Halloween, c’est pas pour les petits
La fête d’Halloween s’est imposée dans la culture française, à en croire l’abondance de produits commerciaux en lien avec les sorcières, les fantômes, les squelettes, les chauves-souris, les toiles d’araignée et, plus joyeuses, les lanternes et les citrouilles. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, une seule question est à se poser en tant que pro de la petite enfance : cette fête convient-elle aux tout-petits ? Les explications de la psychopédagogue Fabienne-Agnès Levine
Une « prépa » Toussaint
Toutes les fêtes ont une origine ancienne et un lien complexe avec des rites païens et des rites religieux. Halloween n’y échappe pas, essentiellement avec ses histoires sur le peuple celtique et sur le passage entre le monde des dieux et des humains. La légende irlandaise, sous le nom de « Jack-o’-lantern », s’est répandue en Amérique du Nord avec une lanterne creusée dans un navet ou une citrouille pour éloigner les mauvais esprits. Le nom d’Halloween est une contraction de « All Hallows’ Eve », donc « la veille du jour de tous les saints ». Assurément, ce n’est pas un hasard si cette fête du dernier jour d’octobre précède la journée de tradition chrétienne et fériée de la Toussaint.
Quoi qu’il en soit, les deux premiers noms à retenir pour désigner cette fête sont ceux de « mort » et de « peur », les deux adjectifs à y associer sont « macabre » et « effrayant ». Mais la fête ayant souvent pour fonction d’accompagner des passages comme celui du changement de saison ou un autre évènement, elle met en place des rituels composés de symboles et d’actions. Elle se concrétise par des déguisements et des décorations en lien avec le thème et, dans le cas d’Halloween, par une chasse aux bonbons.
Halloween, une fête d’ados
En effet, une étrange coutume venue des États-Unis consiste à frapper aux portes des voisins, vêtus de costumes et d’accessoires inquiétants, en vue de récupérer son butin de friandises. Pour accentuer l’ambiance de frissons de part et d’autre, la tournée se fait à la nuit tombée. La présence de décorations lumineuses à travers les vitres est censée donner un indice aux enfants non accompagnés, donc âgés d’au moins dix à douze ans, qui circulent dans leur environnement proche. Autour de plusieurs maisons, tout comme dans un immeuble, avis aux courageux, des deux côtés de chaque porte.
Pour contourner cette difficulté, voire impossibilité, les soirées d’Halloween se déroulent plutôt sous forme de fêtes costumées, de maquillages d’épouvante et de visionnage de films d’horreur sans modération, en journée ou en soirée selon l’âge. Pourquoi pas quand on connaît le goût des enfants, en grandissant et en entrant dans l’adolescence, pour les histoires qui font peur, avec des héros confrontés aux vampires, aux zombies et aux autres créatures ?
Sorcières et fantômes, au service des émotions
Alors que reste-t-il, de tous les éléments déjà décrits, autour d’Halloween, qui concerne un tant soit peu les tout-petits ? Impossible d’adapter cette fête sans passer au crible tout ce qui est sombre et macabre en vue de sélectionner ce qui s’éloigne de l’évocation de la mort. Il faut même faire beaucoup d’efforts pour lui donner une autre orientation : moins de squelettes et plus de gentilles sorcières, moins de masques grimaçants et plus de jolies toiles d’araignée. Autre pirouette à faire : moins de sucreries et plus de découverte de légumes de couleur orange.
Assurément, les adultes, motivés par goût personnel ou par entraînement dans un projet d’équipe, réussissent à adapter les ingrédients de cette fête des morts et des revenants aux tout-petits : peinture et découpage de papier noir et orange, silhouettes de fantômes sur lesquelles coller du coton blanc, têtes de sorcières avec des chapeaux pointus, pots de verre décorés avec ou sans bougie à l’intérieur, soupe à la citrouille et à la courge, etc.
L’argument choc des partisans d’Halloween en crèche et chez l’assistante maternelle est que cette période serait l’occasion, selon eux, de « travailler » toutes les émotions, y compris celles qui sont désagréables. Sous prétexte d’aider les enfants à apprivoiser leurs peurs, ils valorisent même le fait de représenter tout ce qui peut y contribuer à renfort de décors, de chansons, d’activités manuelles, de déguisements, de livres, etc. Alors, où est le problème ? Pourquoi hésiter à organiser une journée, une semaine ou tout un mois à ce thème venu d’ailleurs, de gré ou de force, via les médias ?
La peur est une émotion comme les autres, oui mais…
Peur du bruit, peur du noir, peur d’être seul, peur de la chute, peur de l’abandon… Dès la toute petite enfance, les peurs qui s’accumulent au risque de se transformer en anxiété latente chez quelques-uns sont nombreuses. Elles doivent être à la fois respectées et accompagnées, tout autant par la présence et par la parole que par le jeu et peut-être, sous réserves, par la fête. Il n’empêche que, même très édulcorée, l’idée de créer artificiellement une atmosphère inquiétante est discutable. Les tout-petits ont-ils besoin de ça quand on sait que juste un tissu posé sur le visage et soulevé d’un seul coup suffit à créer une petite frayeur chez un bébé ? D’où l’intérêt des jeux universels autour du caché-coucou : mettre ses mains devant ses yeux et les retirer, faire disparaître un objet derrière son dos ou dans une boîte et le faire réapparaître, tourner la page d’un livre et annoncer la vue d’un serpent ou d’un loup pour jouer avec deux émotions qui se rejoignent à ce moment-là : celles de la peur et de la surprise.
Les éléments auditifs, subis ou provoqués, sont également une occasion de convoquer les émotions fortes des tout-petits : timbre et intensité de la voix, imitation ou enregistrement de cris d’animaux, lotos sonores. Dans un autre registre, la construction d’une tour suivie de sa démolition, avec les cubes qui s’éparpillent au sol à côté des bébés, provoque des éclats de rire partagés dans lesquels se mêlent crainte et jubilation, deux autres nuances d’émotions à apprivoiser.
Les saisons et les émotions se suffisent à elles-mêmes
Face à tout ce qu’une fête dédiée aux maisons hantées et aux autres sources de frissons a d’éloigné des premières craintes des bébés, bravo aux équipes qui ne cèdent pas à cette mode, appelée à s’installer en France – ou peut-être pas. Mais bravo aussi à celles qui réussissent à répondre aux demandes des responsables ou aux attentes des parents, tout en gardant le cap de l’intérêt de l’enfant pendant un évènement consacré à Halloween.
Sinon, en crèche ou chez l’assistante maternelle, juste évoquer l’automne, jour après jour, avec les feuilles d’arbre, les marrons, les pommes de pin, les légumes, les écureuils et les autres animaux de la forêt, c’est bien aussi. L’imaginaire naissant a-t-il besoin de se peupler si vite de personnages étranges ? Un tout-petit n’a-t-il pas à faire face, au quotidien, à suffisamment de sollicitations venues du monde extérieur entrainant une montagne d’émotions qui valent autant qu’une fête au contenu sombre ? Enfin, les professionnels de la petite enfance n’ont-elles pas pour mission d’assurer un climat apaisant pour les tout-petits, et particulièrement pour ceux qui, du fait de leur place dans la fratrie, sont immergés trop vite dans un monde de grands ?
Fabienne-Agnès Lévine
PUBLIÉ LE 25 octobre 2025