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Formation des professionnels : difficile de lutter contre la pénurie !

Pendant son mandat, Jean-Christophe Combe, ancien ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapée, a échoué à régler la question de la formation des professionnels de la petite enfance. L’actuelle ministre, Aurore Bergé y réussira-t-elle ? La tâche est ardue car elle est double. Il y a un aspect quantitatif indéniable – on manque de pros formés – et un aspect qualitatif : il semblerait que les formations, pour certaines en tout cas, ne soient pas d’assez bon niveau et que toutes soient trop déconnectées de la recherche… mais aussi du terrain ! Décryptage.

Dès 2022 : un vent de panique autour de la pénurie de pros

La situation est grave (et même peut-être désespérée), mais ne date pas d’aujourd’hui. Déjà l’année dernière, plusieurs gestionnaires publics et associatifs ont tiré la sonnette d’alarme. Dans leurs pas, Steven Vasselin, élu petite enfance de Lyon, a lui aussi alerté, via une tribune publiée en février 2022 au nom de France urbaine : selon lui, le point de rupture était atteint.

Puis, en juin 2022, d’une même voix, les acteurs de terrain se sont inquiétés des conditions dans lesquelles se passerait la rentrée et avaient prévenu qu’il y aurait forcément des fermetures de places. Quelques semaines plus tard, le Comité de filière petite enfance a publié ses propositions pour lutter contre cette crise de recrutement sans précédent. Parmi les actions envisagées : s’attaquer aux causes profondes, donc à la formation initiale, à la qualité de vie au travail et aux parcours de carrière, à la promotion des métiers de la petite enfance et bien sûr à la question des rémunérations. Mais le texte du Comité insistait aussi sur des mesures immédiates pour intégrer de nouveaux professionnels dans le secteur, mesures qui n’ont pas fait l’unanimité… Loin de là !

Enfin, en juillet 2022, c’est l’enquête de la Cnaf qui a fini par enfoncer le clou avec un impitoyable bilan, département par département, des postes vacants et des places fermées dans les crèches. Une photographie exacte de la situation entre le 20 mars et le 16 mai 2022. Son constat : 50% des structures d’accueil collectif étaient concernées par ce manque de personnel, même s’il y avait de fortes disparités territoriales et si les grandes métropoles étaient celles qui souffraient le plus de la situation. Au niveau national, la pénurie touchait – et touche toujours – en priorité le recrutement d’auxiliaires de puériculture.
Une enquête qui a fait consensus et qui évaluait les besoins en nouveaux professionnels à 9 567.
Côté accueil individuel non étudié par la Cnaf, toutes les enquêtes convergent : 160 000 départs en retraite sont attendus d’ici 2030 chez les 290 000 assistantes maternelles en exercice. Qui pour les remplacer ?

L’attractivité des métiers au cœur du problème

Moralité : alors que le gouvernement s’enlise dans la promesse de la création de 200 000 places d’ici 2030, que les fermetures de places s’accumulent et que les prévisions notamment chez les assistantes maternelles sont plus qu’inquiétantes (suppression de quelque 370 000 places en perspective), la question de la formation des pros est de plus en plus cruciale. Les réponses gouvernementales (VAE simplifiée et plus rapide, arrêté du 29 juillet 2022) n’ont elles non plus, pas convaincu. Et chacun trépigne en demandant un plan d’urgence de formations.

Très bien. Mais on ne forme pas des professionnels en 6 mois ! Et c’est là loin d’être le seul problème. Ainsi, quand des places de formations sont ouvertes, elles ne trouvent pas toujours des candidats en nombre suffisant, et quand bien même les candidats sont là, les centres de formation n’ont pas assez de locaux ou de formateurs !

Comment expliquer ce manque de candidats ? On le sait : les métiers sont peu valorisés et mal rémunérés. La campagne gouvernementale du printemps dernier n’a pas fait les miracles attendus, malgré les 2 millions d’euros dépensés. Elle a été reconduite mi-novembre et vient de s’arrêter le 3 décembre dernier. A voir si elle aura été plus porteuse. En parallèle, Pôle Emploi aussi tente régulièrement de mettre en lumière ces métiers. Mais force est de constater que là encore, les résultats sont limités…

Récemment, l’attractivité des métiers social a été remis sur le devant de la scène. Avec d’une part la publication  par la Drees des chiffres sur les formations aux professions sociales 2022, tirés de son enquête annuelle. Son bilan : des inscriptions en très légère baisse et un nombre de diplômés à la hausse, le tout porté notamment par les formations d’EJE. Et il y a quelques jours, la remise officielle du livre blanc du travail social par le Haut conseil du travail social (HCTS) à Olivier Dussopt, ministre du Travail, du Plein emploi et de l’Insertion, et à Aurore Bergé, ministre des Solidarités et des Familles, qui a insisté encore sur l’urgence à agir. Il propose 14 recommandations concrètes pour renforcer l’attractivité des métiers du social et relever les défis d’un secteur en pleine crise (voir encadré).

Mais côté attractivité des métiers, ce sont bien les revalorisations salariales qui restent la question clé. Pour l’heure, une seule chose est sûre : les salariés dépendant de la convention collective d’Alisfa  verront leurs rémunération augmenter avec l’aide de l’Etat en janvier 2024. Pour les autres, rien n’est encore acté. Les discussions de l’État avec les branches professionnelles se poursuivent… Une ultime réunion devant se tenir au ministère le vendredi 8 décembre.

Le projet d’engagement Etat/régions/départements semble faire un flop

Mais le manque de candidat ne saurait éclipser la problématique du manque de places de formation (avéré dans un certain nombre de régions). L’idée pour réellement s’y attaquer était de co-construire des solutions à 3 : l’État, les régions, responsables des formations du santé-social (AP, EJE) et les départements (responsables d’organiser la formation initiale des assistantes maternelles). Avant l’été, un projet d’engagement tripartite a été envoyé à Régions de France et Départements de France. Sans succès jusqu’ici car aucune des deux institutions n’a donné signe de vie et repris contact avec le ministère. Il faudra peut-être changer de méthode… En tout cas, depuis septembre dernier, rien de nouveau sur ce sujet n’a été entrepris !
A noter cependant : l’article 10 de la loi pour le plein emploi voté, il y a quelques semaines, indique que l’ État doit dresser un bilan des besoins de places de formations dans le médico-social (EJE, AP et puéricultrices), sans toutefois pouvoir contraindre les régions qui restent maîtres en la matière. A suivre donc, même si les perspectives semblent peu encourageantes, là encore.

Les formations elles-mêmes remises en cause

En attendant, un autre chantier doit être pris à bras le corps : les formations des professionnels de la petite enfance, elles-mêmes,  remises en cause par le rapport de l’IGAS d’avril dernier (c’en était d’ailleurs une des surprises !) Son constat : les professionnels sont trop peu formés à la connaissance du développement de l’enfant. Dans le viseur des inspecteurs généraux en charge de la mission, le CAP-AEPE, très souvent préparé à distance, avec des stages certes réalisés, mais non évalués. Et le rapport, notant surtout que les formations ne sont pas assez en lien avec la recherche, invite même à des ingénieries du diplôme d’AP et d’EJE (la dernière datant pourtant de 2018). Si tout le monde s’accorde sur ce point, les professionnels remarquent aussi que les formations sont aussi trop souvent déconnectées de la réalité de terrain.

Preuve que le sujet est très sensible, les recommandations du rapport de la mission flash sur l’accueil des tout-petits en crèches insistaient à leur tour sur cette question. Former plus et mieux, telle est la ligne du rapport qui appelle à « un grand plan d’urgence en faveur des formations  des professionnels » et souhaite que « l’État fixe des objectifs nationaux, après concertation avec les régions (…) ».  Côte qualité des formations initiales, la mission considère que les formations sont trop théoriques et que la part des stages doit être renforcée. Par ailleurs, sur la théorie, elle souhaite plus de place pour les neurosciences. Enfin, elle part en guerre contre les formations aux CAP-AEPE en ligne. Avec des mots très durs : « Recruter du personnel diplômé en ligne au sein de structures comme les crèches est selon elles (ndlr. Les rapporteures) dangereux et doit être purement et simplement interdit, pour toutes les crèches, quel que soit leur modèle ». D’où une recommandation sans équivoque : « l’interdiction pure et simple des formations CAP-AEPE en ligne dès la rentrée 2024 ». Suivie d’une autre : « pour les formations en cours sur l’année 2023/2024, les rapporteures soulignent la nécessité d’interdire aux néo-diplômés d’être directement en contact avec les enfants après leur formation en ligne sans une formation minimale d’un an en crèche qui s’ajoute au cursus diplômant. » La ligne est donc dure. A voir ce qu’en dira La mission IGAS de Jean-Baptiste Frossard qui doit aussi se pencher sur les formations des professionnelles et déterminer un socle commun de compétences et formations à tous les métiers de la petite enfance.

Des missions, des commissions, des rapports, mais aujourd’hui, c’est l’impasse. Chacun crie à l’urgence, mais personne ne sait véritablement comment s’y prendre pour régler le triptyque qui impulsera une nouvelle ère : attractivité des métiers, ouverture de places de formation et réingénierie des référentiels de formation.

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Catherine Lelièvre

PUBLIÉ LE 15 septembre 2023

MIS À JOUR LE 10 décembre 2023

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