Répondre aux besoins des jeunes enfants dans les territoires isolés : l’expérience des POPS en Corse
Loin des grandes villes et des services de santé, des équipes de professionnels de la petite enfance sillonnent les villages reculés de Corse du sud à bord de leur camion tout-équipé. Leur mission : créer le temps d’une journée, un lieu de parole, de jeu et de prévention pour les jeunes enfants et leurs familles. Annie Smadja, fondatrice de l’association CLAPE, à l’initiative de ces petites unités mobiles appelées « POPS », revient sur ce modèle qui a fait ses preuves.
« Nous étions au départ un collectif de spécialistes de la petite enfance : psychologues, psychomotriciens, orthophonistes, enseignants spécialisés, pédopsychiatres… unis par une même inquiétude quant aux inégalités d’accès aux soins des plus petits en Corse », débute Annie Smadja, pédopsychiatre, fondatrice de l’association CLAPE. Ces professionnels décident alors de créer une structure innovante, capable d’aller au plus près des familles, même dans les territoires les plus isolés, là où les structures de soutien à la parentalité sont inexistantes, où l’accès à un psychologue peut prendre des mois et où la seule PMI est à des kilomètres.
Du LAEP aux POPS : une montée en puissance
L’association CLAPE commence par créer un LAEP itinérant, mais avec un personnel spécialisé. C’était il y a sept ans. « Très vite, on s’est rendu compte que ce que nous pouvions proposer allait bien au-delà des fonctions classiques d’un LAEP, centré sur la socialisation et la convivialité », explique Annie Smadja. Dans des zones dépourvues de professionnels de santé mentale ou d’accompagnement précoce, la présence d’une équipe pluridisciplinaire spécialisée représentait une ressource précieuse. « On voyait des familles en grande détresse, des enfants avec des troubles importants, et on avait les compétences pour faire bien plus », ajoute la pédopsychiatre. Deux ans plus tard, le dispositif évolue vers des POPS (Plateformes d’Orientation, de Prévention et de Socialisation).
Les POPS, un lieu d’accueil, de prévention et de socialisation
Les POPS sont des structures mobiles, installées chaque semaine dans des salles polyvalentes mises à disposition par les communes. « On décharge tout nous-mêmes, des tapis aux jouets, et on installe un véritable espace d’accueil pour les enfants de 0 à 6 ans et leurs familles. » À bord : une équipe de deux à trois professionnels formés à l’accueil, au dépistage et à la prévention précoce. La priorité est donnée à la santé mentale. « On sait qu’une prise en charge très précoce peut infléchir un destin », observe Annie Smadja.
Trois unités en activité
Une unité POPS couvre en moyenne 8 à 9 villages, à raison d’un passage toutes les deux semaines. L’équipe y assure un accueil libre, anonyme et gratuit des enfants de 0 à 6 ans accompagnés d’un adulte référent. Par nécessité, « nous sommes aussi devenus centre de ressources pour les familles. Nous sommes très polyvalents parce que nous sommes seuls dans ces régions-là. Les habitants sont abandonnés », ajoute la fondatrice du CLAPE. Sur le terrain, c’est Auréliane Becquerel, psychomotricienne, qui est accueillante et coordinatrice des actions.
Des ateliers comme porte d’entrée
Les journées d’accueil sont complétées par des ateliers d’éveil culturel ou sensoriel (musique, contes…), des moment de débats et des « Kfé-parents ». « Ce sont parfois des portes d’entrée plus accessibles pour certaines familles, souligne Annie Smadja. Elles viennent pour un atelier, découvrent l’ambiance, et reviennent ». Cela permet aussi aux professionnels d’observer les enfants en situation, d’interagir avec les parents et de repérer d’éventuels troubles dans un cadre plus léger. Les personnes accueillies viennent pour des problématiques diverses. « Certaines souhaitent se socialiser, sortir de l’isolement, d’autres confronter leurs expériences avec d’autres parents pendant que les enfants jouent. Et puis il y a des familles qui nous sollicitent car leur enfant a des problèmes graves d’ordre physique, psychologique ». La pédopsychiatre insiste sur l’importance de l’ancrage local. « Nous essayons d’être à la fois intime et “extime” », explique-t-elle. Assez proche pour être familier, instaurer la confiance, mais extérieurs au village pour préserver la neutralité.
Une équipe pluridisciplinaire précieuse
Les équipes sont composées de professionnels divers : psychologues, psychomotriciens, éducateurs spécialisés, plus récemment des assistantes sociales. « On cherche aussi des éducateurs de jeunes enfants, mais ils sont rares ici », ajoute Annie Smadja. Au fil du temps, le bénévolat a montré ses limites. « C’est épuisant, surtout pour des retraités, confie la fondatrice de l’association. Une heure et demie de route, l’installation, l’accueil, le démontage, le retour… Aujourd’hui, seules quelques personnes sont rémunérées, et encore partiellement ».
Le défi du financement
La CAF ne couvre que 30 % du coût horaire du LAEP, basé sur des profils non spécialisés, bien en-deçà des besoins réels. Le reste du budget (environ 70 %) doit être autofinancé, via des subventions (Fondation de France, MSA), ou des prestations extérieures vendues (comme des groupes d’analyse de la pratique). « On compense aussi avec des auto-entrepreneurs, car les financements publics excluent les postes salariés. C’est très précaire », ajoute la pédopsychiatre.
Des résultats concluants
Pourtant les résultats sont là. « Dans chaque micro-région, nous voyons un tiers des enfants de la classe d’âge chaque année, et nous en orientons un tiers ». Des chiffres impressionnants, surtout au regard du peu de moyens engagés. « Notre modèle est efficace, économique, et surtout, il répond à un vrai vide, poursuit Annie Smadja. Ce que nous faisons est exportable dans toutes les zones rurales ou périurbaines mal desservies ». Mais si tout le monde s’accorde sur l’efficacité de ce dispositif mobile, il est toujours menacé de disparaître, faute de financement. « Au lieu de nous concentrer sur notre cœur de métier, nous nous épuisons à le maintenir pour éviter d’abandonner les familles rurales, dont nous sommes souvent le seul interlocuteur. Il faut que les encadrants soient paisibles pour pouvoir transmettre une certaine sérénité ».
Malgré tout, l’association espère étendre son action : consolider les trois unités d’ici la fin de l’année et à terme, mailler le territoire avec autant d’équipes mobiles que de micro-régions.
Candice Satara
PUBLIÉ LE 20 mai 2025
3 réponses à “Répondre aux besoins des jeunes enfants dans les territoires isolés : l’expérience des POPS en Corse”
Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.
Quelle belle initiative! Je vous souhaite de pouvoir réaliser tous vos objectifs par ce dispositif POPS , et ainsi, améliorer le suivi de la santé mentale des jeunes enfants, l’aide à la parentalité en milie rural en Corse.
Bravo pour cette très belle initiative qui devrait être plus répandue. Quel dommage de constater que ces projets soient encore à la recherche de financements malgré le bien fondé et les résultats obtenus.
Super projet !