou demande, la montée du burn-out parental, avec ses plaintes de fatigue et de lourdeur si proches de celles des équipes, en témoigne (Mikolajczak & Roskam, 2017). Si l’épuisement apparaît dans la configuration la plus favorable qui soit – un adulte, un enfant, de l’amour -, c’est qu’il ne se réduit ni aux ratios, ni aux plannings, ni aux absences. On peut ajouter des adultes dans la pièce sans ajouter de la présence.
Ce qui s’est transformé, c’est la texture même de l’attention. Et qu’on l’entende bien : il ne s’agit pas ici de téléphones consultés au travail. Dans les structures d’accueil, le téléphone personnel est rangé – la France vient même d’inscrire cette exigence dans ses textes, le décret du 2 juillet 2025 bannissant les écrans des lieux d’accueil du jeune enfant. Le phénomène est plus profond, et c’est précisément ce qui le rend difficile à voir : la fragmentation de l’attention s’est intériorisée. Nos usages numériques hors travail – le téléphone consulté par touches brèves et répétées, les notifications, les contenus qui défilent – ont installé une manière morcelée de mobiliser l’attention, qui n’a plus besoin de l’appareil pour opérer : elle entre dans la salle de vie avec nous. Les personnes qui jonglent le plus entre les médias filtrent moins bien les distractions et peinent davantage à soutenir une attention continue (Ophir, Nass & Wagner, 2009) ; et l’essentiel des consultations du téléphone sont initiées par l’utilisateur lui-même, par habitude, parfois sans qu’il s’en aperçoive (Heitmayer & Lahlou, 2021). Et chez certains, l’appareil continue d’occuper l’esprit en son absence même : l’envie de consulter, l’attente du prochain moment d’accès. Le corps est dans la salle de vie ; une partie de la disponibilité est ailleurs. Maintenir malgré tout sa présence auprès de l’enfant coûte alors un effort permanent, invisible sur les plannings, bien réel dans les corps.
Présent, mais indisponible : ce que ça change pour l’enfant
Pourquoi est-ce si déterminant en petite enfance, plus que partout ailleurs ? Parce que le jeune enfant ne se développe pas à côté de l’adulte, mais à travers la relation avec lui. Il explore parce qu’il sait qu’une figure fiable veille et répondra s’il en a besoin ; il ose parce qu’un regard le porte. La recherche l’a montré de longue date. Dans la célèbre expérience du « visage impassible » d’Edward Tronick (1978), il suffit qu’un parent physiquement présent suspende brièvement sa réciprocité – visage neutre, réponses absentes – pour que le nourrisson proteste, multiplie les sollicitations, puis se désorganise en quelques dizaines de secondes. L’enfant fait très tôt, et très finement, la différence entre un adulte présent et un adulte disponible.
Des travaux récents prolongent ce constat à l’ère du smartphone. Lorsque l’adulte consulte son téléphone en présence de l’enfant, la sensibilité et la réactivité de ses réponses diminuent (Radesky et al., 2014 ; Wolfers et al., 2020) ; et l’enfant, lui, réagit à cette présence amoindrie en multipliant les demandes d’attention, jusqu’aux comportements d’appel que les équipes connaissent bien (McDaniel & Radesky, 2018). Autrement dit : moins l’adulte est disponible, plus l’enfant sollicite et plus la journée devient épuisante. Une part de la fatigue des équipes naît peut-être là, dans ce cercle discret que personne n’a décidé.
De l’intérieur, ce cercle prend la forme d’une journée passée à courir : davantage de sollicitations simultanées, davantage de pleurs et de conflits à apaiser, davantage d’interventions – et le soir, la sensation d’avoir été partout sans avoir été vraiment nulle part. Les équipes n’inventent rien : leur fatigue mesure, mieux qu’aucun indicateur, l’effort que demande désormais la présence.
Se tenir en retrait peut être un vrai choix éducatif : observer, laisser l’enfant essayer, rester prêt. La difficulté commence lorsque le retrait n’est plus choisi, mais provoqué par le manque de ressource du moment et qu’il s’habille alors, souvent de bonne foi, du vocabulaire du respect du choix de l’enfant. L’enfant, lui, se retrouve à porter seul ce qu’il n’a pas encore les moyens de porter : une solitude déguisée en liberté.
Le plus troublant est ailleurs : ce glissé de la présence est largement invisible de l’intérieur. Une attention devenue morcelée ne dispose plus du point de comparaison qui lui permettrait de percevoir son propre morcellement. Un professionnel peut être sincèrement convaincu d’avoir passé la matinée auprès des enfants – et il y était, physiquement, consciencieusement. C’est précisément pour cela qu’il ne sert à rien d’exhorter les équipes à « faire attention à leur attention » : on ne corrige pas volontairement ce que l’on ne perçoit pas. Et c’est aussi pour cela qu’il n’y a là ni faute ni génération à montrer du doigt : cette évolution nous traverse tous, à des degrés divers. Elle demande une réponse de métier, pas un procès.
Redonner à voir ce qu’on ne voit plus
Des réponses existent, et elles ne coûtent pas un poste supplémentaire : elles sont organisationnelles, à portée des directions. Remettre l’observation fine au cœur du quotidien, d’abord, car la qualité de présence n’apparaît ni dans les plannings, ni dans les taux d’encadrement, ni même à l’œil nu : elle ne se révèle qu’à une observation spécifique, méthodique et sans jugement. Aménager les temps de la journée, ensuite, pour que les moments où la présence compte le plus – les retrouvailles, les soins, les repas, les séparations, le jeu libre… – soient protégés de ce qui la disperse. Donner aux équipes des mots pour se réguler sans se juger, enfin : nommer ensemble ce qui arrive à l’attention de chacun est déjà le premier pas pour la retrouver.
Une vigilance s’impose toutefois sur le remède le plus consensuel du moment : accorder du temps de travail hors de la présence des enfants. Précisons de quoi l’on ne parle pas : des pauses – elles appartiennent à chacun, et ce qu’on y fait ne regarde personne. On parle d’un temps professionnel, obtenu de haute lutte, que plusieurs textes récents reconnaissent désormais. Or ce temps ne tient sa promesse que s’il est structuré. Sans contenu défini, il se remplit au fil de l’eau et risque d’être aussitôt colonisé par les écrans, nourrissant la fragmentation qu’il devait précisément soulager : on chercherait alors la solution à l’endroit même où loge la cause. Le structurer, ce n’est rien interdire : c’est lui donner une fonction : préparer, observer, se concerter, penser sa pratique, pour qu’il restaure vraiment la disponibilité.
Car le problème n’est pas que les professionnels d’aujourd’hui aimeraient moins les enfants ou connaîtraient moins leur métier, rien ne serait plus faux. Le problème est qu’une transformation silencieuse de l’attention, qui concerne toute la société, vient toucher le cœur même de ce métier : la capacité à être vraiment en relation avec un jeune enfant, dans la durée, la lenteur et la répétition qui sont son rythme à lui.
On ne peut pas demander aux équipes de faire attention à leur attention. On peut, en revanche, organiser le travail pour que la présence redevienne possible, et se donner les moyens de la voir, car on ne voit pas si l’on n’observe pas. « On ne voit bien qu’avec le cœur », écrivait Saint-Exupéry ; « l’essentiel est invisible pour les yeux ». La qualité d’accueil de demain ne se jouera peut-être pas dans les ratios. Elle se jouera dans la texture de nos présences- et c’est peut-être là, aussi, que la fatigue des équipes trouvera enfin son vrai remède.
Ce que disent les textes
Encadrement et qualification en accueil collectif préscolaire : France, Belgique francophone et trois cantons romands – situation au 6 août 2026

Lecture : sur un quart de siècle et trois pays, les taux d’encadrement sont restés stables ou se sont renforcés — moins d’enfants par adulte chez les plus petits (Neuchâtel, 2025), davantage de personnel qualifié (France, dès 2027 ; Belgique, réforme 2019), du temps de travail reconnu hors de la présence des enfants (Vaud, Neuchâtel). La seule souplesse introduite, le taux unique français de 2021, est optionnelle ; et quand un véritable assouplissement a été soumis au vote (Genève, 2013), la population l’a refusé.
Sources : Code de la santé publique, art. R.2324-42 SS ; décrets n° 2021-1131 du 30 août 2021, n° 2022-1772 du 30 décembre 2022, n° 2025-304 du 1er avril 2025 et n° 2026-731 du 1er août 2026 (France). Normes de l’Office de la Naissance et de l’Enfance et réforme de l’accueil de la petite enfance de 2019 (Fédération Wallonie-Bruxelles). Loi sur l’accueil des enfants, art. 28 et 29, teneur au 1er août 2025, et règlement général sur l’accueil des enfants (Neuchâtel). Cadre de référence pour l’accueil collectif de jour préscolaire, en vigueur depuis le 1ᵉʳ août 2019, et nouveau cadre adopté le 1er juillet 2026 (Vaud). Règlement d’application de la loi sur l’accueil préscolaire du 29 juin 2022, art. 31 et 33 (Genève) ; votation cantonale genevoise du 9 février 2014.
Lory Anthoine
PUBLIÉ LE 17 août 2026
Une réponse à “Crèches : malgré des ratios d’encadrement presque inchangés, pourquoi les équipes sont-elles épuisées ?”
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Ayant moi même travaillé en.crèche en tant que EJE dans les années 1990, puis directrice de halte garderie je me.demandais pourquoi avec le même quota d,encadrement , le personnel est aujourd’hui épuisé alors que nous ne l’étions pas. Effectivement, nous étions disponible et présent , et pourtant la semaine était de 39 h et non de 35. Votre explication est malheureusement l’explication à ce phénomène que j’observe aussi chez les ados et personnes accros aux écrans : une capacité réduite a l’attention et à etre en relation avec l’autre. Quelle tristesse !