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Edouard Durand, magistrat : « Besoins et droits des enfants sont indissociables »
Édouard Durand, magistrat spécialiste de la protection de l’enfance, plaide pour une législation plus protectrice et une meilleure prise en compte de la parole des victimes. Par son action et ses prises de position, il est devenu une figure emblématique de la lutte contre les violences faites aux enfants en France. Après avoir piloté les travaux de la CIIVISE, la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, de sa création en 2021 à 2023, il est nommé premier vice-président chargé des fonctions de juge des enfants au Tribunal judiciaire de Pontoise. Dans Tes droits et tes besoins comptent, il s’adresse pour la première fois aux enfants pour leur parler de leurs droits, dont c’est la journée internationale ce jeudi 20 novembre, indissociables de leurs besoins.
Les Pros de la petite enfance : Dans votre premier album pour la jeunesse, vous avez choisi de dialoguer directement avec les enfants sur leurs droits, mais aussi sur leurs besoins. Pourquoi ce choix ?
Édouard Durand : C’était très important pour moi de ne pas dissocier les besoins des enfants d’une réflexion sur leurs droits. Mais devant la page blanche, ça a été un défi : Comment leur faire comprendre à quel point leurs droits s’enracinent dans des dimensions fondamentales de leur vie et sont là pour les protéger ? J’ai choisi le mode de la conversation afin d’être le plus possible dans l’expérience de la vie des enfants, notamment en les ramenant à leur vécu et à leurs émotions. Ce procédé me permet d’éviter l’écueil de l’énoncé théorique, du savoir descendant ou de la liste de revendications. Dialoguer, c’est d’abord comprendre le processus de développement de l’enfant, et donc ses besoins fondamentaux.
C’est aussi une manière « horizontale » de les informer directement pour qu’ils puissent réagir, parler et agir…
Avec Mai Lan Chapiron, l’illustratrice*, notre souhait est de transmettre à tous les enfants des informations qui les concernent directement pour les aider à comprendre ce qu’ils vivent et, comme le dit Mai Lan, pour peut-être « changer le cours de leurs vies ». Ces informations passent par des dessins et des mots choisis précieusement pour désigner et nommer ce que les enfants vivent déjà. Il ne s’agit pas de leur dire : « Tu as des droits, exerce-les » mais de verbaliser les questions qu’ils se posent par rapport à leur propre vécu, qu’ils aient subi des violences ou pas.
C’est une manière aussi de prendre en compte ce que vous appelez « le présent de l’enfant » trop souvent négligé dans la protection de l’enfance … Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
Nous parvenons assez bien à projeter l’enfant dans sa vie après l’enfance. C’est d’ailleurs ce que dit l’expression « Les enfants, ce sont les adultes de demain ». Mais nous parvenons moins, il me semble, à penser l’enfance dans le présent des enfants et à garder en nous un espace disponible pour leurs émotions, leurs pensées, leurs corps. Pourtant, leur prise en compte ne devrait pas être optionnelle mais déterminante tout de suite. Dans mon travail de juge des enfants, par exemple, je vais me préoccuper du sommeil de l’enfant. Est-ce qu’il met du temps à s’endormir ? Est-ce qu’il fait des cauchemars ? Je ne cherche pas à faire rentrer sa vie dans des cases mais je me soumets à la vie pour de vrai. Malheureusement, dans la protection de l’enfance, les besoins fondamentaux des enfants ne sont pas le critère de l’intervention. Ce n’est pas cela que l’on repère et que l’on évalue pour mettre en place une mesure de protection…
Comment inverser la tendance et faire en sorte que leurs besoins fondamentaux soient prioritairement pris en compte non seulement par la protection de l’enfance mais aussi par la société tout entière ?
Inverser la tendance nécessite de changer de point de vue. Prendre en compte les besoins fondamentaux des enfants et notamment leur besoin de sécurité et d’attachement sécure, c’est regarder objectivement la même chose et, donc, se contraindre à une approche non subjective, que ce soit collectivement, dans le cadre des politiques publiques, ou individuellement, dans le cadre de l’exercice de son métier. Pour le dire autrement, si je prends en compte les besoins fondamentaux de l’enfant comme une réalité, alors je ne peux pas appeler « intérêt de l’enfant » ce que, subjectivement, je pense être le mieux pour lui. Je dois appeler « intérêt de l’enfant » ce qui permet de sauvegarder et satisfaire ses besoins fondamentaux. Aujourd’hui, il y a des progrès, mais ça reste insuffisant. Pour ma part, depuis plus de dix ans j’appelle à une législation dans laquelle les besoins de l’enfant soient énoncés de manière impérative. Il a fallu beaucoup d’opiniâtreté pour que la loi dise expressément que l’autorité parentale ne peut pas être maintenue à un parent incestueux et non plus « peut être retirée »…
Selon vous il y a deux chantiers prioritaires dans la protection de l’enfance. Le premier, c’est la prise en compte des besoins fondamentaux des enfants, et le second ?
C’est le repérage des enfants victimes de violences qui est indétachable du premier ! Très vite, dans l’exercice de mes fonctions de juge des enfants, j’ai été mis face à la réalité paradoxale des métiers de la protection de l’enfance. Les violences de la maison sont extrêmement fréquentes et graves mais insuffisamment repérées, désignées et prises en compte comme le fait central exigeant une protection par la société. A partir de ce moment-là, c’est devenu un impératif pour moi de chercher à repérer la violence, à la désigner et à apporter des réponses judiciaires adaptées à cette situation-là.
Qu’entendez-vous par « insuffisamment repérées et désignées » ?
Les familles qui ont affaire avec la justice de l’enfance ou les institutions de la protection de l’enfance sont souvent des familles dans lesquelles il y a des violences et un agresseur. Or, cela n’est pas assez repéré. Le cas le plus expressif est la situation des enfants délinquants qui est traitée par le passage à l’acte délictuel de l’enfant, sans chercher les violences commises sur lui au sein de la famille. Je ne dis pas que la seconde excuse la première, mais le rappel de la loi ne peut pas être incomplet. Par ailleurs, les violences de la maison sont insuffisamment désignées : la violence conjugale est appelée conflit ; la violence parentale, comportement éducatif inapproprié ; l’inceste, mensonge…
Quel rôle les professionnels de l’enfance et de la petite enfance ont à jouer dans le repérage des enfants victimes de violence ?
Leur rôle est crucial car la violence est un déterminant majeur de l’existence, de la possibilité d’apprendre, de se concentrer, de dormir la nuit, de jouer, de s’alimenter, d’être en relation avec les autres et de faire confiance aux adultes… Le repérage est le seul moyen de s’approcher de ce que l’enfant vit pour de vrai, de restaurer la confiance et le langage. Aujourd’hui, on sait dire que, dans une classe de 30 élèves, il y a environ trois enfants qui sont victimes de violences sexuelles, mais lesquels ? Il n’y a pas d’autres moyens de redonner à ces trois enfants leurs visages et leurs prénoms qu’en les identifiants et donc, au préalable, de les repérer. Enfin, le repérage est le moyen de permettre à l’enfant de concevoir qu’il y a un autre possible que ce qu’il vit, que ce qu’il subit est interdit par la loi et que ça porte un nom… Mais le repérage nécessite aussi pour les professionnels d’être capables d’entendre et de tolérer en eux les images que la violence suscite.
Justement, comment y parvenir sans susciter des angoisses ? Et comment repérer les violences subies par des bébés qui ne parlent pas ?
A la CIIVISE, nous avons élaboré un livret de formation des professionnels intitulé : Violences sexuelles faites aux enfants Repérer et signaler. Son objectif est de consolider les compétences des professionnels dont les fonctions les mettent en contact direct avec les enfants et, parmi ceux-ci, les enfants victimes de viols et d’agressions sexuelles. Il a vocation à diffuser des repères clairs et structurants pour favoriser le repérage des enfants victimes et accompagner le signalement aux autorités compétentes. Pour repérer les bébés victimes de violence, je recommande aussi les travaux de la pédiatre Myriam Pierson-Berthier autrice de Le bébé maltraité se tait mais il parle ! Il existe également de nombreuses associations qui proposent qui proposent des outils de prévention comme l’association Milles Miettes fondée par Mai Lan Chapiron. Enfin, Tes droits et tes besoins comptent est une proposition de conversation entre des adultes et des enfants pour prévenir tous les enfants mais aussi pour permettre à ceux qui sont victimes de violence, de mettre des mots sur ce qu’ils subissent.
Propos recueillis par Anne-Flore Hervé
PUBLIÉ LE 19 novembre 2025