Emmanuelle Rigeade, infirmière puéricultrice : « Les parents ont besoin de réponses personnalisées et nuancées à leurs questionnements »
Emmanuelle Rigeade est infirmière puéricultrice, diplômée en psychologie de l’enfant et en psychologie de la parentalité, formée aux neurosciences et à la santé environnementale. Dans Les vrais besoins des jeunes enfants (et de leurs parents), Guide pro de la parentalité positive, la professionnelle de terrain engagée brosse un portrait factuel du petit enfant pour comprendre ses besoins au regard des dernières connaissances, tout en répondant aux questionnements de ses parents.
Les Pros de la Petite Enfance : En tant que professionnelle, comment réagissez-vous à ce début d’année marqué par la parution de deux livres dénonçant les dérives de certaines crèches privées ?
Emmanuelle Rigeade : Je n’ai pas encore lu ces livres. Même s’ils sont utiles pour dénoncer les dysfonctionnements dans certains établissements, je pense qu’il ne faut pas pour autant diaboliser toutes les crèches en pleine période d’adaptation. Or, souvent, les parents ne retiennent que ce qui fait peur… J’ai récemment animé un café de parents et ils m’ont clairement dit qu’ils ne savaient plus en qui faire confiance. Ils sont perdus. Pourtant, les parents sont bien obligés de retourner travailler alors que leur enfant n’a que deux mois et demi ! C’est vraiment dur pour eux.
Votre livre, au contraire, a pour ambition de soutenir les parents. Mais son sous-titre « Guide pro de la parentalité positive » ne risque-t-il de raviver la polémique autour de l’éducation positive et de rebuter de potentiels lecteurs ?
C’est un choix éditorial auquel je ne me suis pas opposée. Puisqu’il s’agissait du premier livre sur la parentalité positive écrit par une professionnelle de la petite enfance ayant côtoyé enfants et parents pendant plus de vingt ans, l’éditeur a voulu le signaler dès la couverture. Et puis, j’ai écrit ce livre avant la polémique. Pourquoi, du jour au lendemain, je ne parlerais plus de parentalité positive ? Ça fait des années que j’utilise ces termes et je n’ai pas à en avoir honte. Pas question non plus de dénigrer ce que telle ou telle personne a dit. Le sujet de mon livre, ce sont les enfants et leurs parents.
À travers la parentalité positive… Pouvez-vous en quelques mots nous donner votre définition ?
La parentalité positive, c’est accompagner son enfance dans la bienveillance – autre terme souvent galvaudé mais pas pour moi – en lui posant un cadre protecteur et en répondant à ses besoins, tout en prenant en compte la réalité de la vulnérabilité parentale. Malheureusement, répondre aux vrais besoins des enfants et prendre en compte la vulnérabilité des parents sont deux positions qui ne sont généralement pas concordantes…
Pourquoi les « vrais besoins des jeunes enfants » ? Ont-ils changé aujourd’hui par rapport à hier ou sont-ils encore mal compris ?
Je voulais absolument que le mot « besoins » apparaisse dans le titre car, pour moi, c’est par ce prisme-là que l’on peut comprendre comment s’occuper d’un enfant. Les besoins des tout-petits ont toujours été là, ce qui ne veut pas dire qu’ils ont toujours été pris en considération. Jusqu’à la fin du XXe siècle, la perception des besoins de l’enfant était très différente de celle d’aujourd’hui. Elle a heureusement changé comme la place du bébé dans notre société et, grâce aux sciences, nous n’avons pas fini d’apprendre de nouvelles informations sur les bébés. Mais, si je parle de « vrais » besoins, c’est notamment pour les distinguer des gadgets de consommations facilitant une forme de maternage « distal » développée durant le XXe siècle. Que dire, aujourd’hui, des balancelles à bercement automatique, des systèmes qui permettent au bébé de boire son biberon allongé sur son lit ou encore des caméras qui le filment ? La distance ne cesse de s’agrandir car l’idée qu’un nourrisson ne peut pas devenir autonome s’il est trop attaché à l’adulte qui prend soin de lui perdure. C’est pourtant tout le contraire ! Plus les parents remplissent leur bébé d’affection les premières années, plus celui-ci sera autonome et curieux d’affronter l’extérieur et capable de s’épanouir. Mais encore faut-il soutenir les parents durant ces premières années. Ils sont de plus en plus isolés et éloignés de leur famille…
D’où la parenthèse explicite dans le titre – (et de leurs parents) – car votre livre répond aussi aux besoins des jeunes parents…
Certains parents n’arrivent pas à porter énormément leur bébé, d’être très proche de lui, de répondre à ses pleurs, d’apaiser ses colères… C’est hyperprenant ! Malheureusement, faute d’avoir des ressources et du soutien, ils se tournent vers des gadgets, les réseaux sociaux ou encore des coachs avec le risque de faire des amalgames, d’être surinformés, de ne plus savoir à quel courant se vouer, de culpabiliser s’ils n’y arrivent pas ou, encore, d’appliquer des recettes violentes aux racines lointaines…
Comme calmer son enfant par une douche froide…
Cette violence éducative ordinaire était couramment conseillée à une époque. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait, il y a 20 ans, avec ma fille aînée mais j’ignorais alors son impact. Vingt ans plus tard et mère de quatre enfants, je m’interdis toute violence envers mes enfants. Il est donc tout à fait possible de casser la chaîne de la transmission de la violence. Bien sûr, cela nécessite au préalable une prise de conscience et un gros travail sur soi mais l’État a aussi un rôle à jouer. Notamment à travers des campagnes d’informations et de prévention à grande échelle mais aussi en mettant en place un accompagnement parental bienveillant avec des professionnels formés car les parents ont aussi besoin de réponses personnalisées et nuancées à leurs questionnements.
Nuancées comme les recommandations de votre livre qui s’adresse autant aux professionnels de la petite enfance questionnés par les parents qu’aux parents…
J’ai voulu vulgariser mon propos pour que ce guide de compréhension de l’enfant soit accessible au plus grand nombre. Ces recommandations n’ont rien à voir avec des injonctions. Elles sont des pistes de réflexion qui tiennent compte de ce que l’on sait aujourd’hui du développement et des besoins du jeune enfant, mais c’est aux parents de les adapter à leur bébé. D’où l’importance aussi de valoriser les parents et leurs compétences mais aussi de les déculpabiliser. En tant que professionnelle, il faut savoir dire aux parents qu’ils font du mieux qu’ils peuvent et que ce sont eux qui connaissent le mieux leur enfant.
Propos recueillis par Anne-Flore Hervé
PUBLIÉ LE 14 septembre 2023
MIS À JOUR LE 02 octobre 2023